Étranger

Wilfried Bony n’en finit pas de se bonifier

L’attaquant de Manchester City Wilfried Bony est un citoyen du monde. Né près d’Abidjan mais révélé dans les championnats mineurs de République Tchèque et des Pays-Bas. Itinéraire d’un Eléphant qui ne s’est pas trompé. Héritier de l’incontournable Didier Drogba.

Il a tiré le premier. Un statut à assumer. Normal. Avant-centre auto-déclaré des Eléphants de la Côte-d’Ivoire, en marche vers leur second sacre à la CAN. Vingt-trois ans après le premier, un titre au bout de la nuit déjà, arraché à l’extrême onction des tirs au but (11-10). Et déjà contre le Ghana. C’était en 1992 au Sénégal. Lors de la séance des tirs au but, c’était donc lui le numéro 1 ce coup-ci. Alors, il s’est avancé. Et il s’est planté. Une frappe sur la transversale, un échec pour démarrer. Ce qui ne présage généralement rien de bon pour la suite. Sauf que là, rien ne pouvait se programmer.
Comme en 1992, la Côte d’Ivoire et le Ghana ont poussé le suspense jusqu’à plus soif. Fallait oser, dans la chaleur suffocante de la très équatoriale ville de Bata. Il aurait pu pleurer mais il a finamement explosé. Un dernier coup de collier… enfin, de crampon, signé Boubacar Barry, improbable gardien de but qui n’aurait même pas dû jouer la finale, et Wilfried le tireur maudit est devenu un Eléphant sacré. Champion d’Afrique. Quelques jours à peine après l’officialisation de son transfert de Swansea à Manchester City, pour la somme, toute modique puisque plus rien ne signifie grand-chose dans l’économie du foot en général et du foot anglais en particulier, d’environ 38,5 millions d’euros. Quelques jours après être devenu le joueur africain le plus cher de l’histoire. Un penalty manqué mais un sacre pour l’éternité.

Drogba laisse un grand vide
Hervé Renard, son sélectionneur, devenu le premier entraîneur à remporter deux fois la Coupe d’Afrique des Nations avec deux sélections différentes (la première fois, c’était avec la Zambie et il avait battu… la Côte-d’Ivoire en finale), a eu raison sur toute la ligne. Il n’avait pas tort de lui accorder sa confiance tout au long du tournoi, même quand Wilfried tirait un peu la langue, entre occasions manquées et frustration collective. « Je sais, disait Hervé, le fin limier, en début de tournoi, qu’il n’a pas signé à Mancheter City par hasard. Il fait partie des meilleurs attaquants évoluant en Europe à l’heure actuelle. Il est normal qu’il soit notre titulaire indiscutable en pointe. »
Il faut dire que depuis la retraite internationale de Didier Drogba, le vide est immense. Mais le vide ne file pas trop le vertige à Wilfried. « Attention, j’ai toujours dit que Didier pourrait revenir. Il est toujours dans le coup, il joue dans un grand club, il est compétitif. Moi, je n’ai pas l’impression d’être son successeur. Cela fait cinq saisons que je suis en sélection. Didier n’est plus là mais nous avons plusieurs attaquants de qualité. Nous avons appris à faire sans sachant que, de toute façon, la pression pesant sur nos épaules reste la même. Nous sommes toujours l’une, sinon la meilleure équipe d’Afrique. Donc, on exige de nous des résultats. »
Ou comment prendre le témoin sans se laisser ensevelir par son poids. « Nous avons un capitaine, Yaya Touré, qui est un leader mais il n’est pas le seul, reprend Wilfried. Plusieurs joueurs majeurs de la sélection évoluent dans les meilleurs championnats européens. Ils tirent tous l’équipe vers le haut. » Bon, on ne va pas tourner autour du sequoia, Bony n’a pas été au top tout au long de la compétition. Dire qu’il a complètement manqué sa finale n’est pas non plus exagéré. A la limite de la transparence, il a finalisé son échec par ce tir au but manqué. Mais sa déception individuelle a tout de suite été balayée par le résultat final.

Un « élastico » du meilleur goût
Une victoire qui l’a propulsé de l’autre côté. Là où même Drogba n’avait jamais posé les pieds avec la sélection ivoirienne. Du côté de ceux qui gagnent. « Mais attention, si nous avons remporté le tournoi 2015, c’est aussi parce que depuis plusieurs saisons, un travail considérable a été fait », retoque le nouveau Mancunien. Des mots repris en écho par Renard. « J’aurais aimé diriger Didier. On aurait pu gagner avec lui, il le méritait. C’est dommage. Il n’était pas là mais sincèrement, cette victoire n’est pas seulement celle de l’équipe de 2015. Elle couronne tout ce qui s’est fait dans le foot ivoirien ces dix dernières années et Didier y occupe une place énorme. »
Et Wilfried, alors ? Au-delà du sacre final, il a gratifié le public du geste du tournoi. Un « élastico » du meilleur goût contre le Mali, qui ne lui a causé aucun tracas judiciaire puisqu’aux dernières nouvelles, Ronaldinho n’a toujours pas déposé plainte pour plagiat ni réclamé des droits d’auteur. On jouait la deuxième journée de la CAN. Un match à 6 points mais sans vainqueur entre les Eléphants et le Mali (1-1). A l’entrée de la surface, côté gauche, Wilfried enchaîne un passement de jambe et le fameux coup de l’élastique devant Molla Wagué, agrémenté d’un petit pont et d’un tacle… de la tête du défenseur malien ! Le tout non sifflé par l’arbitre, qui était à 2 mètres. Surtout, ne vous privez pas. L’action, qui a fait le buzz sur les réseaux sociaux, est toujours très facilement accessible en ligne. Viva Africa !
Un geste comme un symbole de sa carrière. Car avant de rejoindre l’une des meilleures équipes d’Europe (en club) et d’accrocher le sacre continental (en sélection), Bony a suivi une route plus proche du sentier battu côté brousse que du périphérique éclairé même la nuit. Né à Bingerville, niché au bord de la lagune, dans l’agglomération d’Abidjan, côté est, Wilfried s’éveille au foot pieds nus dans la rue. A la différence de Drogba, le grand frère – envoyé très jeune en France par ses parents, chez son tonton Michel Goba, footballeur au Stade Brestois qui va le guider très tôt vers le monde professionnel -, Wilfried tape dans un ballon en partant de plus loin. Il joue dans des tournois de quartier avec des boîtes d’Orangina pour délimiter les poteaux de corner et quelques traits dans la terre pour dessiner les cages.

Grosse galère à Prague
La poussière ne l’empêche pas d’intégrer l’Académie de Cyrille Domoraud. Là, il commence sérieusement à penser foot, foot. Et foot. « Au début, j’étais défenseur. J’ai franchi les étapes en même temps que les lignes sur le terrain. Derrière pour commencer puis milieu et enfin attaquant. » Bony joue à Issia Wazy pendant deux ans. Puis c’est l’exil. Cap sur l’Europe mais pas vraiment l’Ouest tant désiré. Si, une fois mais pour un test pas fameux. Wilfried est refusé à Liverpool. Direction la République Tchèque et Prague, l’une des plus belles villes d’Europe centrale mais pas la première destination à cocher pour un jeune Africain qui rêve d’amour, de gloire et de beauté. « Ç’a été vraiment très dur. J’ai eu du mal à m’adapter à tout. Le climat, la nourriture, la manière de travailler, la distance entre la famille et moi… Ce n’était vraiment pas facile. Mais je me suis dit qu’il s’agissait aussi d’une chance et que je devais la saisir, être fort mentalement et physiquement. »
Bony va planter plus d’une trentaine de buts en à peine quatre-vingts rencontres avec le Sparta Prague. Il remporte le championnat et la Ligue Europa fera le reste. Après avoir marqué cinq pions en six matches européens en une moitié de saison, le voilà qui signe, en janvier 2011, au Vitesse Arnhem. Trois ans et demi de contrat et plus de quatre millions la transaction. Cette fois, c’est sûr, l’Ivoirien va pouvoir vivre du foot. Surtout, il enchaîne. Se dessine le profil d’un attaquant efficace et régulier. Meilleur buteur de son équipe lors de sa première saison (12 buts).
Son nom commence à éveiller l’intérêt en Angleterre. Le Vitesse lui soumet vite une prolongation de contrat jusqu’en 2015. Wilfried repart sur des bases plus élevées : avec 31 buts en 30 matches lors de la saison 2012-13, il reçoit le Soulier d’or du meilleur joueur du championnat néerlandais. Cette fois, le Vitesse ne peut plus rien faire. Le 11 juillet 2013, il à Swansea pour 14 millions d’euros. Jamais le club gallois n’avait payé un joueur aussi cher dans toute son histoire.

Danse avec les Eléphants
Comme s’il entretrenait un lien particulier avec la Ligue Europa, Bony dispute son premier match officiel avec ses nouveaux coéquipiers contre Malmö FF, le 1er août. Et il s’offre un doublé ! Dans le championnat anglais, l’Elephant découvre une nouvelle intensité, une nouvelle façon de disputer les duels et les seconds ballons. Bref, il redécouvre son métier, même s’il est déjà international depuis 2010 (lorsqu’il évoluait au Sparta Prague, il avait refusé la sélection tchèque), et apprécie encore mieux les exigences du niveau international. « Je me souviens très bien de ma première sélection. C’était au Burundi et j’étais arrivé avec des fringues… Bon, c’était un peu folklorique. L’accueil avait été effrayant. Ils m’avaient tous dit que c’était affreux ! Après, il a fallu que je chante et que je danse devant tout le monde. Ç’a été un peu chaud mais ensuite, ça s’est bien passé. »
Sa première saison à Swansea est une nouvelle danse, dans la lignée des précédentes. Vingt-huit buts en 55 matches, dont 17 en championnat, le tout agrémenté de 4 passes décisives. Il fait directement son entrée au Hall of Fame des buteurs du royaume. Welcome in Premier League, Mister Bony. Wilfried ne manque que quatre rencontres de championnat, un exploit pour une première saison en Angleterre où l’acclimatation n’est jamais gagnée d’avance (demandez à Rémy Cabella à Newcastle, par exemple). Bony devient plus qu’une valeur sûre. C’est aussi, accessoirement, l’idole du Liberty Stadium. Où il ne restera qu’une saison et demie.
Le 14 janvier, il devient le joueur africain le plus cher de l’histoire. Transfert à Manchester City pour 25 millions d’euros. Wilfried devient le coéquipier de Yaya Touré chez les Citizens. Nouveau club, numéro 14. Nouvelle donne. Il se trouve en concurrence directe avec Sergio Agüero et Edin Dzeko. Du beau linge. Mais ça ne lui fait pas peur. Il suit les traces de Drogba. Il connaît le chemin. « Didier m’a toujours énormément aidé. Il m’a donné beaucoup de conseils à certains moments de ma carrière, notamment quand ça n’allait pas très fort. Moi, je sais ce qui existe entre nous. Didier, cela va au-delà du modèle. C’est mon soutien. »

Profil
Wilfried Guemiand Bony
■ Né le 10 décembre 1988 à Bingerville (Côte d’Ivoire)
■ Attaquant
■ 1,82 m, 88 kg
■ International A (Côte-d’Ivoire). Première sélection : le 9 octobre 2010 à Bujumbura (BUR), Burundi-Côte-d’Ivoire 0-1
■ Roadbook : Issia Wazi FC (CIV, 2006-08), Sparta Prague (RTC, 2008-janvier 2011), Vitesse Arnhem (P.-B., janvier 2011-13), Swansea City (ANG, 2013-janvier 2015), Manchester City (ANG, depuis janvier 2015)
■ Palmarès : Vainqueur de la Coupe d’Afrique des Nations en 2015 avec la Côte-d’Ivoire. Meilleur buteur du championnat des Pays-Bas en 2013 avec Vitesse Arnhem

Vu par… Yaya Touré
« Je lui ai fait visiter les installations de Manchester City à notre retour de la CAN. Il s’est tout de suite projeté ici, fondu dans le moule. Après quelques jours, on avait l’impression qu’il était là depuis des mois. C’est une excellente recrue pour le club. Il s’est révélé aux yeux de l’Angleterre sous le maillot de Swansea mais moi, je sais qu’il peut apporter bien davantage. Je suis fier de pouvoir jouer à ses côtés à City. »

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