Basket

Vin Baker, whisky is the limit… (1)

L’alcool est un fléau dont on parle assez peu en NBA. Pourtant, les exemples de carrière coulée par la boisson ne manquent pas. Au milieu des années 90, certains voyaient à Vin Baker un destin de Hall of Famer. Le lock-out de 1998 stoppa net l’ascension de « l’homme araignée », pris dans la toile d’une addiction fatale. Un gâchis à la Derrick Coleman. « Whisky is the limit… »

Au sujet de la bibine, l’ancien Premier ministre anglais Winston Churchill avait coutume de dire : « J’ai retiré plus de choses de l’alcool que l’alcool ne m’en a retiré. » Difficile d’en dire autant des joueurs NBA qui ont été confrontés à ce fléau. L’histoire du basket pro US est jalonnée de destins brisés, de carrières liquéfiées, de promesses noyées dans l’ivresse d’une addiction coupable. Pour un John Lucas, un Chris Mullin ou un Chris Childs qui vainquirent leurs démons, combien de Shawn Kemp, de Derrick Coleman ou de Vin Baker qui burent le calice jusqu’à la lie ? Nous ne parlons pas ici de basketteurs levant le coude hors des parquets pour arroser leur célébrité et leur fortune naissantes, comme un Ron Artest qui confiait boire du cognac à la mi-temps des rencontres quand il avait 19 ans… Ajoutant : « Je gardais la bouteille dans mon casier au vestiaire. J’allais acheter ça au magasin de spiritueux du coin. J’étais un jeune papa de 19 ans, j’étais un peu dingue. Je fumais beaucoup de marijuana et je buvais beaucoup d’alcool, même avant cet âge… Je continue de faire la fête et de m’amuser mais pas comme je le faisais à l’époque. Je buvais tous les soirs et je m’éclatais tous les soirs. »
Non, nous parlons ici de basketteurs écartés des terrains par une vraie dépendance à l’alcool. La boisson (mais pas seulement) eut un effet dévastateur sur la carrière d’un Shawn Kemp ou sur celle d’un Derrick Coleman. Fin 2007, au cours d’un interrogatoire, Keon Clark reconnut être alcoolique. Cet intérieur élastique passé par Denver, Toronto et Sacramento affirma n’avoir jamais disputé un match NBA en étant sobre. Il buvait régulièrement à la mi-temps. « J’ai commencé à boire quand j’étais au lycée. Quand le Magic m’a drafté en 1998, j’ai continué. Je buvais aussi à la mi-temps des matches. Ça n’a jamais arrêté, en fait. Je n’ai malheureusement jamais joué un match NBA en étant totalement sobre. »
La carrière NBA de Clark s’est achevée en 2003-04 à Utah. Transféré à Phoenix, il ne disputa aucun match sous le maillot des Suns. Depuis, l’ami Keon s’est surtout illustré sur le terrain judiciaire : pensions alimentaires non versées, possession de cannabis, possession d’arme à feu sans permis légal, conduite sans permis… Et quand on repense à cet intérieur hyper athlétique, véritable liane, dunkeur féroce et contreur émérite (2.4 blocks de moyenne à Toronto en 2001), le mot qui vient inévitablement à l’esprit est « gâchis ».
Quatre ans avant Clark, Vin Baker admit sa propre dépendance à l’alcool. A l’époque, le champion olympique de Sydney est au fond du trou. Chez les Celtics, il s’est présenté plusieurs fois à l’entraînement avec un coup dans le nez. Le coach, Jim O’Brien, le grille en reniflant son haleine. Baker est mis face à ses responsabilités : ou il tente de reprendre sa vie en main ou c’est la porte.
Suspendu en février, Vin accepte de suivre une cure de quatre mois. En novembre 2003, c’est un homme changé qui reçoit la presse chez lui. L’œil est plus clair, le double menton a disparu, l’homme apparaît plus sûr et plus fort dans sa tête. L’ailier fort des Celtics raconte son calvaire. Oui, il est alcoolique. C’était un fêtard et un gros buveur mais il refusait de l’admettre. Ses problèmes avec l’alcool ont commencé durant le lock-out de 1998-99. Heureusement, il a arrêté de boire dès le premier jour de sa suspension et quatre mois de traitement ont changé sa vie.
Avec le début du training camp des Celt’s, Baker veut croire qu’il peut sauver sa carrière. Redevenir un joueur d’impact en NBA. Regagner la confiance du staff et celle de ses coéquipiers. Obtenir le pardon du public. Parce que d’autres sont passés par là, les supporters de Boston sont prêts à lui accorder une seconde chance. Et Vin fera effectivement illusion.
Sur 27 minutes en 2003-04 (37 matches), il rapporte 11.3 points à 50.5%, 5.7 rebonds et 1.5 passe. Le 18 février, pourtant, il est coupé. Le n°42 des Celtics n’a pas respecté les termes de son programme de traitement contre l’alcool. Le montant de son contrat – 87 millions de dollars sur 7 ans – empêche tout laxisme. Baker est suspendu avant d’être remercié. On ne retrouvera jamais l’ailier quatre fois All-Star, l’homme araignée qui tissait sa toile chez les Bucks et les Sonics. « Gâchis ? » Dans ce cas précis, le mot est peut-être trop faible.

Une pépite de chocolat sur une glace à la vanille
Vincent Lamont Baker est un self made man. Personne n’avait jamais entendu parler de lui avant qu’il ne s’incruste dans la cour des grands. Vin est fils unique. Sa mère Jean (et non Joséphine…) travaillera pendant 30 ans pour le fabricant de produits de beauté et de cosmétique Chesebrough-Ponds. Son père James est mécanicien auto, prêcheur à ses heures à l’église baptiste Full Tabernacle et… directeur musical. Le basket, Vin est quasiment né dedans. Après l’accouchement, le docteur s’était exclamé en voyant ses pieds : « Wow, il va mesurer 2,10 m ce bébé ! »
Baker est un enfant timide qui grandit entre le Connecticut et la Floride. Alors que sa famille est installée à Old Saybrook, un petit bled calme de la côte du Connecticut, il naît chez sa grand-mère, à Lake Wales (Floride). Son frère aîné, James Jr, décéda des suites d’une maladie cérébrale à l’âge de 3 ans. Les médecins préconisèrent un changement de climat pour la mère de Vin. « Même si je n’ai jamais connu mon frère, je pense souvent à lui. C’est une motivation supplémentaire », confia Baker.
Cap sur le Connecticut. Vin vit dans une banlieue blanche et chante dans les chœurs de l’église de son père. Il assure n’avoir jamais souffert d’une forme quelconque de racisme. « J’étais comme une pépite de chocolat dans une grande glace à la vanille ! », se marre-t-il. En Floride, pendant les vacances, il passe ses jours et ses nuits sur les playgrounds. Peut-être pour rattraper le temps perdu. A Old Saybrook, le basket n’a pas franchement la cote. « Pour jouer, on allait au YMCA (ndlr : association chrétienne de jeunes) », raconta-t-il à « Sports Illustrated ». « Sur le parquet, il y avait principalement des joueurs plus âgés. On travaillait un move avant de l’essayer. Seulement, les gars plus âgés ne réagissaient pas. Du coup, on se demandait si on les avait passés parce que le move était bon ou alors parce qu’ils n’avaient pas bougé. Pour progresser, ce n’était pas l’idéal. »
A 11 ans, Vin mesure 1,83 m et joue arrière. Il explique à qui veut l’entendre qu’il atteindra 7 pieds (2,13 m) et qu’il évoluera en NBA… Contre toute attente, son équipe de lycée se passe de ses services. Il ne parvient pas à se faire une place dans le roster durant son année sophomore et regarde ensuite les matches depuis le banc. Ce n’est que dans son année senior qu’il deviendra un joueur important du cinq d’Old Saybrook. Baker joue alors pivot. « Les matches au lycée, ça ressemblait un peu à ce que vous voyez dans le doc « Hoosiers ». Chez nos adversaires, de nombreux kids portaient encore des sneakers Chuck Taylor (ndlr : modèle historique de Converse). Nous avons joué contre toutes les petites écoles du coin. Durant mon année senior, les pivots que j’ai affrontés faisaient quasiment tous 1,83 m-1,88 m, quelque chose comme ça. Si les rencontres s’étaient déroulées à la fac, ils auraient joué arrières… »
Elu « Co-Player of the year » parmi les lycéens du Connecticut, Vin reçoit très peu d’offres de bourse universitaire. Peut-être parce qu’à cette époque, il ne mesure que 2 m pour 84 kg (contre 2,11 m et 105 kg minimum en NBA), ce qui lui donne une silhouette un peu frêle. Ou peut-être parce qu’il a déjà la réputation d’arroser un peu trop les fins de soirée, ce qui lui vaut d’être surnommé « Vin and Tonic »… Baker entre donc à Hartford, une petite université dans la ville du même nom. Cela suffit à son bonheur puisqu’il n’est pas très loin de chez lui. « Ce qui comptait, c’était la formation et le diplôme. Cette fac a été un très bon choix. C’était près de la maison. Je suppose que dans une grande école, avec un gros programme basket, la compétition aurait été meilleure mais moi, ça m’allait. »
Back-up durant son année freshman (4.7 pts et 2.9 rbds de moyenne), Vin gagne ses galons de titulaire la saison suivante et justifie immédiatement son temps de jeu (19.6 pts, 10.4 rbds). En 1991-92, avec trois starters sur le flanc pour une longue durée, son coach lui demande de se démultiplier sur le terrain. Le pivot junior se voit contraint de monter la balle et de shooter à 3 points. C’est à cette époque que se dessine la polyvalence qui caractérisera son jeu chez les pros.

Le secret le mieux gardé d’Amérique
Il se classe deuxième meilleur scoreur de Division 1 NCAA (27.6 pts de moyenne), capte 9.9 rebonds et bloque 3.7 tirs par rencontre, ce qui en fait le cinquième meilleur contreur du pays. La fac n’a pas le prestige de UConn, l’équipe est à la ramasse dans la North Atlantic Conference (6-21) mais aucun scout ne peut ignorer son nom. Même si « Sports Illustrated » le surnomme « America’s Best Kept Secret » (le secret le mieux gardé d’Amérique)… Dans une victoire des Hawks en prolongation contre Lamar University, il signe un triple-double monstrueux : 44 points, 15 rebonds et 10 contres !
Vin, l’homme araignée, a tissé sa toile. Il n’a aucune raison de douter de lui. Durant un summer camp, il peaufina son jeu avec l’aide de Kevin McHale, l’ailier fort du grand Boston des années 80. McHale lui voyait une carrière digne des plus grands. Les scouts promirent un pick de draft élevé dès 1992 à celui que l’on appelait « The Hartford Hangover » (La gueule de bois d’Hartford). « C’est un joueur sur lequel une équipe NBA peut indiscutablement bâtir, commente Marty Blake, un scout très écouté capable de lancer la carrière d’un prospect comme de la torpiller avant même qu’elle ne commence (Danny Granger en sait quelque chose). Cela fait 4 ans qu’on le suit. Je l’ai vu jouer quand il avait les épaules d’un gamin de 9 ans. Il est en train de mûrir et d’exploser. Il peut courir, shooter, passer. Il devrait déjà être en NBA. »
Vin choisit finalement d’aller au bout de son cursus universitaire. Plusieurs raisons à cela : il mesure maintenant 2,10 m, l’équipe récupère ses trois grands absents et un nouveau coach, Paul Brazeau, s’assoit sur le banc. « A cet instant précis, je ne crois pas avoir eu une meilleure inspiration dans ma carrière, déclare-t-il. Je pourrais avoir n’importe qui comme partenaire, j’aurais la même foi. Je vais travailler pour connaître la réussite. C’est ce que je veux parce que je sens que nous sommes vraiment près (de la consécration). »
Evidemment, Baker voit l’équipe plus belle qu’elle n’est. Lui n’a rien à se reprocher. Crédité de 28.3 points (4e au niveau national) et 10.7 rebonds (18e), Vin grandit dans son jeu comme dans son corps. On trouve peu de scouts pour douter de sa réussite chez les pros. Avant d’obtenir son diplôme, le Floridien a terminé meilleur scoreur, contreur et tireur de lancers francs de l’histoire du college, en subissant régulièrement des prises à deux ou à trois. Dommage que l’équipe n’ait jamais pris part au Tournoi NCAA. Son meilleur résultat sous l’ère Baker ? Un 14-14. Son maillot sera retiré par la fac en janvier 1998. « Pour être honnête, j’étais très confiant à ma sortie d’Hartford, raconta-t-il plus tard. J’avais l’adresse, la dextérité et la taille. On ne pouvait pas dire que je ne savais pas shooter. Et puis j’avais le désir de devenir un bon joueur NBA. Avec ça et si telle était la volonté de Dieu, je ne pouvais que réussir ! »

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Son rêve devient réalité un soir de juin 1993. Les Bucks le retiennent en 8e position de la draft derrière Chris Webber, Shawn Bradley, Penny Hardaway, Jamal Mashburn, Isaiah Rider, Calbert Cheaney et Bobby Hurley. C’est le deuxième joueur d’Hartford jamais drafté après Mark Mitchell, retenu par le Jazz en 1986. Beaucoup estiment que Mike Dunleavy, coach et GM de Milwaukee, commet là une erreur. Lui pense différemment. Scottie Pippen (Central Arkansas), Dennis Rodman (Southeastern Oklahoma State), Dan Majerle (Central Michigan), John Stockton (Gonzaga) et Charles Oakley (Virginia Union) venaient de petites universités eux aussi. « Vin est un super joueur d’équipe, explique Mike Dunleavy. C’est l’un de ces coéquipiers que tout un groupe aime et respecte. C’est vraiment une perle rare. »
« C’est une future star, surenchérit Wayne Embry, le GM de Cleveland, l’un des plus respectés du pays. Vin est un joueur fantastique ! Il travaille à la fois à l’intérieur et à l’extérieur. Quand vous possédez un gars de cette taille capable de shooter dans le périmètre, vous le laissez sur le terrain quoi qu’il arrive. Vous utilisez sa présence intérieure. » « Dieu m’a doté de certains dons, commente l’intéressé. Je pense être compétitif. Je n’ai pas envie de pleurer sur mon sort parce que je ne suis pas devenu le joueur que j’aurais aimé être. Je veux être ce joueur-là, c’est tout. »
Contraint de basculer sur le poste 4, Vin affiche aussi une certaine prudence. « Je veux progresser et devenir un bon joueur à mon rythme, déclare-t-il dans « USA Today ». J’ai l’impression d’être un peu en retard à cause de l’opposition que j’ai affrontée en college. Je pense que je serai All-Star dans ma quatrième saison. »

Milwaukee change de look
En cette année 1993, Milwaukee sort d’une saison à 28 victoires synonyme de dernière place dans la division Central. Les deux meilleurs marqueurs, Blue Edwards et Frank Brickowski, n’ont même pas atteint la barre des 17 points de moyenne (16.9 chacun). Pour fêter ses 25 ans d’existence, la franchise change de maillot (le pourpre remplace le rouge) et de logo (le cerf de cartoon cède sa place à une tête digne d’un panneau d’autoroute). Mike Dunleavy n’a pas d’autre choix que de lancer son rookie vedette, âgé de 22 ans, dans le cinq. Vin Baker signe une première saison solide avec 13.5 points (50.1%), 7.6 rebonds, 2 passes et 1.4 contre sur 31.2 minutes. Il est retenu dans le premier cinq des rookies. C’est le quatrième Buck ainsi distingué après Kareem Abdul-Jabbar, Bob Dandridge et Marques Johnson. « Je pensais que j’aurais un peu plus de mal à m’adapter au jeu NBA. Mais je me suis toujours bien adapté aux situations nouvelles. »
Ce qui ne change pas, c’est la médiocrité d’une équipe définitivement trop pauvre en talent. Milwaukee obtient le premier choix de draft 1994 au sortir d’une année à 20 victoires. Glenn Robinson, meilleur scoreur universitaire dans les rangs de Purdue (30.3 pts de moyenne), apparaît comme la solution miracle aux maux offensifs de l’équipe du Wisconsin. Robinson-Baker, c’est une combinaison qui a tout pour réussir. Les deux ailiers sont jeunes et leurs jeux se complètent à merveille. « Il y a M. Inside et M. Outside, ironise Popeye Jones, le M. Spock du basket. Si Baker ne vous tue pas poste bas, Robinson le fera avec son petit jumper. C’est la combinaison la plus dure qui soit. »
La progression des Bucks se matérialisera par un 34-48. Nommé co-capitaine, Vin Baker tourne à un double-double de moyenne (17.7 pts, 10.3 rbds), ce qui lui vaut d’être convoqué pour le All-Star Game de Phoenix, en 1995, comme remplaçant. Dans la défaite 139-112 de l’Eastern Conference, il joue 11 minutes pour 2 points et 2 rebonds. Preuve de sa popularité croissante, son image est utilisée pour la couverture du guide média de Milwaukee. C’est le premier hologramme utilisé pour illustrer un guide de sport pro. L’ailier des Bucks est un véritable forçat. C’est l’homme qui dispute le plus de minutes cette année-là : 3 361 exactement pour une moyenne de 41 par rencontre et une pointe à 50 en décembre contre Miami, en prolongation. « J’aime rester en jeu. Je progresse en jouant beaucoup. Quand je suis sur le terrain, je ne veux jamais en sortir ! »

A suivre…

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