Équipe de France

Toulon : Du muguet et des compagnons

« Le muguet refleurit toujours au printemps. » Ce titre évocateur de l’ouvrage de Jacques Larrue (éditions Les Presses du Midi) aurait dû se révéler prémonitoire pour le RC Toulonnais en cette vivifiante saison 2012-13, tant la formation à la fleur porte-bonheur faisait merveille sur les fronts de l’Ovalie et du Vieux Continent. Il n’en fut rien…

Du muguet ! Comme c’est cependant bizarre… Le chardon – bien que déjà pris – ou encore l’acacia, avec ses vilaines épines, eurent été mieux adaptés aux recettes locales, piquantes et épicées à souhait, que cette fleur à clochettes blanches, agréablement odorante mais toxique. Le RCT doit en fait à Félix Mayol le choix de cet emblème au terme des années 20. Un soir que l’artiste à l’invraisemblable toupet rouquin en terminait avec une série de récitals à Paris, sa fidèle habilleuse ne trouva pas le camélia désiré, considéré alors comme la fleur au succès.
C’était au joli mois de mai. Le muguet faisait des clins d’œil à tous les coins de rue. Le bien-aimé et maniéré chanteur d’opérette (qui ne crachait pas le Chochotte, bien au contraire, sur les viriles bourriques) accepta de bonne grâce quelques brins à sa boutonnière gauche. Le spectacle fut féérique, ponctué par un triomphe qui eut un retentissement jusqu’au cœur de la ville de Raimu, entre le cours La Fayette fleurant bon les marchés de Provence de Gilbert Bécaud et les arsenaux.

Gai troubadour
Au décès de Félix Mayol, le club de Toulon et sa ville rendirent hommage à son gai troubadour en donnant le nom de celui-ci au stade, construit sur un marécage au pied des remparts, dont le gai troubadour lui avait précédemment fait don, et agrémenta judicieusement le maillot rouge et noir de la fameuse fleur chantée de par le bois de Chaville.
Pour parfumée qu’elle soit, cette histoire n’a jamais tourné la tête des générations de durs à cuire, pour la plupart meilleurs ouvriers de France dans le secteur du ressemelage que dans celui de la botanique. J’en veux pour preuve cette symbolique anecdote concernant l’un de ses plus turbulents éléments de l’après-guerre : le talonneur Jo Fabre, auquel on présenta un matin un nouveau compagnon d’armes, le Racingman Coco Laborde.
« Vous vous connaissez », lâcha le mentor Jean-Claude Ballatore qui faisait les présentations.
Et le transfuge parisien de répondre, tout humour dehors : « Sa tête ne me dit rien. Mais si tu me montres ses pompes… Là, effectivement, nous sommes en terrain de connaissance. »
Enfant du Mourillon, Jo s’était également illustré un jour d’embrouilles avec Agen. « J’ai donné un énorme coup de genou à Christian Carrère (ndlr : son coéquipier) alors que je visais Michel Lasserre. Du coup, Christian est sorti… et moi aussi. J’ai été radié mais le président Marcel Batigne m’a rapidement rendu ma licence. » Sans ce penchant à dégainer pour un oui ou pour un non, il eut été international à de multiples reprises, foi d’un orfèvre, son sémillant complice Christian Carrère, le premier capitaine d’un Grand Chelem tricolore, en 1968.

L’énigme
« Jo le pistolero » a ainsi conquis ses lettres de noblesse, sur et hors du terrain, en passant par les entrailles de « Chicago », le quartier mal famé et un rien glauque derrière le port, hérissé de bars à filles où sa forte corpulence régnait en maître, et la Grande Bleue dont il adorait les clapotis.
Ayant par trop abusé du jus de raisin, n’est-il pas passé par-dessus bord du « Sardainia », une nuit, de retour d’un match exhibition de Sardaigne ? Longtemps après avoir donné l’alerte, le capitaine, ayant fait demi-tour, le retrouva. Au petit jour, quatre heures plus tard et miraculeusement, se débattant sans gilet de sauvetage dans une mer heureusement d’huile…
Il y a toujours eu un rapport fusionnel à la mer dans chacun des joueurs de ce temps-là, quand le RCT bataillait tous les dimanches, contre vents et marées, pour ajouter un deuxième fleuron au blason après la consécration de 1931, arrachée à Bordeaux contre le Lyon Olympique Universitaire (6-3). Il n’était pas étonnant que son joueur le plus emblématique, André Herrero, le chef de la fratrie d’origine hispanique, ait des allures de Capitaine Fracasse et un look de Capitaine Troy, personnage de la série télévisée cultissime d’alors, « Aventures dans les îles ».
Dans ce 2e ligne et n°8, Toulon a trouvé un pacha que la Terre entière lui a envié, un homme de bravoure qui était l’objet de tous les contrats. Comme celui de la finale du 16 mai 1971 qui entretiendra la légende, avec une énigme qui est au rugby ce que les affaires du collier de la reine ou du courrier de Lyon sont à l’Histoire.

« En buvant du vin de nos coteaux, l’ASB… »
Qui a filé le coup de sabot assassin à André ? Qui a frappé l’âme de la meute d’avants, forte notamment de Carrère, de son frangin Daniel, de Michel Sappa, Daniel Hache et Aldo Gruarin ? Qui a touché au boss ? Qui a levé le pied sur le parrain ? Voilà des questions aussi vivaces que l’agression subie par les bijoux de famille de Wayne Shelford, le capitaine All Black, en ce jour de funérailles de 1986, à Nantes. Il dut se faire poser une trentaine de points de microsuture pour remettre un testicule dans son habitacle suite à un méchant coup de crampon. Qui a ainsi joué du pointu sur la poitrine du capitaine barbu, occasionnant une fracture des côtes, une sortie et un problématique retour, la poitrine bandée et le gaillard diminué ?
Olivier Saïsset ? Georges Senal ? Alain Estève ? L’omerta persiste 42 ans après. Mais Estève, dont le nom est le plus souvent évoqué eu égard à sa force bestiale, a toujours clamé ses grands dieux qu’il n’était en rien dans cette fâcheuse affaire. Le Grand va même jusqu’à avancer une étrange thèse : « Je suis en possession d’une vidéo. On y voit clairement le coupable, tonne-t-il. C’est Daniel, le frère d’André, qui file le coup de pompe. » Le cadet se serait-il trompé de cible ? L’aîné s’inscrit en faux : « Daniel se battait avec celui qui m’a frappé. Il ne se rappelle pas qui, hélas, glisse le patriarche. La seule certitude que j’ai, c’est que cette année-là, tous les adversaires de Béziers, depuis les 16es de finale, ont terminé leur match à 14. Curieuse coïncidence, non ? »
La rencontre a forcément été tendue et ce n’est pas le speaker, un brin pompette, qui avait arrangé les choses en lançant au micro : « En buvant du vin de nos coteaux, l’ASB arrivera aux poteaux. » Il ne croyait si bien dire, le bougre aviné. Dans les prolongations, Jack Cantoni hérita en effet d’un ballon pratiquement sur sa ligne. Belzébuth traversa le terrain et mystifia la défense varoise pour offrir un essai libérateur à René Séguier. Et dire que quelques minutes auparavant, Jack la menace était venu féliciter Carrère en ces termes : « Ça va. Vous avez gagné. Vous êtes les plus forts… »
Après la finale malheureuse de 1968 (voir encadré), le RCT est donc encore et toujours maudit. La jeunesse de Béziers l’emporte 15-9.

Cigalons et pastagas d’été
Il n’y a plus qu’à regarder la mer et s’enivrer des mystères de son littoral et de ses bas-fonds, inamovibles complices si bien décrits par Denis Tillinac : « Cette rade bleue avec des cuirassés gris dedans, des amiraux galonnés autour, le mont Faron pour fermer l’horizon et Mayol pour ouvrir aux convoitises du désir. Mayol, la seule arène du rugby français sise au cœur d’une ville, dans ce quartier de Besagne où la crasse a de l’âme à revendre sur le vieux marché. » Se bercer ainsi de ressacs et rêver à des jours meilleurs et à des horizons nouveaux… C’est sans doute pour cela que Bertrand, le jeune frère de Jérôme Gallion, aime tant échanger doctes propos avec les matafes venus du bout du monde dans le cadre de la confrérie des Cigalons, créée en 1979 pour mieux mettre sur pied des rencontres entre gentlemen des mers.
Généralement, les débats sont bon enfant et se terminent au comptoir. Mais ce soir-là, les pastagas d’été ont un goût amer. Les visiteurs, des colosses canadiens, font preuve d’un esprit belliqueux. Les loups de mer locaux s’aperçoivent rapidement que les matelots à la feuille d’érable, dont quelques officiers, n’ont pas mouillé pour plaisanter. Les contacts s’enveniment. Une furieuse bagarre éclate. Michel Tolard faillit se faire trancher la carotide par une bouteille jusqu’au moment où, ange mué en démon, Bertrand intervint. Il écume de rage, poursuit les visiteurs sur le quai.
Le lendemain, sur ordre de la préfecture maritime, le bateau du Nouveau Monde lève l’ancre. Le match est annulé mais les braves Cigalons passent à la postérité. Bertrand Gallion ne sera pas du voyage au Parc des Princes le 2 mai 1987. Bernard Herrero, le benjamin, occupe le poste de talonneur pour la consécration (15-12) devant le Racing, en ce soir béni de Neptune pour lequel Daniel Herrero écrira joliment que la ville « hissa le grand pavois et osa même pleurer »
Il s’en suivit un doux été avec une revanche, pour l’honneur, que les Parisiens acceptèrent fièrement. Ils vinrent et furent tous là, un nœud pap au cou, une chaussette ciel et blanc et une autre rouge aux pieds. Les Toulonnais apprécièrent cette marque d’amitié et de sportivité. Depuis lors, les Parigots ont bar et table ouverts. Adoubés par les Champ, Diaz, Melville, Bianchi et Pujolle, ils seront éternellement « Compagnons de la Rade ».

Alain GEX

Palmarès
– Champion de France : 1931, 1987, 1992
– Finaliste : 1948, 1968, 1971, 1985, 1989, 2012
– Challenge Du Manoir : 1934, 1970
– Champion de France D2 : 2005, 2008

Battu sans avoir perdu
C’est unique. Un club, Toulon, perd une finale de la plus sadique des façons : sans avoir connu la défaite. La faute à une campagne aux antipodes dont le départ est programmé le lendemain. En ce 16 juin 1968 à Toulouse, le grand Lourdes se retrouve sur la route du RCT. Michel Crauste et Jean Gachassin face à Christian Carrère et André Herrero. Les cavaliers pyrénéens face aux boucaniers azuréens. L’affiche a de l’attrait mais le FC Lourdais est favori.
L’affrontement est farouche. Le RCT ne parvient pas à mettre son jeu en place. Est-ce l’enjeu ou l’humidité causée par une fine pluie une heure avant le coup d’envoi ? Une mêlée enfoncée à 20 m de la ligne permet à Carrère d’aller derrière la ligne après raffut et percussion mais Charles Durand refuse l’essai. L’avant-aile conteste. Sa progression n’a été entachée ni d’un en-avant, ni d’une obstruction. La malchance frappe encore : Carrère se claque et Jean-Pierre Mouysset se donne une entorse du genou. C’en est trop. Avec six valides dans le pack, le combat devient inégal…
Les deux équipes font match nul (9-9). En raison du départ en tournée, la finale ne peut être rejouée. Lourdes triomphe au bénéfice de deux essais de Jean-Pierre Latanne (et un drop de Gachassin) contre deux pénalités de Bernard Labouré et un drop de Louis Irastorza. Michel Crauste, surnommé « le Mongol », peut fêter un 8e titre en honorant son pari de couper ses célèbres bacchantes. Et les enfants de Mayol de méditer sur le fait que Tonton Ferrasse ait choisi un arbitre pour officier lors d’une troisième finale…
Photo : Les capitaines André Herrero et Michel Crauste, le Lourdais.

Photo de Une :
Christian Carrère sonne la charge contre Béziers, en 1971, suivi des frères Herrero André et Daniel et de Louis Irastorza.

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