Équipe de France

Top 14 : Ces messieurs de la haute

P comme Passion. P comme Pèze… Aujourd’hui, les présidents de club n’ont plus le choix. Pour survivre dans le monde impitoyable du Top 14, ils doivent soit mettre la main à la poche, soit ruser. Quelques exemples pour vous servir.

Serge Kampf, le patron de Capgemini, a montré la voie d’un geste simple et majestueux : la main à la poche. C’était en 1987 lors de la première Coupe du monde. Tapi à l’écart, le petit homme en bleu avait réglé la note de la tablée fédérale. Une trentaine de couverts. L’humaniste grenoblois, admirateur de Jacques Fouroux, bienfaiteur des Barbarians et père spirituel des Serge Blanco et Jean-Pierre Rives, a fait petit à petit des émules. Max Guazzini puis Serge Blanco, suivis de Jacky Lorenzetti, ont ainsi, à leur tour, éclairé le marché. Un autre, avocat (Jean-René Bouscatel), a lui aussi payé – mais de sa personne – avant l’arrivée d’un nomade fortuné, Mohed Altrad, et le couronnement du turbulent Mourad Boudjellal, l’homme qui parle à l’oreille des stars en agitant son carnet de chèques. Nous allons tenter de croquer ces dirigeants nantis, mécènes d’hier et d’aujourd’hui, tous dotés de la puissance du « P », majuscule de « Président ». Un « P » comme « Passion » mais également, bien sûr, comme « Pèze » et, de fait, en projection, comme « Pèse-lourd ».
Qu’Alain Afflelou, patron de l’Aviron Bayonnais, nous pardonne mais nous attendons confirmation de son amour pour le rugby après avoir investi quelques-uns de ses deniers – 180 millions d’euros estimés en 2012 – dans le monde du football, chez les Girondins de Bordeaux, dont il fut le président de 1991 à 96. Que Patrick Sébastien ne prenne pas non plus ombrage de ne pas figurer dans cette galerie de Crésus puisqu’il se mit à l’écart du monde de l’ovale en 2009 après avoir claqué la porte du CAB sur ces mots : « Je me suis fait baiser deux fois, je ne me ferai pas prendre une troisième fois. » Personne n’a oublié que cet expert de la chose qui fait tourner les culottes et les serviettes par-dessus les têtes a mené Brive au titre européen en 1997. Tout comme Paul Goze, l’assureur aux rognons gras désormais président de la LNR a pu peser de son quintal et demi (hors taxe) pour faire réapparaître l’USAP sur le socle du Bouclier de Brennus après 54 ans d’attente. C’était en 2009.

Le coup de foudre de Max
Pour l’Histoire et la postérité, c’est « Max ». Tout simplement, comme Gérard est Depardieu, Alain est Delon, Napoléon est Bonaparte et le Petit Caporal Jacques Fouroux. Mais avant d’être ce génial novateur, cet avocat de formation (65 ans) a été chanteur, enregistrant deux disques produits par Orlando, le frère de Dalida, et surtout l’attaché de presse de la célèbre chanteuse. L’image du lumineux gentilhomme florentin, proche de Bertrand Delanoé, reste liée à la radio NRJ dont il a été le directeur général puis le président du directoire avant sa démission en décembre 2004. Cette stature sur le devant de la scène lui a permis de réaliser les plus insolites fantaisies pour son cher Stade Français-CASG, qu’il a récupéré en 4e division et mené à cinq titres (1998, 2000, 2003, 2004 et 2007). C’est ainsi qu’il a obtenu, en toute simplicité, les accords de Madonna ou de Naomi Campbell pour être les marraines du club parisien.
Max doit à un coup de foudre cette arrivée, en grandes pompes, dans le milieu des bourriques, aiguillonné qu’il fut par des hommes comme Jean-Baptiste Lafond. Il en a tellement pincé sa carrière durant pour ses joueurs qu’il leur a offert un calendrier. « Les Dieux du stade ». A poil. « Ah, qu’ils sont jolis… Laïe, laïe, laïe, laïe », comme fredonnerait Enrico. Entre autres trouvailles, Max a également hissé le pavillon rose sur ce sport dit « de brutes », introduit le tee sur une voiturette téléguidée, fait entrer un ballon au Grand Stade tiré par les chevaux, imposé les pom-pom, les paillettes et les tétons sur la pelouse avant de faire péter un feu d’artifice. Et parfois, à l’improviste, imposé dans son nid d’amour les pasta parties et les soirées pizzas entre mecs. Mais en marge de cette magnificence, Max a surtout démocratisé le milieu en proposant un temps la gratuité aux dames à Jean-Bouin ou en instaurant un système de places à bas coût au Stade de France (5 à 10 euros). C’est bien là l’essentiel d’une œuvre gigantesque, teintée de rires et de larmes, à l’image de l’histoire de la robe de Dalida en ce jour anniversaire de la disparition de la star, alors qu’un match de barrage contre Bègles-Bordeaux enflamme l’Aquitaine.
Les joueurs parisiens sont surpris par la présence dans le vestiaire de la robe de scène de la gracile chanteuse, mise en valeur à la mode du Musée Grévin. Une présence féminine au milieu des durs, des tordus, des tatoués, de la trempe des Moscato, Simon et Gimbert, méchants transfuges des rapetous du club à affronter. Les costauds sont médusés. Leur concentration vacille bientôt quand la voix acidulée de la vedette de cristal s’élève par la magie d’une télécommande actionnée par Max… Dalida chante « Pour en arriver là ». Titre ô combien symbolique puisque les Stadistes vont s’incliner (15-14). Sur les accords, Max tombe en sanglots. Fallait-il en rire ? Fallait-il en pleurer, de rage ?

L’impertinence de Mourad
Ce fils d’éboueur et de femme de ménage pourrait être un héros de ces BD faisant sa fortune au terme de la création des éditions du Soleil (40 millions d’euros de chiffre d’affaires et troisième maison d’édition du genre en 2006), dont il se sépare pour mieux se consacrer au RCT auquel il accède à la présidence, cinq ans avant d’en devenir le propriétaire, en 2011. La faconde, le verbe et l’imprévisibilité de Mourad Boudjellal sont à la hauteur de ses frasques, comme la dernière en date, quand il quitte le stade, à 15-6, alors que les Varois sont copieusement dominés par Clermont en finale de Coupe d’Europe. « Je n’ai plus rien à faire ici », rumine-t-il, dépité. Avant de monter dans un taxi. Pris d’un remords, il ordonne au chauffeur de faire le tour de l’enceinte au cas où un miracle se produirait. A chaque rotation, il interroge « Alors, le score ? » pendant que « son » Jonny, Wilkinson, œuvre. C’est sa femme qui lui confirme la victoire par texto. Ivre de joie, il en oublie de payer la course. « Pilou, pilou ! »
Impertinent, mégalo, provocateur, Mourad (53 ans) ne laisse jamais indifférent. Comme ce 9 mars 2013 quand il fait apparaître sur les écrans de Mayol le portrait de Dominique Strauss-Kahn à l’occasion de la journée internationale de la femme avec une légende ronflante : « Bonne fête à toutes… » Ses mots sont des perles ou des crottes au chocolat, quand il parle notamment d’une « sodomie arbitrale » qu’il vient de subir ou encore du compte en banque de ses fidèles. « A Toulon, nous n’avons aucun problème d’argent. On est d’ailleurs en train de refaire le parking de Mayol pour que les joueurs puissent garer leur Cadillac. On paie également deux vigies à l’entrée parce qu’une fois que les joueurs ont posé leur montre et leurs affaires, il y a 35 kg d’or dans le vestiaire. Il y a deux endroits comme ça dans le monde : Rodeo Drive à Los Angeles et Mayol à Toulon. Mayol, c’est Beverly Hills. Cartier compte même y ouvrir une boutique parce que nos supporters sont riches aussi. » Il n’a cure de la modération. Qui, sur le dos des footballeurs : « Ce sont des garçons qui ont l’habitude de parler en verlan mais ils mènent leur vie en verlan aussi. Ce sont des enfants gâtés qui se comportent comme des petites frappes. Il faudrait karchériser cette équipe de France. » (Juin 2012) Qui, les dirigeants : « Le monde a changé. Déjà, le Minitel, c’est hyper moderne pour eux, ils sont largués ! Ils sont vieux, ils s’accrochent. Ils vont rester et nous emmerder jusqu’à quand ? »
Mourad, c’est Tarzan ou Mandrake le magicien, parmi ses personnages BD préférés. N’a-t-il pas fait venir le capitaine All Black Tana Umaga en Pro D2 (350 000 euros pour 8 matches) suivi du capitaine des Wallabies George Gregan et du champion du monde springbok Victor Matfield ? C’est aussi Zébulon et Speedy. Il fonce à la vitesse de l’éclair comme ce soir à Colombes où un cerbère refuse l’entrée du banquet à quatre accompagnateurs (dont son épouse) au prétexte qu’il n’a qu’un bracelet. « Me faire ça à moi qui vous ai rempli la tribune… » Il est tout colère et s’enfonce dans la banlieue. Mis au courant, Jacky Lorenzetti n’a pu le rattraper…

Les doudous de Jacky
Quel est le doudou de Jacky Lorenzetti (65 ans), propriétaire de fonciers dont la fortune a été estimée à 245 millions d’euros en 2012 selon « Challenges » ? Le Racing Métro 92, son foulard ciel et blanc noué autour du cou à la façon « djeuns » ou son Château Pédesclaux, 5e cru classé de Pauillac ? Ce n’est plus Sébastien Chabal, parti dans la capitale des Gaules. Gonzalo Quesada non plus, fraîchement remercié et passé à l’ennemi parisien. Ni même Pierre Berbizier, son manager, avec lequel il « discute ». Car derrière sa discrétion et ses bonnes manières à la façon bourgeoise d’un Franck Mesnel, son prédécesseur, se cache un redoutable puncheur qui ne fait pas dans la dentelle de Montmirail.
Ce sont ses beaux-frères qui lui ont donné le virus et non pas la plastique de ses mercenaires. Au point qu’en 2006, il acquiert 61% du club, alors en Deuxième division. Sa marotte actuelle tourne autour de l’Arena 92. Son futur doudou en 2015 qui, selon les premières estimations, devait coûter 320 millions d’euros, dont 65 de la poche de l’homme d’affaires suisse d’origine tessinoise, fondateur de Foncia qu’il revendit en 2007 pour 800 millions. Jacky Lorenzetti se démarque du milieu par des idées bien arrêtées qui ne sont pas du goût de tout le monde. Ainsi prône-t-il l’arrivée des franchises : Béziers-Narbonne-Perpignan ou Bayonne-Biarritz… Pourquoi tu tousses, Serge ? Curieusement, il n’évoque pas la possibilité d’un Stade Français-Racing Métro…

La détermination de Serge
L’Aviron et le B.O. réunis par l’opération du Saint-Esprit. Serge Blanco ne peut y croire. Plutôt mourir ! Et ce que veut Serge à 54 ans en rugby, le ciel le veut aussi. Car s’il n’a pas les étoiles sur le képi, c’est lui le Chef, en charge de tous les dossiers délicats (droits télévisuels ou stade polyvalent). Juré et ne le cachant pas vraiment : il se prépare à prendre les rênes de la boutique, le moment venu, avec la bénédiction de Pierre Camou, actuellement sur le trône. Le Pelé du rugby (38 essais en 93 sélections) est en effet devenu un dirigeant incontournable, fut-ce dans l’ombre, qui sait imposer ses idées avec autorité. C’est lui qui a choisi Philippe Saint-André à la tête de l’équipe de France. C’est encore lui qui a choisi Paul Goze à la Ligue Nationale de Rugby, qu’il a présidée de 1998 à 2008, au détriment de Max. Et c’est peut-être sous son règne que le XV de France aura l’honneur de brandir, pour la première fois, le Trophée William Webb Ellis. « Je veux de la reconnaissance pour le rugby français », martèle-t-il sans cesse.
Que de chemin parcouru par l’ancien ajusteur chez Dassault, passé par Pernod, créateur, ensuite, d’une ligne de vêtements « Quinze » et patron d’un centre de thalassothérapie à Hendaye avant de devenir « châtelain » à Brindos. Aujourd’hui, il capitalise, à la tête de 220 salariés, et s’il n’est pas né sous la cuisse de Jupiter, il n’en reste pas moins béni des dieux et de son protecteur, Serge Kampf. Celui-ci le connaît comme s’il l’avait modelé.
« Serge vise le rôle de président de la Fédération et bien courageux sera le candidat qui s’opposera à lui… » Il ne fait pas bon en effet contredire le président, pour la deuxième fois, du Biarritz Olympique (1995-98 et depuis 2008). Il y a du Jacques dans Sergio. Fouroux a en effet considérablement influencé l’ancien arrière par son acharnement à se faire entendre et par sa malice. S’il est moins démonstratif que Jacques le teigneux, Blanco l’impétueux est tout aussi efficace. Il ne saurait être pris de court, fort de cette maxime : « La jalousie est sans doute l’une des choses les mieux partagées en France. »

La tranquillité de Jean-René
Cette jalousie évoquée par le futur n°1 ne semble pas préoccuper Jean-René Bouscatel, omnipotent président du Stade Toulousain depuis 1992 après être entré à la direction du club en 1987. Tranquille, il reste le seul maître à bord et ce n’est pas cette saison blanche qui changera quoi que ce soit. Il est en effet reconduit jusqu’en 2017. On n’a pas la mémoire courte dans la Ville Rose et l’on sait combien l’œuvre de l’ex-3e ligne, capitaine des juniors en 1967, a été prépondérante à l’heure où des problèmes de gouvernance pointaient. Avec doigté, ce fils d’ouvrier devenu bâtonnier du barreau de Toulouse en 1969 a su demander des sacrifices financiers aux joueurs et assainir les finances. De la belle ouvrage pour quelques embellies !
Possesseur d’un DESS en droit privé et criminologie avec mention, Jean-René Bouscatel (67 ans) est homme de devoir et de rectitude, entre autres nommé adjoint de Philippe Douste-Blazy à la mairie en 2001. Il n’a pas oublié d’où il vient et comment le père de famille qu’il fut à 19 ans a dû se payer ses études par des petits boulots avant de prêter serment le 1er décembre 1969. Humble et ouvert, il vénère le rugby qu’il sert. « Plus qu’un sport, c’est l’école de la vie », se plaît-il à partager.

Mohed le bédouin
Il est à temps perdu écrivain et pourtant, il ne connaît pas son véritable âge. Une année de naissance, 1951, est bien marquée sur son passeport mais Mohed Altrad, l’enfant du désert, n’est pas véritablement sûr de sa véracité. « On » estime qu’il est né entre 1948 et 51, dans une tribu nomade, d’une mère qui a coupé le cordon ombilical avec ses dents. Sa vie est nimbée de mystères. « Les Mille et une vies », comme le titre joliment « Libération ». « Ma réussite ? C’est Dieu, le travail, beaucoup de travail et un peu de chance. » Voilà comment l’entrepreneur-homme de lettres résume son parcours dans le BTP qui fait du groupe Altrad le n°1 mondial de la bétonnière après le rachat d’une PME en 1985. « Le bédouin a besoin de peu pour vivre. Juste des choses faciles à plier pour son épouse sur le dos d’un chameau. C’est comme cela que je gère mon groupe (ndlr : 7 000 personnes pour 750 millions d’euros de chiffre d’affaires). Le café, je vais le chercher… » En est-il de même dans le domaine du rugby où il est devenu actionnaire principal puis président du Montpellier Hérault Rugby en 2011 ?
Les interrogations s’accrochent à l’auteur de « Badawi » et de « La Promesse d’Annah ». Son âge mais aussi sa religion : « Aujour­d’hui, je ne sais pas si je suis musulman ou chrétien. » Cependant, il est une image dont il est sûr. A l’instar de Mourad. Ecoutons-le se confier à L’Equipe.fr : « Tout n’est pas beau dans le rugby, il y a un peu de nettoyage à faire et de la mesure à avoir dans les discours. Il y a des gens qui profitent du système, qui se déplacent aux frais des clubs et invitent trente personnes avec elles. » Tu as entendu, Serge ?

Alain GEX / UNIVERS DU RUGBY

Quelques ouvrages pour aller plus loin
– Mourad Boudjellal (avec Arnaud Ramsay), « Ma mauvaise réputation », éditions de la Martinière, 2013
– Romain Allaire et Olivier Villepreux, « Max Guazzini, I will survive », éditions Hugo and Cie, 2010, avec avertissement judiciaire (passages attentatoires à la vie privée)
– Mohed Altrad, « Badawi », éditions Actes Sud, 2002
– Serge Blanco (avec Jean Cormier), « Mon tour du rugby en 93 matches », éditions Solar, 1992

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