Équipe de France

Saul Niguez, un couteau suisse made in Madrid

En Espagne, il est un « todocampista », un milieu tout-terrain. À l’Atlético de Madrid, le gaucher aux quatre roues motrices est aussi appelé « le fils de Diego Simeone ». Ce qui veut tout dire. Découverte du phénomène.

Il a déboulé comme une météorite dans l’espace gravitationnel du foot européen et le bout de caillou a fait du bruit. C’était il y a un peu plus d’un an. On jouait la 11e minute de ce qui fut l’un des derniers matches commenté par le duo Grégoire Margotton-Christophe Dugarry sur Canal+, avant que le premier ne migre sur la Une et que le second n’enfile un nouveau casque avec « RMC » écrit dessus. Nous étions à Vicente Calderon et c’était un soir de grand saut, une demi-finale de Ligue des champions entre l’Atlético de Madrid et le Bayern Munich, et tout ce que cela supposait : Diego Simeone face à Pep Guardiola, à une marche de la finale ; Antoine Griezmann contre Manuel Neuer, à quelques jours de l’Euro…
Après avoir éliminé le FC Barcelone en quarts de finale, l’Atlético recevait donc le Bayern, en noir pour le coup. Et Vicente Calderon s’offrit un gros coup de sang quand un inconnu au maillot rayé rouge et blanc fendit dans un même espace temps le soir, la nuit et toutes les lumières de Madrid. Temps suspendu pour un but que l’on rêverait tous de marquer mais sur console. Un slalom de prestidigitateur, une improvisation aux frontières de l’imaginaire et du footballistiquement très incorrect, mais plutôt « Saul » que jazz.
Un accès de fièvre d’un gamin de 21 ans, tout seul au milieu du terrain, parti en goguette balle au pied. A quarante mètres des buts, un peu à droite, intérieur puis extérieur, tout seul face au double rideau bavarois. Et puis hop, une conduite de balle comme on repasse les chemises à la vapeur, sans aucun accroc, des crochets courts, des appuis tombés du ciel et un intérieur pied gauche dans le petit filet de Neuer, le géant trop court. Poteau rentrant et Pep Guardiola, qui avait mis un costard gris, fait déjà grise mine. Comme s’il venait de comprendre qu’il ne gagnerait jamais la Ligue des champions en Bavière. Chafouin, le Pep…

Un but tombé du ciel
Bon, on le serait à moins parce qu’il faut quand même préciser que le double rideau allemand, déchiré comme une feuille de papier, étirait sur ce coup-là sept joueurs du Bayern ! Un but tombé du ciel, vraiment. Et tout ça signé d’un Espoir. Car l’artiste, qui pouvait en revendiquer les droits, n’était encore que le capitaine des U21 espagnols. Un baby face killer à la sauce Diego Simeone. On a retrouvé la météorite. Un caillou à polir, encore. Mais le matériau s’annonce précieux.
Saul Niguez baigne depuis tout petit dans une famille de footeux. Déjà, il y a eu le papa : Jose Antonio, dit « Boria », qui a évolué à Elche (là où Saul est né) pendant sept saisons, au poste d’attaquant. Mais les frangins, aussi. Aaron et Jonathan sont également des pros du ballon rond. Un peu plus bourlingueurs (l’un à Tenerife, après des parenthèses portugaises, dont la dernière à Braga, l’autre à Alcoyano, en troisième division, après un passage par la Slovénie). Mais le plus doué, la vraie promesse dans la famille, a toujours eu pour prénom Saul. Le petit dernier.
Lui, c’est encore différent. A 11 ans, le môme intègre le grand Real Madrid. Un cauchemar de deux années. « Sportivement, ça allait bien mais il y a eu des choses qu’un enfant de 11 ou 12 ans ne peut pas vivre, confie-t-il. Ils m’ont volé mes chaussures, ma nourriture, m’ont interdit l’accès au centre d’entraînement de Valdebebas pendant deux semaines entières pour des choses que je n’avais pas commises. Ils ont même fait parvenir une lettre à l’entraîneur en précisant que c’était moi qui l’avais écrite. » Des mots forts qui ont eu un certain écho quand il les a prononcés dans « El Mundo Deportivo », le quotidien espagnol. Mais qui ne l’ont pas condamné.

Un Merengue chez les Colchoneros
Il faut dire que le gamin affiche une certaine idée de la confiance en soi. « Depuis tout petit, j’y crois, oui. Je crois en moi. Quand je suis parti du Real, je ne l’imaginais pas comme la fin du monde. Je savais que j’irais jouer ailleurs. » Apparemment, l’air de la capitale lui va bien. Il traverse la ville sans remords. Le voilà qui intègre le centre de formation de l’Atlético.
Un Merengue chez les Colchoneros, fallait quand même oser y penser. Ce sera le véritable point de départ de sa carrière. Avec, dans la peau du guide, un certain Diego Simeone. En mars 2012, « El Cholo » l’intègre au groupe pour défier le Besiktas Istanbul. A 17 ans et trois mois, il en fait le plus jeune joueur du club à débuter en Coupe d’Europe. Saul remplace Koke, dont il est fan, à six minutes du terme et Simeone se justifie : « Saul est en constante progression. La suite dépendra de lui. Mais le meilleur endroit pour grandir, c’est sa maison, l’Atlético de Madrid. »
L’Argentin couve son homme à tout faire. Parce qu’il faut vous le dire, quand même : Saul, c’est un infatigable travailleur, qui sait tout faire. Simeone encore : « C’est un « todocampista », un milieu tout-terrain, parce qu’il a le physique, la technique, une bonne frappe, un excellent jeu de tête et l’envie de gagner. » Dans la bouche de « El Cholo », cela ressemble à une déclaration d’amour.

Multicartes
L’Argentin, qui met un point d’honneur à promouvoir les jeunes pousses, en même temps qu’il emmène ses Colchoneros vers les cimes, établit un plan bien précis : en 2013-14, le petit Niguez sera prêté au Rayo Vallecano. Du temps de jeu pour s’aguerrir. Mais le garçon est déjà mûr physiquement. Paco Jemez, le coach du Rayo, est tellement fan de sa qualité de passe et donc de sa capacité de relance qu’il l’utilise en défense centrale ! Et se justifie lui aussi : « Il a le niveau technique pour jouer partout sur un terrain ! »
Saul dispute 34 matches de Liga avec une passe décisive contre Elche en forme de clin d’œil familial du destin, dès la 1ère journée. Deuxième clignement des paupières lors de la 1ère journée de la saison d’après : de retour à l’Atlético, il entre dès l’heure de jeu contre le Rayo. Mais cette fois, c’est un Colchonero, un vrai.
Après Diego Godin, Juanfran, Gabi, Koke, Griezmann et tous les autres, voilà Saul Niguez, le nouveau fils de Simeone qui a pris place pour de bon dans le onze type, aux côtés du capitaine, Gabi. « Ce qui est bien avec des joueurs comme nous, c’est que nous pouvons évoluer dans des registres différents. On essaie de faire du mieux possible, quelle que soit notre position sur le terrain. Après, c’est le coach qui décide. Personnellement, je me sens mieux dans l’axe, c’est plus confortable, je l’ai toujours dit, mais ce n’est pas moi qui choisis. »

Exigeant avec lui-même
Le fils de Simeone, on vous dit. Sa patte gauche, son volume mais aussi sa qualité dans le jeu aérien l’ont rendu indispensable. Et il fait encore la moue. « Cette saison, je manque de constance dans mes performances. J’ai disputé quelques bons matches mais d’autres ont laissé à désirer. J’ai eu plusieurs soucis physiques, j’ai joué avec la douleur ou sous infiltration. Parfois, ça influe sur le mental et la confiance. »
Il ne se trouve pas encore au sommet mais ne laisse personne indifférent, c’est peu dire. En fait, il affole les compteurs. Le « Sunday Times » croit même savoir que José Mourinho aimerait faire coup double au niveau de ses prochaines emplettes : recruter Griezmann et Saul à Manchester United ! Le quotidien anglais avance même la somme de 170 millions d’euros pour les deux joueurs.
Pré-convoqué pour l’Euro après son exploit face au Bayern au printemps dernier – mais aussi et surtout après sa saison de mammouth -, le jeune Espagnol n’a pas été conservé parmi les 23 mais il a découvert la Roja en septembre, lors de la victoire en Belgique, quand il a remplacé Victor Vitolo. Julen Lopetegui, le sélectionneur espagnol, ne l’a pas rappelé depuis, le laissant à la disposition des Espoirs, aux côtés, notamment, de Gerard Deulofeu ou Marco Asensio. La situation devrait vite évoluer.

Vu par Diego Simeone
« Saul possède tous les atouts pour devenir l’un des meilleurs milieux du monde. Il peut frapper, faire la passe, il donne le rythme et il joue avec sa tête. »

Profil
Saul Niguez Esclapez
• Né le 21 novembre 1994 à Elche (Espagne)
• 1,82 m, 70 kg
• Milieu
• International A (Espagne)
• Roadbook : Atlético de Madrid (ESP, 2008-13), Rayo Vallecano (ESP, p., 2013-14), Atlético de Madrid (ESP, depuis 2014)
• Palmarès : 1 Ligue Europa en 2012 avec l’Atlético de Madrid, 1 Supercoupe d’Espagne en 2014 avec l’Atlético de Madrid, 1 championnat d’Europe U19 en 2012 avec l’Espagne

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