Basket

Richard Dumas, faux mousquetaire

L’univers du sport pro US est une véritable île de la tentation. Certains cèdent à la flambe et aux filles faciles, d’autres succombent aux substances hallucinogènes. Richard Dumas est de ceux-là. L’ailier de Phoenix sut combattre son addiction à la cocaïne pour briller lors des Finales 1993, durant son année rookie. Mais ce coup d’éclat fut sans lendemain.

Sacré basket ! Sans lui, Richard Wayne Dumas, le rookie vedette de Phoenix, serait bien mal parti dans la vie. Sans la balle orange, il aurait peut-être succombé à une overdose, pris une balle dans le bide lors d’une rixe entre dealers. Sans le basket et sans les Suns dans leur ensemble (dirigeants, coaches et joueurs), il ne serait pas devenu le débutant le plus surprenant de l’année 1992-93. Et sans sa femme, il ne serait pas devenu l’homme solide qu’il est alors (du moins le croit-on à cette époque). « Rich » revient d’un voyage au bout de l’enfer dont il ne veut plus parler. « Je ne parle pas de mon passé. Point final. C’est derrière moi et je veux l’oublier. Je me sens très bien et je vis au présent. »
Entouré de stars comme Charles Barkley et Kevin Johnson, Richard Dumas a mis du temps à faire parler de lui. Aujourd’hui, il crée le buzz ! Les trois faits les plus marquants de la saison NBA sont en relation avec l’ami Dumas. Que faut-il retenir ? Premièrement, une promotion exceptionnelle de rookies dans le sillage du premier de la classe, Shaquille O’Neal, et de son second, Alonzo Mourning. « Rich » en fait partie après avoir flirté avec le duo de tête. Deuxième fait marquant : la résurrection des San Antonio Spurs grâce au dynamisme de leur nouvel entraîneur, John Lucas. L’année précédente, c’est lui qui avait créé l’équipe des Miami Tropics dans la ligue d’été USBL. Un team formé d’anciens cocaïnomanes, dont Richard Dumas. Enfin, la saison aura été marquée par la mainmise des Suns sur l’ensemble du championnat (62 victoires pour 20 défaites). Et Dumas a répondu présent. Retour en arrière avec Jerry Colangelo, propriétaire des Suns : « On était au début de la saison. Scotty Robertson, l’un de nos assistants, me dit : « Il nous manque encore une pièce, le dernier ingrédient pour que la sauce prenne. » Dumas est arrivé quelques jours plus tard. Après son premier entraînement, Scotty a couru dans mon bureau : « On vient de trouver la dernière pièce, boss ! » »
En quelques matches, Richard gagne sa place dans le cinq majeur. Il termine la saison quatrième meilleur marqueur (15.8 pts) de la meilleure attaque NBA. Joli parcours. Tout commença dans l’Oklahoma, à Tulsa, la ville de John Starks. C’est là que naît Richard Dumas le 19 mai 1969. Enfance sage avec sa maman et sa sœur aînée Tonya. Repéré à la Booker T. Washington High School avant d’être élu meilleur lycéen d’Oklahoma en 1987, « Rich » choisit l’université d’Oklahoma State. Là, les soucis commencent. Lors de sa seconde année à la fac, il se fait contrôler positif à la cocaïne. Renvoyé, Richard passe une saison en Israël, à l’Hapoël Holon, en pleine guerre du Golfe. De retour aux States en 1991, il est drafté en 46e position par Phoenix. « Au moment de la draft, j’étais chez moi, à Tulsa. Je suivais la cérémonie à la télé. N’entendant pas mon nom, j’ai préféré aller faire un tour dehors… J’étais sur le point de passer la porte quand j’ai entendu : « With the 46th pick, the Phoenix Suns select Richard Dumas »… »
Après six matches de présaison, nouveau test et nouvelle chute. Suspendu pour l’exercice 1991-92, Dumas trouve refuge en CBA, à Oklahoma City. Il y joue neuf matches (29.3 pts et 9 rbds) avant de mettre le cap sur Houston pour une cure. Il intègre le centre de désintoxication de John Lucas. Un programme rigoureux l’attend. Réveil à 6 h 30 tous les matins. Deux entraînements par jour. Une thérapie de groupe. De multiples parcours du combattant dans les collines environnantes. Et des sparring-partners prestigieux : Hakeem Olajuwon, Robert Horry, Sam Cassell, Penny Hardaway en visiteur… « On nous ouvrait un gymnase à Houston rien que pour nous et on allait se défoncer sur le parquet. »
Le 29 août 1992, tout en jouant avec les Miami Tropics, « Rich » se marie. C’est le vrai déclic. « Ma femme est mon inspiration. Avec elle, j’ai décidé de changer de vie. Je ne vais pas mentir : je suis passé par des étapes très dures. J’ai essayé de me servir de cette expérience pour me remotiver et mûrir. J’ai été très surpris par le transfert de Charles (Barkley) durant cet été-là. Je désirais plus que tout réintégrer l’équipe et rejouer. J’étais content de voir Chuck chez nous parce qu’il représentait beaucoup. Je kiffais totalement le personnage. »
Sa suspension terminée, Dumas retrouve l’effectif le 19 décembre 1992. L’enfer est dans le rétro. Avec ses antécédents, les Suns sont tout de même méfiants. Ils lui offrent un contrat minimal, à 140 000 $ par an. Pour ce tarif de smicard (à l’échelle de la NBA évidemment), Dumas propose rapidement le meilleur rapport qualité-prix de la Ligue. Sa silhouette longiligne (2,01 m pour 91 kg) explose sur les parquets américains. Avec son allure frêle, il ne paie pas de mine. Mais quand il fait parler la dynamite de ses mollets, il entre dans un autre monde. Celui des planeurs solitaires. Il smashe à tout-va. C’est l’un des dunkeurs les plus spectaculaires de NBA. John Lucas l’avait comparé à Dr J. Charles Barkley s’en mêle : « Doucement, doucement… Dr J, c’est Dr J. Personne ne peut être comparé à lui, pas même Michael Jordan. Cela étant, Rich a un talent incroyable. Il sera un joueur fantastique quand il aura acquis les dernières petites choses qui lui manquent. »
Barkley n’a jamais réellement pris Dumas sous son aile. « Une fois seulement, on s’est assis pour discuter, raconte Richard. Il était très franc. C’est une qualité que j’apprécie énormément chez lui. Je ne vous dirai pas ce qui s’est dit entre nous mais Chuck avait foi en moi. Je manque parfois d’expérience mais ça vient. J’ai une telle confiance en mes possibilités… Après tout ce que j’ai traversé, il ne peut plus rien m’arriver. Je revois très bien mon premier match, ma première possession. James Worthy essaie de me mettre la pression. Je passe la balle à K.J. (ndlr : Kevin Johnson) qui me la redonne. Dans la foulée, je dunke. C’était mon premier dunk en NBA ! Charles met tout le monde à l’aise. Moi comme les autres. Il fait le job, il assure le show, il déconne au vestiaire, il s’amuse avec les mascottes, il excelle dans les médias… C’est très bien. J’apprécie car parler à la presse, ce n’est pas trop mon truc. »
En plus des qualités communes avec Julius Erving, Dumas possède l’arme fondamentale pour un ailier : il est naturellement adroit. Ce que son coach, Paul Westphal (l’actuel entraîneur de Sacramento), résume ainsi : « Je ne connais pas beaucoup de joueurs qui possèdent sa vitesse et sa détente. Il y ajoute une vraie maîtrise des fondamentaux. Richard est un vrai basketteur. »

Oliver Miller, compagnon d’infortune
Après tant d’éloges, que peut-on souhaiter de plus à Richard le revenant ? Un titre NBA, peut-être. Avec ses 15.8 points par match (plus 4.6 rebonds), le n°21 termine donc quatrième meilleur marqueur des Suns derrière Charles Barkley, Dan Majerle et Kevin Johnson. Les soucis avec la dope ? Derrière lui. Il se sent bien. Résiste aux tentations. Poussière d’ange, alcool… C’est un combat de tous les jours. Richard a peu d’amis. Il se replie sur lui-même, s’occupe de ses fils, dont le second, né cette année-là (« Le deuxième plus grand moment de ma vie, devant les Finales NBA 1993 »). Dans le groupe, son meilleur pote se nomme Oliver Miller. Lui aussi est rookie. Dumas et Miller se voient souvent. Ils jouent régulièrement au billard chez Oliver et discutent de la condition de débutant en NBA. Les deux Suns se sentent proches. Oliver souffre lui aussi d’une addiction qui met en péril en carrière. « Il avait ses propres soucis. Le sien, c’était de trop aimer la bouffe… Mais une fois sur le parquet, il donnait tout et j’appréciais son comportement. On était jeunes, on se comprenait. Les vétérans avaient leurs trucs à eux, comme aller jouer au golf. Nous, on était différents mais on se comprenait l’un, l’autre. Oliver était comme un grand frère pour moi », explique Dumas.
Dans les playoffs 1993, Phoenix vient difficilement à bout des Lakers (3-2), des Spurs (4-2) et des Sonics (4-3). Pourtant nantis du meilleur bilan en saison régulière, les Suns lâchent leurs deux premiers matches à l’America West Arena contre les Lakers au 1er tour (la mésaventure se répétera en Finales). Un mal pour un bien, si l’on en croit « Rich ». « Ça nous a mis un coup de pied au cul. Peut-être fallait-il ça pour aller loin dans ces playoffs. On manquait de caractère, de combativité. Ce 2-0 fut une piqûre de rappel. Dans la foulée, le coach a annoncé qu’on gagnerait les trois rencontres suivantes pour se qualifier… Durant ces playoffs, on a perdu une majorité de nos matches à la maison. L’avantage du terrain ne voulait plus rien dire. »
En demi-finales de Conférence Ouest, Dumas croise la route de son mentor. John Lucas est assis sur le banc adverse. Celui des Spurs. Richard lui fait savoir que tout va bien à sa façon : dans le Game 1, il plante 21 points. Pour la finale de Conférence contre Seattle, Paul Westphal décide de le rappeler sur le banc. « J’ai revu les matches en vidéo et c’était une décision intelligente, commentait « Rich » en 2003 dans un entretien pour le site Internet des Suns. Sur mon poste, les Sonics avaient des joueurs plus grands. Ils étaient globalement plus athlétiques. Les 2,08 m de Tom Chambers ont été utiles. Tom jouait contre son ancienne équipe, avec les Finales NBA en vue. Il a donné le meilleur de lui, d’autant qu’il était reposé et en pleine possession de ses moyens. De son côté, Charles (Barkley) a parfaitement rempli son rôle en 4. »
Victorieuse en sept matches, la franchise de l’Arizona tient son billet pour les Finales. Sans doute l’un des meilleurs crus de l’histoire. Nous avons évoqué cette série dans les portraits de Charles Barkley, Dan Majerle et Kevin Johnson. Sur le poste 3, Dumas doit se farcir une match-up avec Scottie Pippen. « Scottie ne savait pas grand-chose sur moi. Il ignorait que je comprenais le jeu, que je savais comment me rendre utile pour mon équipe. J’étais rookie et il a donc beaucoup plus joué que moi. Mais comparez nos stats avec un temps de jeu équivalent. Si je me souviens bien, j’ai été vraiment meilleur que Scottie… »
Richard plante 20 points dans le Game 1, 8 dans le Game 2, 17 dans les Games 3 et 4 avant de complètement exploser dans le Game 5. Les Bulls mènent 3-1 avec un match à suivre au Chicago Stadium. Michael Jordan vient de sortir une perf à 55 points pour faire oublier la perte du Match 3 en triple prolongation dans l’Illinois. Un classique, de l’avis de tous les acteurs. « C’est l’un des meilleurs matches NBA que j’aie vus dans ma vie », assure le n°21.
Ce vendredi 18 juin 1993, la municipalité de Chicago a anticipé une victoire des Bulls. Le maire lance des appels au calme. Les forces de police se déploient dans la ville pour prévenir tout débordement en marge de la célébration. Les commerçants baissent les stores métalliques de leurs magasins. On planche sur le parcours de la parade. Le champagne est au frais. Il n’y a plus qu’à… Tout le monde attend le quatrième succès des Taureaux synonyme de premier « threepeat ». Tout le monde sauf Charles Barkley qui lance un appel aux siens : « Nous devons remporter ce match pour sauver la ville ! »
Trop confiant, Chicago déchante. Les Suns s’imposent 108-98 avec un excellent Dumas (25 points). Son heure de gloire (voir vidéo ci-dessous). Dans un Game 6 irrespirable, il laisse la vedette à Dan Majerle (8 pts pour le rookie). « Thunder Dan » est à deux doigts d’enterrer les Bulls ou du moins de provoquer une septième manche (98-96, shoot manqué derrière l’arc). La suite est gravée dans le marbre pour l’éternité : passe d’Horace Grant pour John Paxson – seul scoreur des Bulls dans le quatrième quart-temps en dehors de Michel Jordan -, tir primé à 3.9 secondes de la fin, contre de Grant sur Kevin Johnson à la dernière seconde pour sécuriser la victoire et le titre… « Les Bulls avaient demandé un temps mort à 98-96. A ce moment précis, Danny Ainge avait lancé : « Ne laissez pas Paxson seul à 3 points. » Et c’est exactement ce qui s’est passé… On pensait avoir une chance en overtime mais on a commis l’erreur fatale. Horace Grant aurait pu facilement égaliser avec un lay-up et envoyer le match en prolongation. Mais il a passé la balle à John pour le 3 points assassin. Ç’a m’a anéanti. C’est un panier qu’on pouvait entendre à l’autre bout du monde. »
Phoenix est K.-O. debout. La parade dans les rues de la ville une semaine après la fin des Finales atténue à peine la déception. Pour « Rich », les sensations sont trop fortes. Le small forward replonge, victime de ses vieux démons. « J’étais excité d’avoir atteint les Finales et d’avoir évolué à un tel niveau. Trop excité… Cet été-là, il n’y eut personne pour m’aider. Ma famille était rentrée chez elle. A Phoenix, je n’avais qu’Oliver (Miller). On sortait mais je n’ai jamais vraiment noué de liens d’amitié. Je pense que c’était un manque de maturité. »
Contrôlé positif et suspendu, l’ailier des Suns loupe la totalité de l’exercice 1993-94. Il passe l’année à se soigner. La saison suivante, il est réincorporé à l’effectif des Suns et dispute un total de 15 matches (5.5 pts). « Je m’attendais à être coupé. J’étais en forme, j’avais bonne mine. J’avais discuté avec John Lucas, il avait parlé de me faire venir à Philadelphie. Mais deux jours avant la date de mon départ, Danny Ainge s’est tordu le genou. Les Suns se préparaient pour les playoffs, je suis donc resté. »
Le 18 mai 1995, Dumas est finalement coupé. Lucas ne l’a pas laissé tomber. Il le fait venir chez les Sixers pour l’aider à relancer sa carrière, avec une fois encore le salaire minimum (225 000 $). Mais Richard est définitivement largué. Son apport est anecdotique (6.2 pts sur 39 matches), poussant les Sixers à s’en séparer le 11 juillet 1996. Il faut dire que Lucas, son premier soutien, est lui aussi remercié… Richard Dumas traverse l’Atlantique et évolue en Grèce (Larissa) puis en Pologne (Pruszkow). Il se retirera en 2003 après un passage par l’USBL, ligue mineure américaine. Son équipe, Westchester Wildfire, était entraînée par John Starks. « Je n’aurai passé que 3 ans en NBA… Après avoir connu une saison rookie aussi riche, j’aurais pu le vivre mal mais j’ai eu la chance de voyager et de visiter plusieurs pays. J’ai fait des études de sociologie, donc j’étais dans mon élément. A ce stade de ma vie, je pense que les drogues appartiennent au passé. Je vais bien mais je garde tout ça pour moi. Sans mes problèmes de cocaïne, j’aurais probablement été l’un de ces gars qui ont décroché un contrat de 100 millions de dollars… Que cela me serve de leçon pour avancer dans la vie et vivre heureux. »

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