Étranger

Nani, le bon petit diable rouge

Des quartiers glauques de sa jeunesse dans la banlieue de Lisbonne jusqu’aux sunlights du Théâtre des Rêves à Manchester, le Portugais a écrit le parcours rêvé d’un véritable enfant de la balle. Récit.

Nani a le sens des valeurs. Il a dignement fêté son 100e match de Premier League sous le maillot de Manchester United le 18 septembre dernier lors de la réception de Chelsea. D’abord en réalisant une partition de haute volée, intenable, présent sur tous les points chauds, toujours prêt à allumer le feu. Devant, derrière, partout. Une production dans la lignée de son époustouflant début de saison.
Mais cela ne lui suffisait pas. Il voulait marquer un peu plus de son empreinte ce jour « so special » pour lui. Alors, le Mancunien y a été de son offrande avec un but qui a fait frémir de plaisir Old Trafford. Départ de son côté droit fétiche, à une quarantaine de mètres des buts adverses, passage en revue de la défense londonienne, plutôt amorphe sur le coup, avant de déclencher, aux 20 m, un tir croisé supersonique qui dézingua les filets de Petr Cech. Là, tout le monde s’est levé pour Nani. Fergie aussi. « Il s’agit d’un joueur fabuleux qui arrive à maturité, assure Sir Alex Ferguson. Il entre probablement dans le meilleur de sa carrière. A chaque fois qu’il se trouve près de la balle, on sent qu’il peut se passer quelque chose de spécial. C’est la marque des grands. »
Il grandit dans l’une des villes les plus chaudes d’Europe
Si aujourd’hui, les éloges pleuvent de toutes parts sur la tête étoilée de l’ailier portugais, cela n’a pas toujours été le cas. A MU, il a traversé des périodes délicates. Mais la difficulté, les épreuves à surmonter, les obstacles à franchir, tout ça, il connaît depuis l’enfance. D’origine cap-verdienne – une île, ancienne colonie portugaise, au large du Sénégal -, Luis Carlos Almeida da Cunha a grandi à Amadora, dans la banlieue de Lisbonne. Pas franchement dans un décor de carte postale. Amadora, pour résumer, c’est des tours, des tours et encore des tours, entourées de favelas où s’entassent les immigrés venus du Cap-Vert, d’Angola, du Mozambique ou d’Europe de l’Est. La ville, lieu où s’entrechoquent chômage, trafic de drogue et guerre des gangs, est considérée comme l’une des plus dangereuses d’Europe avec un taux de délinquance qui côtoie des sommets vertigineux. Ambiance…
Son père retourné au Cap-Vert quand il était tout môme, Nani (« L’une de mes sœurs m’appelait comme ça et c’est resté ») va s’accrocher aux basques d’un grand frère, de cinq ans son aîné, qui lui file le virus du ballon. « Oui, confirme-t-il, c’est lui qui m’a enseigné les premières bases du foot. C’était un excellent joueur qui aurait pu devenir un grand mais de mauvaises fréquentations lui ont fait emprunter d’autres chemins. » Avant de déraper, le frangin l’emmène dans le club où il évolue, le Real Massama. Aussitôt vu, aussitôt adopté. Et pourtant, le bout de chou de 8 ans n’a vraiment rien d’impressionnant. Luis Neves, l’un de ses premiers coaches, se souvient : « Il ne ressemblait pas à grand-chose. C’était un gringalet d’une incroyable maigreur mais balle au pied, il avait déjà un talent incroyable. C’est ce qu’on appelle avoir le foot dans la peau. Hors du terrain, il se montrait timide et réservé et puis pouf, dès qu’il jouait, c’était comme s’il revivait. »

Six à sept heures de foot par jour
Pour sortir de son univers pitoyable, pour assouvir sa passion, P’tit Nani est prêt à tout. « D’Amadora à Massama, se remémore-t-il, j’avais 5 kilomètres à parcourir pour me rendre aux entraînements. Comme on n’avait pas d’argent, j’y allais à pied ou alors je prenais le train sans billet… en tâchant d’éviter les contrôleurs ! » Sa tante, Antonia Almeida, qui l’a un temps élevé, souligne que « le foot, c’était toute sa vie, il pouvait jouer jusqu’à 6 ou 7 heures par jour. Quand d’autres jeunes du quartier se trouvaient mêlés à des affaires de drogue, lui ne songeait qu’à s’entraîner, et s’entraîner encore. »
Et le travail, toute l’énergie qu’il y met, finit par payer. A 16 ans, les deux grands clubs de Lisbonne, le Benfica et le Sporting, lui proposent de passer des tests. L’adolescent opte finalement pour le Sporting. Pendant les trois années qu’il passe dans les équipes de jeunes des Lions, le mioche étoffe son jeu et son palmarès en remportant le championnat national Juniors. Avant le grand coup d’accélérateur et la signature d’un premier contrat professionnel durant l’été 2005. Pas le temps de cogiter : le nouvel entraîneur, Paulo Bento, qui le drivait en juniors la saison précédente et qui connaît donc bien le bonhomme, le lance rapidement dans le bain. Premier match officiel le 18 août à l’occasion du troisième tour qualificatif de la Ligue des champions contre les Italiens de l’Udinese. Le débutant Nani, qui a vite trouvé sa place, va disputer, 36 matches, toutes compétitions confondues, et inscrire 5 buts.

Piscine, tennis et ping-pong chez Cristiano Ronaldo
La saison suivante, bien installé dans son fauteuil de titulaire, il participe à la conquête de la Coupe du Portugal (victoire 1-0 contre Belenenses en finale). Entre-temps – septembre 2006 -, le supersonique fête sa première cape en équipe nationale lors d’un match amical au Danemark. Tout s’enchaîne de manière incroyable. Et le meilleur reste à venir. Alors qu’il n’a que deux saisons au plus haut niveau sous les crampons et même pas 60 matches de Liga Zon Sagres (Première division portugaise) à son compteur, « Speedy Nani » convainc Alex Ferguson. Le boss des « Red Devils » mise sur cet espoir du football lusitanien comme il l’a fait quelques années plus tôt pour Cristiano Ronaldo, avec la réussite foudroyante que l’on sait. Ce sont pas moins de 22 M€ que Manchester United met sur la table pour l’arracher aux griffes des Lions.

3611856-5242456

Cristiano Ronaldo, qu’il a côtoyé au Sporting (quand il est arrivé dans les équipes de jeunes, « CR » effectuait sa dernière année au club avec les pros), va l’aider à s’installer dans sa nouvelle vie. Jusqu’à l’héberger le temps qu’il assimile son « new way of life ». « Au départ, commente l’intéressé, je pensais m’installer à l’hôtel et puis il a proposé au Brésilien Anderson, arrivé à la même époque, et à moi de venir quelque temps chez lui. Il estimait que cela faciliterait notre intégration. Ce fut une période fantastique dans cette grande maison avec piscine, terrain de tennis et tables de ping-pong… C’était sport à fond, on était toujours en compétition les uns contre les autres. »

Une blessure à la clavicule le prive du Mondial 2010
Côté foot en revanche, le bilan est plus mitigé. Nani marche sur courant alternatif, plutôt intermittent du spectacle. Dans l’ombre de Cristiano qui attire toute la lumière, il cherche sa place. Bien dans le groupe mais pas forcément titulaire. Il n’apparaît pas non plus comme un monstre de régularité et d’opportunisme. Espoir à l’été 2009 quand son illustre aîné (d’un an) choisit de prendre la route du Real pour un transfert record de 94 M€. Sauf que dans la foulée, MU engage l’Equatorien Antonio Valencia qui squatte, comme lui, le côté droit de l’attaque. Tandis que l’horizon semble se dégager d’un côté, il se bouche de l’autre. Réplique du « Diable Rouge » : « Mon pied le plus fort reste le droit. Mais cela ne me dérange pas d’évoluer à gauche. Si je me sens en confiance, ce n’est vraiment pas un problème. »
Il va le démontrer au cours de cette saison de la rédemption, qu’il termine avec un actif de 15 passes décisives. « C’est plus facile pour moi de m’épanouir depuis que Cristiano est parti, justifie-t-il. Son transfert a libéré un espace pour les autres joueurs et j’en ai profité pour démontrer que j’avais aussi des qualités. » Seule ombre au tableau, une blessure à la clavicule qui le prive du Mondial sud-africain, quelques jours seulement avant le début de la compétition. « Sur le moment, j’étais très triste mais j’ai vite redressé la tête. J’ai une forte personnalité et je regarde toujours devant. Par exemple, là (ndlr : pour 2010-11), je me suis fixé comme objectif d’être plus efficace. Je dois marquer davantage. »
Nani ne se contente pas de paroles, il passe aux actes. Avec 9 buts en championnat, il va faire mieux que lors de ses trois premières années cumulées chez les « Red Devils ». On peut y ajouter le titre de meilleur passeur de Premier League (18 offrandes) et une place de titulaire dans le onze-type de la saison en Angleterre. Bref, que du bonheur. « J’ai vécu une saison fantastique, commentait le Portugais l’été dernier. La plus régulière, la plus cohérente et la plus accomplie depuis le début de ma carrière. Maintenant, je veux encore plus. Plus de titres, plus de tout. Mon rêve est de figurer parmi les meilleurs joueurs du monde et marquer l’histoire de Manchester. »
Repositionné sur son côté droit préféré, ce qui a relégué Valencia sur le banc quand ce n’était pas au poste de latéral, le diable lusitanien a donné le ton d’entrée de jeu avec un doublé qui a permis à MU de renverser la vapeur face au frère honni City (victoire 3-2) lors du Community Shield. Depuis, Nani marche sur l’eau. Ses passes sont toujours aussi précises, ses dribbles de plus en plus déroutants pour l’adversaire et, question efficacité, il confirme (6 buts en 19 matches de championnat). Si loin d’Amadora, de plus en plus près des étoiles…

Le film de sa carrière
■ Sporting Portugal (Portugal)
2005-07 : 76 matches, 11 buts
■ Equipe nationale du Portugal
Depuis 2006 : 51 matches, 12 buts
■ Manchester United (Angleterre)
Depuis 2007 : 181 matches, 35 buts

■ Palmarès
• 1 Mondial des clubs (2008) avec Manchester UTD
• 1 Ligue des champions (2008) avec Manchester UTD
• 3 championnats d’Angleterre (2008, 2009, 2011) avec Manchester UTD
• 1 Coupe du Portugal (2007) avec le Sporting Lisbonne
• 1 Coupe de la Ligue anglaise (2009) avec Manchester UTD
• 3 Community Shields (2008, 2010, 2011) avec Manchester UTD

Populaires

To Top