Étranger

Michael Ballack, le clap de fin

Le plus malheureux des finalistes sur la scène internationale – deux Ligues des champions, un Mondial et un Euro perdus – a tiré sa révérence. Il assure ne rien regretter. On refait l’histoire de Michael Ballack.

Finalement, il a dit stop. Michael Ballack a dit stop alors que, peu de temps auparavant, il assurait vouloir poursuivre sa carrière. Certains l’avaient annoncé au Chicago Fire, en MSL, tandis que d’autres l’imaginaient plutôt tenter l’aventure de l’A-League australienne. Et puis le 2 octobre dernier, un communiqué a mis fin à toutes les rumeurs. « Ces derniers mois sans jouer ont été le signe qu’il était temps, pour moi, d’arrêter. J’ai hâte d’ouvrir un nouveau chapitre de ma vie mais avant, je voudrais remercier ma famille et tous les gens formidables qui m’ont accompagné. Cela a constitué un véritable privilège de travailler avec les meilleurs entraîneurs et des coéquipiers fantastiques. Je sais que les matches devant 80 000 spectateurs et les buts vont me manquer. Je peux me retourner sur une longue et merveilleuse carrière dont je n’aurais pas osé rêver enfant. »
Son enfance, le jeune Ballack l’a passée dans ce qu’on appelait alors l’Allemagne de l’Est, à une époque où le pays était coupé en deux, séparé par un rideau de fer. S’il est né à Görlitz, coquette ville au riche patrimoine architectural, à la pointe Est du pays, c’est à Karl-Marx-Stadt, devenu Chemnitz après la réunification, que le gamin a grandi. Là aussi où il a débuté en club, marchant dans les pas d’un père qui avait évolué à un excellent niveau amateur. Le fiston va grimper plus haut encore. Très vite, que ce soit comme défenseur central ou milieu de terrain, son style, son aisance, son habileté balle au pied et la puissance de sa frappe le placent au-dessus du lot. Il y gagne le surnom de « Petit Kaiser », en référence au Kaiser Franz Beckenbauer.

A 16 ans, un médecin lui annonce qu’il est perdu pour la compétition
Pourtant, tout a failli s’arrêter avant de commencer. A 16 ans, à la suite d’une opération au genou, un médecin lui annonce qu’il est perdu pour le sport de compétition. Le môme serre les dents et passe outre le diagnostic, imposant déjà cette extraordinaire force mentale qui le caractérisera tout au long de sa carrière. Sa réponse, il va la donner trois ans plus tard, très précisément le 4 août 1995, lorsqu’il dispute son premier match pro (entré à la 78e minute de jeu) en Bundesliga 2, sous le maillot de son club de toujours, les Bleus Ciel de Chemnitzer, face au VfB Leipzig. Michael ne peut empêcher la relégation de son équipe mais ses performances la saison suivante en Regionalliga, où il s’est définitivement installé dans la peau d’un titulaire au milieu du terrain, lui valent d’attirer le regard des recruteurs. C’est le FC Kaiserslautern d’Otto Rehhagel, tout juste promu en Bundesliga, qui va se montrer le plus prompt et enlever l’affaire.
Sa première année au FCK sera celle de l’apprentissage du haut niveau. Ballack en profite tout de même pour ouvrir son palmarès chez les pros puisque, à la surprise générale, son club est sacré champion d’Allemagne. Dès la saison suivante, il devient incontournable dans le onze de départ d’une équipe qui atteint les quarts de finale de la Ligue des champions (éliminée par le Bayern Munich). Tout se bouscule. Arrive la première sélection avec la Mannschaft, sous le règne d’Erich Ribbeck, le 28 avril 1999 contre l’Ecosse. Au bout de cette saison lumineuse, un transfert, pour un peu plus de 4 M€, au Bayer Leverkusen.
Là, au cœur de la Ruhr, le « Ossi » – c’est ainsi qu’on surnomme ceux venus de l’ancienne RDA – va laisser une trace indélébile. D’abord, il s’empare du maillot floqué du n°13, qu’il gardera jusqu’à la fin de sa carrière. Placé dans une position plus avancée, d’abord par Christoph Daum puis par Klaus Toppmöller, il s’impose comme le maître à jouer du Bayer. Buteur (27 pions en Bundesliga, 10 en Coupe d’Europe en trois saisons), passeur, Michael, c’est « The Boss ». On le surnomme dorénavant « Herbert », référence au chef d’orchestre Herbert Von Karajan. Il régale et se régale. A l’heure des bilans, il confiait : « J’ai connu beaucoup de moments forts dans ma vie de footballeur mais je pense que l’année 2002 avec Leverkusen restera la plus intense. J’ai vraiment pris mon pied. On avait une belle équipe avec Lucio, Bernd Schneider et Dimitar Berbatov, on produisait un jeu de grande qualité. »

Bayer Leverkusen, le chef-d’œuvre inachevé
Cette saison-là, Michael et ses frères, tout près de réaliser un triplé monumental, vont échouer sur tous les tableaux : battus en finale de la Ligue des champions par le Real Madrid (1-2), encore battus en finale de la Coupe d’Allemagne par Schalke 04 (2-4) et 2es du championnat, un tout petit point derrière le Borussia Dortmund. Pour Ballack, la série noire va se poursuivre jusqu’à la Coupe du monde. Principal artisan de la qualification pour la finale de la Mannschaft – buteur décisif en quarts de finale face aux Etats-Unis et en demi-finales contre la Corée du Sud -, il est privé du rendez-vous suprême à cause d’un second carton jaune pris contre les Asiatiques. C’est sur le banc qu’il voit l’Allemagne s’incliner face au Brésil (0-2). « Je fais un tacle sur un adversaire qui filait au but, racontera-t-il plus tard. On était à 0-0, ce pouvait être chaud, alors je me suis sacrifié pour l’équipe. Après cet avertissement, il m’a fallu plusieurs minutes pour évacuer la déception. Ce fut l’un des moments les plus pénibles de ma carrière. Mais avec le recul, je suis fier de mon geste et plus encore d’avoir, ensuite, marqué le but qui nous envoyait en finale. J’ai montré que j’avais un moral d’acier. »
Il ne le sait pas encore à ce moment : jamais Ballack ne remportera le titre international qu’aurait mérité son talent. Après Leverkusen, il réalisera trois doublés Coupe-championnat avec le Bayern Munich (2003, 2005 et 2006) mais n’obtiendra aucune distinction sur la scène européenne, ne dépassant jamais les quarts de finale en C1. Avec Chelsea, il échoue une nouvelle fois en finale de la Ligue des champions (défaite aux tirs au but face à Manchester United 5-6, 1-1 dans le temps réglementaire). Enfin, l’Allemagne tombe en finale de l’Euro 2008 contre l’Espagne (0-1). « J’ai eu une grande carrière mais ne pas remporter un grand titre international fit également partie de ce parcours. C’est ainsi. On peut me critiquer pour cela mais j’ai aussi réussi énormément de choses, durant ces treize années, dont je suis fier. On trouvera toujours des gens pour chercher la petite petite bête. Si tu es vice-président, il y en aura toujours pour demander pourquoi tu n’es pas devenu président. »
Sa dernière chance d’atteindre ce fameux Graal s’évanouira avant même le début de la compétition 2010. La Mannschaft, dont il est le capitaine, se positionne en sérieux outsider pour la Coupe du monde en Afrique du Sud, surfant sur la dynamique d’une campagne qualificative qu’elle a survolée. Et patatras ! Lors de son dernier match de la saison en club, la finale de la Cup qu’il dispute avec Chelsea, contre Portsmouth, le rêve de Ballack se brise. Juste avant la mi-temps, le Ghanéen Kevin-Prince Boateng, dont l’équipe nationale se trouve dans le même groupe que l’Allemagne au Mondial (!), s’en va le découper d’un tacle assassin qui met fin au rêve africain. « D’un coup, tout s’est écoulé. J’ai vu la rapidité avec laquelle les choses pouvaient tourner. Là, je me suis senti seul, abandonné. »

« J’ai refusé le match d’adieu avec la sélection. Cela aurait été une farce »
Après, les liens avec la sélection vont se distendre. Jusqu’à la rupture. Joachim Löw désigne Philipp Lahm comme capitaine durant le Mondial. Pendant la compétition, le Bavarois affirme qu’il n’entend pas seulement assurer un intérim. « Porter le brassard me donne beaucoup de plaisir. Pourquoi devrais-je y renoncer de ma propre initiative ? J’aimerais le conserver. Quand on remplit son rôle sur le terrain et qu’on maîtrise son poste comme je le fais, on veut plus de responsabilités. » Michael va mettre du temps, beaucoup de temps, plusieurs mois pour comprendre qu’il ne sera plus rappelé. Et pour répondre. Cinglant. « Quand on est un garçon aussi intelligent que Philipp, on ne donne pas ce genre d’interview dans une telle situation. Il devait avoir l’accord du coach pour aller si loin. C’est en tout cas mon sentiment. C’est comme si tout s’était fait dans mon dos, sans que le sélectionneur ose m’en parler directement. Cela aurait été bien de discuter de tout ça ensemble. Ce n’est jamais arrivé. »
Quand Joachim Löw lui propose finalement d’organiser son jubilé en équipe nationale, à l’occasion d’un match amical contre le Brésil, la réponse claque : « Non, je n’en veux pas. Et c’est normal que je refuse, j’ai attendu 11 mois sans savoir à quoi m’en tenir, sans savoir si j’allais être sélectionné à nouveau ou non. Il s’est passé beaucoup de choses pas très correctes et je pense qu’on peut comprendre ma réaction. De mon point de vue, ç’aurait une farce de disputer ce match d’adieu. » Michael pense alors se consoler en club, en revenant au Bayer Leverkusen, là où il avait tant brillé au début des années 2000. Mais des pépins à répétition et des performances moins convaincantes, dans une position plus basse sur le terrain, rendent ce come-back poussif. Wolfgang Holzhauser, le manager général du club, va jusqu’à clamer : « Ce fut une erreur de signer Ballack, même libre. »
L’intéressé accuse le coup. « J’avais d’autres propositions mais Leverkusen tenait une place à part dans mon cœur. J’étais revenu pour donner le meilleur de moi, rendre tout ce qu’on m’avait donné ici. Je voulais livrer deux nouvelles années au plus haut niveau, me battre pour obtenir des titres. Je pense qu’il y a eu des problèmes de communication interne concernant mon rôle. Disons que le coach n’avait pas la même vision des choses que moi. J’ai le sentiment qu’il avait établi ses plans avec des joueurs plus jeunes… » Drôle de fin. Elle ne saurait, toutefois, occulter l’ensemble de l’œuvre d’un joueur qui aura profondément marqué le foot allemand. Et maintenant ? Pour Rudi Völler, l’ancienne gloire aujourd’hui directeur sportif du Bayer, c’est tout vu. « Michael a les capacités et l’intelligence pour devenir entraîneur. » Le jeune retraité ne néglige pas cette piste. « Je passerai très prochainement mes diplômes mais pas forcément pour en faire mon job. Ce qui m’intéresse, c’est de voir le foot sous l’angle du coach, c’est la formation. » Une autre vie après le clap de fin.

■ Palmarès
– 4 championnats d’Allemagne (1 en 1998 avec Kaiserslautern, 3 en 2003, 2005 et 2006 avec le Bayern Munich)
– 1 championnat d’Angleterre en 2010 avec Chelsea
– 3 Coupes d’Allemagne en 2003, 2005 et 2006 avec le Bayern Munich
– 3 Coupes d’Angleterre en 2007, 2009 et 2010 avec Chelsea
– Coupe de la Ligue allemande en 2004 avec le Bayern Munich
– 1 Coupe de la Ligue anglaise en 2007 avec Chelsea
– 1 Community Shield en 2009 avec Chelsea

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