Équipe de France

Marc M’Bahia, l’homme qui a dit non

Parti de rien, l’intérieur Marc M’Bahia galéra pour pouvoir pratiquer le basket au plus haut niveau, dans les rangs limougeauds. C’est lui qui fut à l’origine du procès du CSP au début des années 2000.

« J’ai Michael Jordan en face de moi, quelles que soient ses qualités, je sais que je peux l’arrêter. Je vais même être persuadé que je suis plus fort que lui. C’est une question de mental. Ça ne s’invente pas, ça s’apprend dans la rue. » Arrête, Marc, tu rêves ! Parfois quand même, on veut bien croire l’intérieur du CSP Limoges. Surtout quand Marc M’Bahia déploie sa taille de nimbus (1,98 m pour 106 kg) pour se coltiner des pivots géants. C’est quoi le secret de cette détente ? « Gamin, je jouais beaucoup sur du sable, à la plage. Ça développe les muscles. Et puis à mon arrivée en Europe, j’ai fait beaucoup de musculation. »
Au bout de cette détente, il y eut une spécialité. « Prendre des rebonds et mettre des contres, c’est ce que je sais faire de mieux. » Il y eut aussi cette manie du dunk explosif. Octobre 1991 à Bercy. Limoges croise les Lakers de Magic Johnson dans le cadre de l’Open McDonald’s. Marc foule le parquet, capte la balle et délivre un smash féroce. Boum ! Merci pour les secousses.
Deux ans plus tard, même parquet. Place au Nike Hoop Heroes Tour avec ses vedettes NBA – Tim Hardaway, Reggie Miller – face à des stars de la french Ligue. Marc est de la fête. Il hérite d’une passe. Entre le panier et lui, il y a Alonzo Mourning, le pivot du futur. Une montagne. L’un des meilleurs contreurs de la planète. M’Bahia s’en fout. Il s’élève haut, très haut. A cette hauteur, les 15 000 spectateurs de Bercy ont le vertige. Le temps s’arrête, les respirations s’accélèrent. Marc veut écraser la balle dans le cercle comme il l’a déjà fait des centaines de fois, façon « In your face », au grand régal des kids. Mais là, c’est l’explosion en vol. Mourning dégaine le contre qui tue. « S’il m’avait mis ce dunk, ça aurait fait désordre », expliqua le pivot de la « Dream Team » II.

Le playground en guise d’école
Marc n’a pas perdu son sourire. Il recommencera. Le rêveur, descend temporairement de son nuage. « Quand j’apprenais à jouer au basket, je visionnais des K7 de matches US. Je m’imaginais faire des dunks méchants sur la tronche de n’importe qui. » A 24 ans en cette année 1993, il n’hallucine pas : le planeur de Limoges, brevet de pilote en poche, s’est fait une réputation, en plus d’un palmarès. « Quand je suis arrivé à Limoges il y a deux ans, je savais que je n’avais rien à perdre dans cette expérience du haut niveau. » Encore fallait-il savoir saisir sa chance. Pour un gosse de la rue, rien n’est facile.
La rue. C’est là qu’un soir, au hasard d’une rencontre, son destin a basculé. Plantons le décor. Abidjan, capitale de la Côte d’Ivoire. « Je suis né à Marcory, l’un des quartiers les plus populaires. » Ici, seule l’éducation peut sauver les mômes de la misère. Marc est issu d’une famille riche en nombre mais pauvre en moyens. « Nous sommes sept, deux filles et cinq garçons. Je suis le dernier. » Le chouchou. Le plus turbulent. « Je m’éclatais tous les jours avec mes potes sur un terrain multisports. On faisait du foot et du basket par amusement. »
Le playground est son école. « On jouait sur un panier avec un seul ballon. Il fallait le récupérer au rebond pour pouvoir shooter. C’était marrant, sauf quand tu te faisais bouffer… » Monstre de volonté (« Mes frères pratiquaient les arts martiaux, ils m’ont initié »), M’Bahia devient le général de l’armée des rebondeurs. Mais son père, militaire de carrière, n’apprécie pas du tout. « Il n’aimait pas me voir traîner dans la rue. » Un soir, à la tombée de la nuit, alors que sa bande s’offre comme à son habitude sa moisson de tirs-rebonds, Alphonse Bilé, meneur ivoirien réputé, accoste Marc. « Il m’a proposé d’aller m’entraîner avec son club, l’Africa Sport. Quelques semaines plus tard, je signais à l’Asec, l’autre club d’Abidjan. »

Une longue traversée du désert
Son jump ravageur intéresse l’équipe nationale. A l’horizon se profile le championnat d’Afrique des nations, organisé dans sa ville. Les deux premières places sont qualificatives pour le championnat du monde en Espagne (1986). Victoire de la Côte d’Ivoire. Marc s’amuse énormément au rebond. Dans la péninsule ibérique, il récidive. L’œil de certains recruteurs s’illumine. On le choisit pour jouer à Vermont, une université américaine de Deuxième division, mais il bute sur les tests de niveau pour obtenir une bourse. Retour à la case départ. André Buffière, flairant le bon coup, le fait venir à Paris. Au Racing Club de France, il y a deux Américains. Le club lui offre un appartement et de l’argent de poche. « Je ne savais pas que je pouvais être payé pour jouer au basket… »
Une saison d’attente décuple son envie. « Tu t’entraînes, tu vis dans le groupe, tu réalises que tu peux être sur le terrain mais le samedi, tu te retrouves dans les tribunes… Ça donne la rage de jouer. » La saison suivante, l’un des Américains se blesse. M’Bahia goûte à une rencontre de pros. Une seule fois. Un bonheur sans lendemain. « A l’été 1988, je suis Français. Je me dis que je vais jouer. Mais je tombe sous le coup du nouveau règlement FIBA. » Il faut patienter trois ans de plus.
L’impatience ronge Marc, qui veut sa tunique de guerrier. Personne ne prend le risque. Il n’est pas Américain. « Je me suis dit que si mon père s’était appelé Johnson, j’aurais tout de suite signé dans un club pro… » Commence un parcours de l’ombre. Saint-André-les-Vergers en 1988-89 (N4), Mont-de-Marsan en 1989-90 (N3), les JSA Bordeaux en 1990-91 (N2). « Je dunkais, je contrais, je sautais dans tous les sens. J’adore faire le spectacle. » Limoges lui ouvre finalement ses portes. Une autre galaxie. Au milieu des étoiles du basket français, Marc a de l’ambition. « Tous les joueurs du CSP étaient dix fois plus forts techniquement que moi. Moi, j’avais un rôle spécifique dans le jeu intérieur. »

Imbroglio autour d’une analyse d’urine positive au cannabis
Six mois plus tard, Bozidar Maljkovic arrive. Marc doit mettre de l’huile dans sa technique. « Tout ce que je peux faire actuellement en tant qu’intérieur, c’est en copiant Patrick Ewing, mon joueur préféré. Si j’avais su dribbler, passer, tirer, être clairvoyant plus tôt, je pense que je serais à un autre niveau. Avec « Coach Boza », j’ai rencontré quelqu’un qui voulait m’apporter une technique plus performante. » Et voilà Marc reparti dans ses songes grandeur nature. Seuls les défis l’intéressent. Comme se dire qu’il pourra jouer en NBA. « Je suis capable de tout », lance-t-il. Pendant l’été 1993, au sortir d’une saison de rêve (titres européen et national), il s’offrira deux mois d’entraînement intensif en guise de vacances. Sueur, dunks et succès : telle est désormais sa devise.
Durant les huit années passées au CSP, Marc empochera deux titres de champion de France (1993 et 94) en plus de cette fameuse couronne en Euroleague (1993). La séparation est douloureuse. Très douloureuse. Marc est à l’origine du feuilleton judiciaire qui fera les gros titres des journaux au début des années 2000. En septembre 2000, il quitte le CSP pour Reggio di Calabria (Italie). Son avocat dépose une plainte pour « violation du secret médical », « recel de violation du secret médical », « extorsion de signature » et « complicité d’extorsion de signature ». C’est le début du fameux procès du CSP. L’histoire est toute entière résumée dans un article de « Libération » daté du 19 mai 2000 (1). Le natif d’Abidjan reproche à son agent, Didier Rose, ancien ami et témoin lors de son mariage, de l’avoir fait chanter en se servant d’une analyse d’urine positive au cannabis.
Ce feuilleton judiciaire sur la gestion frauduleuse de l’équipe dirigeante du CSP entre 1991 et 2000 durera plus de sept ans. En première instance, Didier Rose est condamné à 36 mois d’emprisonnement dont 18 mois ferme, 50 000 euros d’amende et près de 700 000 euros de dommages et intérêts. En octobre 2005, la cour de cassation annule partiellement la décision de la cour d’appel de Limoges rendue le 2 juillet 2004 et renvoie l’affaire devant la cour d’appel de Bordeaux. En janvier 2008, celle-ci condamne pour abus de confiance et violation du secret médical Didier Rose et deux ex-dirigeants, Guy Hervy et Jean-Paul de Peretti.
Les condamnations prononcées en juillet 2004 par la cour d’appel de Limoges sont confirmées. Didier Rose avait écopé de la peine la plus lourde avec 36 mois d’emprisonnement dont 18 mois ferme, 75 000 euros d’amende et une interdiction de 5 ans d’exercer les fonctions d’agent. Outre les condamnations pénales, les trois prévenus sont condamnés à verser solidairement 228 673 euros de dommages et intérêts au titre du préjudice matériel et 10 000 euros au titre du préjudice moral à Marc M’Bahia.
La carrière de ce dernier se poursuivit à Imola (Italie, 2000-01), Reggio de Calabria à nouveau, Roanne et au Portugal (Telecom Lisboa en 2002-03). Il réapparut dans le Limousin sous les couleurs de Landouge et se reconvertit maître d’œuvre dans un bureau d’études de construction à Panazol, à proximité de Limoges.

Constant NEMALE / MONDIAL BASKET

(1) Basket. Témoignage édifiant de M’Bahia sur les pratiques à Limoges. Le pétard, l’agent et 1,5 million de francs.

Palmarès
1991 : Champion du monde militaire avec la France
1991-92 : Vice-champion de France avec Limoges
1992-93 : Champion de France avec Limoges, champion d’Europe avec Limoges
1993-94 : Champion de France avec Limoges, vainqueur de la Coupe Robert Busnel avec Limoges
1994-95 : Vainqueur de la Coupe Robert Busnel avec Limoges, Final Four de l’Euroligue avec Limoges
1997-98 : Finaliste du championnat de France avec Limoges
2002-2003 : Champion du Portugal avec Lisbonne

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