Basket

Mahmoud Abdul-Rauf, il était une foi

A 40 ans, Mahmoud Abdul-Rauf s’est exilé au Japon. En NBA, celui que l’on connut d’abord sous le nom de Chris Jackson suivit une trajectoire particulièrement singulière. Abdul-Rauf n’est pas seulement l’homme qui refusait d’écouter l’hymne américain avant les matches. Il dut aussi combattre un syndrome très handicapant.

Hélas, même l’islam n’y peut rien. Chris Wayne Jackson, meilleure progression 1993 sous le maillot des Nuggets, est malade. Deux ans plus tôt, en juillet 1991, il est devenu Mahmoud Abdul-Rauf, confirmant sa conversion à l’Islam par un pèlerinage à La Mecque. Mais son problème est toujours là. Le corps médical appelle cela le syndrome de la Tourette. Un dérèglement génétique (incurable) de la transmission d’influx nerveux. Ça, c’est pour la définition. Concrètement, cela donne des tics et des comportements bizarroïdes.
A Gulfport, Mississippi, le voisinage n’avait pas cherché bien loin. Le petit Chris Jackson était barjot et il avait de qui tenir. Son oncle était surnommé « Crazy Willy » et sa mère, Jacqueline, avait une attitude parfois étrange. Elle s’amusait à effrayer ses trois enfants, préférait dormir à côté de son lit, parlait toute seule en remontant la rue principale… Le médecin de famille, plus sympathique que les voisins, diagnostiqua des crises d’épilepsie en voyant Chris rouler les yeux, remonter une épaule jusqu’à l’oreille ou pousser des petits cris incontrôlés façon Michael Jackson.
Avec l’âge, les crises deviennent constantes. En se regardant dans un miroir, Chris prend conscience de la maladie. Ses prières n’y changent rien. Son seul salut est un terrain de basket. Là, concentré sur son sujet, Chris règle ses comptes avec les autres et avec lui-même. Pas le moindre tremblement quand il arme son shoot, pas de cris stridents au moment de la passe… Le « cinglé » se balade tellement qu’il est élu meilleur lycéen de l’Etat du Mississippi deux années de suite. Balle en main, il transforme l’une de ses « caractéristiques » en qualité. Chris a une manie, il refait maintes et maintes fois le même geste. Une espèce de recherche obsessionnelle de la perfection. Ainsi, il met un quart d’heure à lacer ses chaussures… pour que les lacets tombent parfaitement. Il ouvre et referme une dizaine de fois la porte du réfrigérateur jusqu’à ce que le « clic » lui confirme que les aliments ne pourriront pas. Il met et remet sans cesse le pan de sa chemise. Il recherche la même perfection au niveau de son jumpshot. Parfois contre son gré.
« On avait joué pendant trois heures. Les copains m’attendaient dans la voiture et moi, je continuais de shooter. Je voulais partir mais je ne pouvais pas. Les potes gueulaient mais rien à faire. Il fallait que je termine par une série parfaite. »
A ce rythme, Jackson devient vite une machine à shooter. Malgré sa « réputation » locale, il est courtisé par les meilleures universités. Pour ne pas trop s’éloigner de ses racines, il choisit Louisiana State University. Dès la première année, c’est le carton plein : meilleur marqueur de la South Eastern Conference avec 30.2 points par match et le record NCAA pour un freshman avec 55 points dans une rencontre. Chris est tellement au-dessus du lot qu’il ne restera que deux ans à LSU. Sur 64 matches, il marque plus de 20 points à 52 reprises. Cela englobe 28 matches à plus de 30 points, 11 à plus de 40 et 4 à plus de 50… Dale Brown, coach de LSU, le dit touché par la grâce de Dieu. Alonzo Mourning, alors à Georgetown, ne voit « pas de meilleur shooteur que lui dans tout le pays ». C’est l’heure d’aller voir ce qui se passe en NBA.

Paul Westhead doit regarder une vidéo pour se souvenir du joueur drafté
Denver le choisit en 3e position de la draft 1990 (d’où le n°3 sur son maillot). Doug Moe, le coach de l’époque, va jusqu’à le qualifier de « mini-Jordan », rapport à son 1,83 m. La suite ressemble plutôt à un mini-désastre. Sur les conseils de ses proches et de quelques coaches qui le trouvent un peu frêle, Chris prend du poids pendant l’été. Ajoutez à cela un problème de chevilles – excroissance osseuse aux deux pieds -, qu’il préfère régler plus tard, et le feu follet se transforme en tracteur. Méconnaissable. A tel point que Paul Westhead, qui a remplacé Doug Moe sur le banc, doit regarder une K7 vidéo pour se souvenir du joueur qui a été drafté…
Pour compléter le tableau, Chris a du mal à vivre sa maladie dans le contexte NBA. Des onomatopées lâchées involontairement lui valent des coups de sifflet. Des coups de coude nerveux ont tendance à exaspérer ses coéquipiers assis à ses côtés dans l’avion ou à table. Les journalistes, eux, n’ont pas toujours la patience nécessaire quand, durant les interviews, Chris répond machinalement aux questions… Dans l’ignorance de ce cas particulier, on le juge arrogant ou, « au mieux », idiot.
Malgré des chiffres somme toute honorables pour sa saison rookie (14.1 pts de moyenne), Chris déçoit. Il est en conflit permanent avec Westhead qui ne supporte pas de devoir bâtir une équipe autour d’un joueur sous traitement médical permanent. Avec ses tics, ses hoquets et ses bourrelets, Jackson énerve le coach. L’année suivante est pire et pourtant, ses chevilles sont désormais en état. Jackson connaît le banc plus souvent qu’à son tour. La confiance ne disparaît pas pour autant. « Mon heure viendra », confie-t-il à sa mère pendant l’été 1992.
Jackson met tout en œuvre pour cela. Il devient un pilier de la salle de musculation. Six heures de travail par jour et un minimum de 600 shoots par séance lui font perdre 15 kg. En arrivant au training camp suivant, il met tout le monde d’accord. Dan Issel, le nouveau coach, avait prévenu qu’aucune place n’était attribuée d’office. Chris prend la sienne : meneur titulaire. « Il est sorti de sa coquille », constate l’ailier Reggie Williams.

Pour lui, la bannière étoilée est un symbole de répression
On a affaire à un autre homme. D’ailleurs, Chris Jackson n’est plus. En se convertissant à l’Islam durant l’été 1991, il est devenu Mahmoud Abdul-Rauf (traduction proposée : élégant, charitable et bon). Le changement se confirme à la fin de la saison 1992-93 quand il est élu Most Improved Player avec une moyenne de 19.2 points (45%), 2.8 rebonds et 4.2 passes. De retour de La Mecque, il parlait de « la plus grande expérience de (sa) vie ». Mahmoud n’a qu’une envie, y retourner. « Je n’ai pas souffert suffisamment », expliquait-il, à la recherche de la perfection comme toujours. Quand on parle basket, le discours est du même tonneau. « L’année dernière, j’étais en mission. Cette année, je veux tout détruire. Je n’ai plus de temps à perdre. Une carrière en NBA est courte. »
En plus de ses cinq prières quotidiennes, il aligne les grosses performances, tournant à plus de 16 points pendant trois ans (19.2 à nouveau en 1995-96). Une urgence rendue encore plus brûlante par l’évolution de sa maladie, qui entraîne souvent une dégénérescence mentale. La vie n’est pas un long fleuve tranquille. Encore moins pour Abdul-Rauf. Expédié à Sacramento durant l’été 1996, il devient la deuxième option offensive derrière Mitch Richmond (13.7 pts sur 75 matches) avant de cirer le banc derrière Anthony Johnson.
Son temps de jeu tombe à 17 minutes (7.3 pts sur 31 matches) au cours de cette saison 1997-98 qui voit les débuts chez les Kings de son frère en religion, Tariq Abdul-Wahad. Rauf s’envole pour la Turquie, direction Fenerbahçe. En 2000, après une année sabbatique, il est de retour en NBA, à Vancouver, comme deuxième doublure de Mike Bibby. Shareef Abdur-Rahim, lui aussi fervent musulman, flambe pour rien (20.5 pts). Rauf s’interrompt deux ans, réapparaît en Russie puis en Italie et annonce une troisième fois sa retraite. Rompue en 2006… On le verra en Grèce et en Arabie Saoudite après une nouvelle coupure d’un an. A 40 ans, il s’est expatrié au Japon, à Kyoto.
Au-delà des chiffres – n°1 pour le pourcentage aux lancers francs en 1994 et 1996, à un lancer réussi du record de Calvin Murphy sur une saison (95.6% en 1994 – 219/229 – contre 95.8% en 1981 – 206/215 – pour l’ex-Rocket) -, Rauf laisse l’image d’un homme pieux qui a puisé dans la religion la force de combattre un mal vicieux. Un homme aussi qui osa défier la Ligue au nom de ses croyances, refusant d’écouter « The Star-Spangled Banner » face au drapeau américain avant les matches. Une bannière étoilée symbole pour lui de « répression » dans un pays ayant un lourd « passé de tyrannie ». Suspendu pour un match en mars 1996, Rauf obtint de pouvoir fermer les yeux ou de regarder en bas pendant l’interprétation de l’hymne. Il prit l’habitude de réciter une prière en silence.

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