Équipe de France

Luka Modric, au nom de tous les siens

De son enfance dans les Balkans en feu jusqu’aux sunlights aveuglants du Real Madrid, son parcours s’est parfois construit dans la douleur. Mais le milieu de terrain assure que les années de guerre ont fait de lui celui qu’il est devenu aujourd’hui. Ou l’histoire d’un petit Croate qui avait son pays dans le sang.

Il l’avait déjà dit, en toute fin de saison dernière, juste après avoir cueilli une nouvelle – la onzième pour le club, la deuxième pour lui – Ligue des champions avec le Real et juste avant d’aller disputer l’Euro avec la Croatie. Et comme Luka Modric a de la suite dans les idées, il l’a répété début septembre, dans une fin d’été encore brûlante en Castille, après un succès flamboyant face à Osasuna en championnat (5-2). « Tous les joueurs veulent prendre leur retraite au Real Madrid parce qu’il s’agit du meilleur club au monde. En tout cas, moi, c’est mon rêve. J’aimerais finir ma carrière sous ce maillot blanc qui représente tellement à mes yeux. »
Vœu exaucé, à peine quelques semaines plus tard. Le contrat du milieu de terrain madrilène, qui courait jusqu’en 2018, a été prolongé de deux ans (avec, à la clé, un salaire annuel estimé à 20 millions d’euros brut), soit jusqu’en 2020. Il aura alors 35 ans. Si tout se passe bien, il pourrait effectivement prendre sa retraite sportive au sein de la Maison Blanche. Il y a des endroits moins prestigieux pour écouler ses vieux jours de footeux.

Marqué au fer rouge par la guerre
Qui, cependant, aurait pu imaginer pareil happy end, lors de ses premiers mois très compliqués au Real, où il était le plus souvent confiné au banc de touche et considéré, alors, comme le plus gros flop du recrutement des Merengue ? C’est vrai que rien n’a jamais été facile pour Luka mais il a toujours, au final, réussi à rendre les choses simples.
Très dure, cette enfance en pleine guerre des Balkans, qui l’a meurtri au plus profond de sa chair, avec l’assassinat de son grand-père alors qu’il n’avait que 6 ans, là-bas, dans ce village à quelques dizaines de kilomètres de Zadar où il a vécu ses premières années. Là-bas, au bord de l’Adriatique, où il a poussé ses premiers ballons au son des grenades et des pistolets-mitrailleurs, dans un climat de haine et de peur.
Après la mort du grand-père, la famille Modric émigre et se réfugie dans un hôtel de Zadar, dans une zone jugée moins dangereuse. Il convient de se protéger. Le gamin va vite rejoindre le NK Zadar, le grand club du coin. Le petit Luka s’y sent comme un poisson dans l’eau. Tellement facile, si doué… Josip Bajlo, l’imposant président (1,90 m, 88 kg) du club à l’époque, se souvient parfaitement de la petite puce : « Il était tout mince et vraiment petit pour son âge. Mais on pouvait tout de suite remarquer qu’il avait quelque chose de spécial en lui, dans sa manière de jouer ou de se déplacer. Dans son toucher de balle aussi. Même si aucun d’entre nous n’aurait pu imaginer qu’il atteigne le niveau qui est le sien aujourd’hui. »

Recalé par l’Hajduk, le club de ses rêves
A part, peut-être, Tomislav Basic, l’un de ses entraîneurs en équipes de jeunes au NKZ, qui va véritablement le pouponner, le choyer, le porter dans les moments difficiles. Le coup (presque) fatal arrive à l’adolescence. Luka a un peu grandi mais pas trop et rêve de rejoindre l’Hajduk Split qu’il supporte depuis l’enfance. Raté, il est recalé. Trop petit, trop fragile et patati, et patata. Le môme, au bord de la rupture, songe à tout laisser tomber. Adieu foot, carrière et tout ce qui suit. Il est découragé. C’est Basic qui va lui permettre de remonter la pente. C’est encore lui qui va l’aiguiller pour rejoindre le Dinamo Zagreb, le grand rival d’Hajduk Split.
Premier grand saut dans l’inconnu. Il vivait jusqu’alors avec ses parents (et ses deux sœurs), d’origine modeste. Ces derniers s’étaient sacrifiés pour lui permettre d’atteindre son rêve. Un court passage par les équipes de jeunes du Dinamo, où il entrevoit la lumière, et Modric est prêté au Zrinjski Mostar, formation de Bosnie-Herzégovine. Apprentissage à la dure dans un championnat réputé, à l’époque, comme l’un des plus violents d’Europe. Les terrains ne ressemblent pas franchement à ces pelouses anglaises bichonnées avec amour par d’experts jardiniers. Là, on est dans les Balkans et on est plus proche d’une guerre de tranchées sur des champs de patates.
Plus tard, l’intéressé dira : « Quand on a évolué dans la Ligue bosniaque, après, on peut jouer n’importe où, ce n’est pas un problème. Ce championnat est tellement dur qu’il te forge une carapace. » Il l’a portée avec légèreté et a même été désigné, le bougre, meilleur joueur de ce championnat de dingues.

Il signe pour 10 ans au Dinamo Zagreb
Un prêt plus tard, tout aussi convaincant – en Croatie, cette fois, à l’Inter Zapresic -, Modric paraphe un contrat de… dix ans en faveur du Dinamo Zagreb. « C’était ma manière à moi de rendre aux dirigeants la confiance qu’ils m’avaient accordée. » C’est à partir de là, en club, donc, mais bientôt aussi en sélection – première cape chez les A en mars 2006 -, que l’on va véritablement commencer à découvrir au-delà des Balkans ce talent hors norme. Avec quelque chose en lui de… La ressemblance est saisissante.
Physiquement d’abord. Même silhouette frêle, même visage effilé. Le nez, le sourire, jusqu’aux cheveux longs et clairs qui claquent sur les épaules. Bon sang mais c’est bien sûr. On a trouvé, là-bas en Croatie, le clone – à moins qu’il ne s’agisse de son fils – de l’immense Johan Cruyff. Et la comparaison ne s’arrête pas là. Dans le jeu également, la filiation apparaît comme une évidence. Lui aussi sait tout faire. Sa technique des deux pieds, son incomparable vision du jeu, sa vitesse d’exécution, comme la justesse de ses passes, courtes ou longues, en font un élément indispenrable. Un joyau. Le « playmaker » qui rend meilleurs ses partenaires. Un joueur multi-fonctions, en plus. Aussi à l’aise en vrai meneur qu’en relayeur. Sur le côté gauche ou à la récupération dans un rôle à la Andrea Pirlo.
Durant les trois années complètes passées au Dinamo, la petite merveille aura largement participé à la fructueuse cueillette des lauriers du club : trois titres successifs de champion, deux Coupes de Croatie et une Supercoupe. Carton plein au plan national. Pourtant, c’est bien le scepticisme qui prédomine quand, à l’été 2008, Modric s’engage avec les Spurs de Tottenham. Beaucoup s’interrogent pour savoir comment ce petit bonhomme va faire pour s’imposer dans un championnat aussi exigeant et qui requiert autant de qualités physiques.

L’Angleterre doute, pas lui
A l’époque, la question l’a plutôt fait sourire. « Oui, expliquait-il, parce qu’on se la posait déjà avant que j’arrive en Angleterre. Durant toute ma carrière en Croatie, c’était la même chose. Je n’étais pas assez grand, je n’étais pas assez costaud. Mais vous savez, il y a une chose à comprendre à propos du peuple croate. Après tout ce que l’on a vécu, la guerre et toutes ces horreurs, on est plus fort, plus dur. C’est ça, la guerre nous a rendus plus forts. C’est difficile de nous briser. On a en nous la détermination de prouver qu’on va réussir. C’est cet état d’esprit qui m’a toujours habité. »
Et il ne lui faudra finalement que quelques semaines pour se mettre White Hart Lane « in the pocket ». Luka fait du Modric, version high-tech et passes laser, et la foule se pâme. Tout le monde se pâme. « C’est une perle, s’extasie Harry Redknapp, son coach chez les Spurs. Vous pensez que les autres équipes ont de bons joueurs avant de les voir en face de lui. Il se situe à un autre niveau. Au-dessus. »
Alors l’entraîneur et son boss, Daniel Levy, vont tout faire pour garder le plus longtemps possible le joyau de leur couronne. Ils ne vont pas céder à la cour effrénée des Blues de Chelsea pour leur petite merveille. Ils résistent jusqu’à ce que le Real entre dans la danse. Après quatre ans de bons et loyaux services, le Croate rejoint la Maison Blanche contre un chèque de 37 millions d’euros, plus 5 de bonus. « A un moment, tu sens que tu dois franchir un nouveau palier », confie le joueur à son arrivée en Castille.

Un déclic en Ligue des champions
José Mourinho le voulait absolument, il l’a. Mais bon, le Portugais, qui entame sa troisième saison au Real, a des relations de plus en plus tendues avec son vestiaire. Et au sein d’un groupe plein d’ego et pas forcément tendre avec les nouveaux, Luka va connaître des débuts délicats. Surtout, il est barré par l’indéboulonnable trio Xabi Alonso-Sami Khedira-Mesut Özil. Modric doit, l’essentiel du temps, se contenter du banc et d’apparitions en cours de rencontre. Il est même, à un moment, désigné comme le pire transfert de la Liga pour cette saison 2012-13.
Le déclic ? Il survient en mars, dans l’antre d’Old Trafford, en huitième de finale retour de la Ligue des champions. Tenus en échec 1-1 à Santiago Bernabeu, à l’aller, les Madrilènes sont menés 1-0 et donc éliminés à l’heure de jeu. C’est le moment précis que choisit le « Mou » pour faire sortir du banc son joker. Le Croate, survolté et bien décidé à ne pas laisser passer sa chance, se jette férocement dans la bataille et il n’a besoin que de quelques petites minutes, via une lumineuse frappe dans le petit filet de David De Gea, pour égaliser. Dans la foulée, Cristiano Ronaldo donne un avantage définitif au Real qui arrache la qualification.
Ce soir-là, l’ancien remplaçant de luxe a changé de statut. Le flop devient un top. L’année suivante, l’arrivée de Carlo Ancelotti, qui en rêvait déjà à l’époque où il drivait le Paris SG, en fait un incontournable de son team. Et Zinédine Zidane, aujourd’hui, a le même avis sur le cas Modric, définitivement replacé en position de relayeur. « Il apporte beaucoup, déclare l’entraîneur français du club depuis janvier 2016. C’est un joueur de très grande qualité. Techniquement, Luka a tout juste. Ce qu’il sait faire avec son extérieur du pied m’impressionne beaucoup. » Et le Real devrait en profiter jusqu’en 2020. Avant que le Croate n’envisage de refermer le grand livre de sa carrière.

Palmarès
3 championnats de Croatie avec le Dinamo Zagreb en 2006, 2007 et 2008
2 Coupes de Croatie avec le Dinamo Zagreb en 2007 et 2008
1 Supercoupe de Croatie avec le Dinamo Zagreb en 2006
2 Coupes du monde des clubs avec le Real Madrid en 2014 et 2016
2 Supercoupes de l’UEFA avec le Real Madrid en 2014 et 2016
2 Ligues des champions avec le Real Madrid en 2014 et 2016
1 Supercoupe d’Espagne avec le Real Madrid en 2012
1 Coupe d’Espagne avec le Real Madrid en 2014

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