Étranger

Frank Lampard, le dernier rempart

Presque inamovible à Chelsea – 13 ans chez les Blues -, Frank Lampard n’a pas été reconduit l’été dernier. Il a signé, dans la foulée, chez les Ricains du New York City FC qui l’ont rapidement prêté à Manchester City. C’était prévu pour six mois, ce sera finalement jusqu’à la fin de la saison. L’incroyable saga d’un joueur hors normes.

Lampard. Son nom est Frank Lampard. Il était intimement lié à l’histoire de Chelsea dont il a porté les couleurs pendant 13 ans. Et puis l’été dernier, les Blues ont décidé de mettre fin à cette histoire d’amour. Elles se terminent mal, en général, mais pas là. C’est sans acrimonie ni la moindre amertume que Frank James Lampard Junior, de son nom complet, a commenté son départ. « Je serais évidemment resté si l’on m’avait proposé une saison de plus, a-t-il calmement expliqué. Je n’avais aucune raison de quitter ma maison. Mais quand on a gagné la Ligue des champions en 2012, j’ai senti qu’il y aurait une évolution. Il me paraissait clair que le club voulait rajeunir l’effectif et qu’il s’agissait d’une bonne décision. » Des propos à l’image de celui dont le Q.I. a été évalué à 150.
Dans la foulée, notre bonhomme a signé en faveur du New York City FC, nouvelle franchise de la Major League Soccer. C’était à l’aube de l’année 2015. Et puis New York l’a rapidement prêté à Manchester City, les deux clubs étant la propriété du City Football Group d’Abu Dhabi. Vous suivez ? Pas forcément ? Normal. Surtout que la suite est un peu plus épicée. En réalité, si l’on a bien suivi tous les épisodes, Lampard aurait été prêté six mois aux Citizens dans une première version. La deuxième fait état d’un prêt d’un an, avec option automatique au bout de six mois en faveur du club US.

Le rêve américain
Explications de l’intéressé, via un communiqué : « Je veux mettre la situation au clair car j’ai lu beaucoup de mensonges et de non-sens à propos de cette histoire. Quand j’ai été libéré par Chelsea à la fin de mon contrat, l’été dernier, j’ai signé un engagement avec New York City pour 2 ans, à compter du 1er janvier 2015. On m’a offert la chance, avant cela, de m’entraîner et de jouer à Manchester City, sous la forme d’un intérim, afin d’être préparé au mieux quand je retournerai aux Etats-Unis. Cette période a été prolongée par Manchester et je jouerai à New York à la fin de la saison de Premier League. Il y a toujours eu un dialogue entre les deux parties dans la recherche de la meilleure solution pour tout le monde. Je dis et je réaffirme que je suis très excité à l’idée de rejoindre New York et de tout donner pour que l’équipe ait le succès attendu en MLS le plus tôt possible. »
Les fans du club américain, eux, n’ont pas apprécié la volte-face. Ils ont eu la très nette impression d’avoir été roulés dans la farine et n’ont pas manqué de clamer leur indignation. Mais bon, Manuel Pellegrini, le coach des Citizens, a lourdement insisté pour prolonger le séjour de l’ancien joueur des Blues. D’abord parce qu’il savait qu’il devrait se passer, le temps de la CAN, de son moteur au milieu, Yaya Touré. Ensuite parce que pendant ces six mois et même s’il n’a plus ses jambes de 20 ans, Lampard s’est montré précieux et d’une rare efficacité. Il a souvent, en sortant du banc, débloqué des situations où sa team paraissait mal embarquée. Ce sera donc Manchester jusqu’à l’été, avant de découvrir les stades des States. Et dire que pendant si longtemps – 36 ans de sa vie quand même -, son horizon s’est borné au ciel de Londres… On exagère un peu mais à peine.

Une famille de footeux
Frank James Lampard Junior est né à Romford, dans la banlieue nord-est de la capitale anglaise. Il faut dire que ces gens-là, au jeu des sept familles, ils sont toujours gagnants. Donc, je demande le père. Bonne pioche. Frank Richard Lampard Senior a disputé plus de 550 matches sous les couleurs de West Ham et il a obtenu deux capes chez les Three Lions. Je demande l’oncle. Toujours une bonne pioche. Joueur honnête, passé évidemment par West Ham – son havre -, Harry Redknapp s’est surtout mis en valeur en temps que manager. Il officie aujourd’hui aux Queens Park Rangers. Et je demande, rien que pour voir, le cousin. La pioche reste aussi excellente. Jamie Redknapp, 17 sélections internationales, passé par Liverpool puis Tottenham.
Franky n’a pas oublié les instants magiques où ils se retrouvaient. « Quand on était tous les quatre, on n’arrêtait pas de parler football. Les femmes de la famille essayaient de changer de conversation mais c’était impossible. Je me souviens aussi de nos parties de foot dans le jardin, derrière la maison. C’était tout simplement incroyable. Il y avait mon père, Harry et Jamie, plus âgé que moi, qui s’était déjà engagé avec Liverpool. C’était mon idole. Je me disais : « Wow ! Quelle chance de taper la balle avec lui ! » »

Entre le foot et le latin, il choisit le foot
Lampard Junior, pour sa part, rejoint l’Académie de West Ham où tonton est l’entraîneur en chef et papa l’un de ses adjoints. Une période où le club londonien sort quelques pépites. Notre homme, bien sûr, nous y reviendrons, mais aussi Rio Ferdinand, Joe Cole ou encore Michael Carrick. C’est possible, notamment grâce au duo Redknapp-Lampard Senior qui travaille en étroite collaboration avec le manager du centre de formation, Tony Carr, et n’hésite pas à convier les jeunes aux entraînements des pros. Le junior, lui, poursuit ses études en parallèle, même s’il a rejoint l’Académie. Il intègre donc la prestigieuse école privée de Brentwood d’où sont sortis de nombreux politiciens ou juristes. Mais lui – malgré les diplômes in the pocket et notamment un A+ en latin – a choisi une autre voie. « Depuis le premier jour de mes études, mes parents savaient que je voulais devenir footballeur pro. Ils étaient fiers que j’obtienne mon General Certificate of Secondary Education (ndlr : certificat général de l’enseignement secondaire) mais pour moi, il n’a pas été difficile de choisir entre le ballon et le latin ! » La suite ne sera pas si évidente.
Après la signature de son premier contrat, à 17 ans, le môme est prêté à Swansea, à l’époque en Deuxième division anglaise. Là-bas, au pays de Galles, Frank découvre l’envers du décor. « Cet apprentissage a été dur, avoue-t-il avec le recul, mais c’était une bonne expérience pour découvrir certaines choses. On se battait pour éviter la relégation. Tous les matches ressemblaient à des coupe-gorges. On devait nettoyer nos affaires nous-mêmes et j’avais l’impression qu’il pleuvait tous les jours. Mais cette étape m’a servi pour la suite. »

A deux doigts d’arrêter le ballon rond
La suite se déroule dans son fief londonien. Pas forcément facilement. Frank est le neveu du coach, le fils de l’adjoint. Et il en prend plein la tête. « À cette époque, sincèrement, c’était très difficile à vivre. J’étais, pour certains supporters, celui qui bénéficiait de passe-droits grâce à la filiation. Le pire est intervenu un jour de mars 1997 où j’ai eu la jambe cassée à Aston Villa et où quelques fans de West Ham m’ont hué à ma sortie sur une civière. Là, franchement, je me suis posé des questions. J’ai pensé à abandonner complètement le football. J’étais dégoûté. » Il ne va, au bout du compte, pas lâcher. Parce que ce gamin est un compétiteur né. Mais la tâche restera indélébile.
Quand Chelsea propose 11 millions de livres (plus de 15 M€) pour son transfert, il n’y a pas de grande hésitation. Frank découvre un autre monde avec de grands yeux ronds. Nous sommes en 2001. « Au sein même du club, parmi certains dirigeants, je sentais une forme de suspicion. Je restais « le fils de » et « le neveu de ». Donc, dans leur esprit, le chouchou favorisé. J’ai compris que je devais partir. Je ne remercierai jamais assez Claudio Ranieri et Ken Bates (ndlr : entraîneur et président de Chelsea à l’époque) d’avoir dépensé autant d’argent pour m’engager. Moi, le petit gars de West Ham, tout d’un coup, bang, je me retrouvais avec des superstars. Dans la même équipe que des joueurs que j’admirais, comme Marcel Desailly. J’étais l’un des leurs. »

Le renouveau de « Chelsky »
Il s’inquiète tout de même lorsque Roman Abramovitch reprend le club en juin 2003. « J’avais l’impression qu’on faisait signer un nouveau milieu de terrain tous les jours. Il y a eu Claude Makelele puis Juan Sebastian Veron. Je me demandais comment j’allais pouvoir jouer. Je n’étais pas sûr d’aimer cette révolution ! » Il a tort. Lampard, qui s’est astreint à un gros travail personnel dès son arrivée chez les Blues avec un préparateur physique, pour devenir plus costaud, mue en un élément indéboulonnable du « Chelsky » d’Abramovitch. Tout en puissance, avec cet art de la passe sur mesure et des frappes phénoménales, p’tit Franky devient très grand. Il se construit un palmarès de géant. On énumère : 1 Ligue des champions – il est capitaine le soir de la finale contre le Bayern Munich (1-1, 4 tirs au but à 3) -, 1 Ligue Europa, 3 championnats d’Angleterre, 4 Cups, 2 Coupes de la Ligue, 3 Community Shields… On peut aussi ajouter, à titre individuel, sa 2e place au Ballon d’or 2005, à deux petites longueurs du vainqueur, Ronaldinho (223 points contre 225). Enfin, cherry on the cake, 211 buts. Frank devient le meilleur buteur de l’histoire du club.
Forcément, avec un tel vécu et des moments aussi forts, il y avait de l’émotion au moment d’effectuer ses adieux. Lampard au micro : « Ce club fantastique est devenu une partie de ma vie. En arrivant ici il y a 13 ans, je n’aurais jamais imaginé avoir la chance de jouer autant de matches et d’obtenir autant de succès. J’ai tellement de monde à remercier… Il y a Ken Bates (ndlr : le président qui l’avait recruté en 2001). Il m’a engagé alors que je n’étais qu’un jeune joueur. Sans lui, je n’aurais même pas pu débuter cette aventure. Puis je pense à Roman Abramovitch, qui a sauvé le club et qui nous a guidés vers de nouveaux horizons avec sa volonté de mener Chelsea au sommet du football mondial. Il y a aussi tous les managers qui m’ont permis de développer mon jeu. J’ai beaucoup appris de chacun d’entre eux. Bien sûr, je n’oublie pas mes partenaires, avec lesquels j’ai partagé tant de choses. »

Légende des Blues
Ses coéquipiers, eux aussi, ont tenu à lui rendre hommage. A l’image de John Terry qui avouait que l’entame d’une nouvelle saison sans son compagnon de route de presque toujours n’avait pas été un moment facile à vivre. « Nous avons grandi ensemble, gagné et perdu ensemble… Nous avons réalisé de grandes choses ensemble et c’était très triste de les voir, lui et Ashley Cole, partir. Le premier jour de la reprise, je me suis senti perdu. Mais Frank laissera une trace indélébile ici. Je n’ai aucun doute là-dessus, il s’agit du plus grand joueur de l’histoire de Chelsea. Avant, il y avait Gianfranco Zola mais Lampard est une légende absolue et son héritage restera à jamais. »
Frank ne va pas tarder à croiser la route de ses potes, mais dans le camp d’en face. En septembre 2014, Manchester City reçoit les Blues. Quand il sort du banc, à la 78e minute, sous les applaudissements enflammés des fans… des deux camps, les Citizens sont menés 1-0. Sept minutes plus tard, c’est lui qui arrache l’égalisation. Il évite soigneusement de fêter sa réussite. Il se montrera tout aussi réservé dans sa réaction d’après-match. « C’est très difficile pour moi de commenter ce moment. Cela n’aurait pas été pro de ne pas faire le job. Mais j’ai passé tant de magnifiques années avec les fans de Chelsea que les sentiments sont partagés… »
Lampard ou l’un des derniers remparts d’une certaine idée du foot et de ses traditions.

Seule déception, la sélection…
Cent-six sélections. Une dernière lors la Coupe du monde au Brésil, où il a annoncé sa retraite internationale après l’élimination des Three Lions (dès le 1er tour). Et un goût d’inachevé… Si Frank Lampard a trusté les titres avec Chelsea, il aura connu beaucoup moins de réussite en équipe nationale. Son meilleur souvenir ? L’Euro 2004, son premier tournoi avec la British Army. « C’était vraiment incroyable ! Je ne pourrais pas choisir une rencontre plus qu’une autre. Il s’agit d’un tout. Il y avait une ambiance formidable à chacun de nos matches. »
La suite fut moins heureuse. En quarts de finale de la Coupe du monde 2006, contre le Portugal (0-0 après prolongation), Frank se présente le premier pour la séance des pénos. Et voit sa frappe repoussée, plaçant d’entrée sa team dans une situation délicate (l’Angleterre s’inclinera 3 tirs à 1)… « Ça, c’est mon pire souvenir. Mon échec signifiait qu’on allait rentrer à la maison. Je n’ai jamais traversé de moments aussi horribles que celui-là durant toute ma carrière de footballeur. »
Au Mondial 2010, c’est un tout autre motif qui l’exaspère. Souvenez-vous. Huitième de finale contre l’Allemagne. La Mannschaft mène 2-1 quand Franky balance une mine qui fracasse la barre transversale. La balle franchit nettement la ligne fatidique avant de ressortir. Mais l’arbitre, Jorge Larrionda, ne valide pas le but. « Même, moi, de ma position sur le terrain, je l’ai clairement vue passer la ligne, se souvient le joueur. C’était trop injuste. Si nous avions difficilement débuté la partie, on était revenus à 2-1. Ce but nous mettait à 2-2 et cela aurait pu devenir un tout autre match. » 106 sélections mais tant de déceptions…

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