Étranger

Dossier Argentine (1) : L’autre pays du football

Voyage au cœur de Buenos Aires, épicentre de la planète foot en fusion permanente. Plongez en apnée dans le Superclasico River-Boca, le derby le plus chaud, le derby plus beau. Une visite guidée des deux mastodontes Boca Juniors et River Plate est également au programme. Et puis respirez avec l’interview exclusive de Carlos Bianchi.

Il y a la musique de la Ligue des champions. Et il y a River-Boca. Il y a des notes polyphoniques et le drapeau qui flotte dans le rond central, introduction en forme d’invitation pour le grand soir. L’adrénaline monte et les poils se hérissent jusqu’à percer les protège-tibias. River Plate-Boca Juniors. L’autre musique du football. Il faut en vivre un pour comprendre. D’abord, il y a l’arrivée au stade et l’impression, quand on vient du quartier de la Boca et que l’on a vu la Bombonera et ses alentours la veille, de changer de ville. Là, on touche Belgrano, quartier chic de Buenos Aires, la capitale fédérale, qui n’en finit pas de s’étendre. Des country clubs, des courts de tennis (tous en terre battue), des parcs où les classes « moyennes plus » et aisées viennent flâner le dimanche après-midi. C’est la fin de l’hiver mais c’est vraiment le Sud et les rayons du soleil sont bien agréables en plein cœur de l’après-midi.
Et puis il y a ce sentiment indicible, cette idée forte qui s’installe. On se rapproche de quelque chose. Le stade Antonio Vespucio Liberti ne doit plus être très loin. Pas besoin de demander le chemin, tout le monde y va. On aperçoit, au loin, une ogive qui lèche le ciel. Une boucle. Deux. C’est lui. Monumental, qu’ils l’appellent ici. On les croit. Et surtout, on les regarde. On descend de la camionnette, on finit à pied les derniers hectomètres. Enfin, quand on touche le sol car on surfe davantage qu’on ne marche. Nous sommes au cœur de la vague rouge et blanche. Le peuple « Millionarios ». On s’agglutine, on se tasse. Pas facile de se faire une place, à moins d’être « chico » ou « mujer ». Les forces de l’ordre dégagent quelques couloirs d’accès pour eux sur le côté.

« A Bernabeu, au Camp Nou, il y a 90 000 personnes mais ils ne chantent pas »
On surfe et on respire un peu, quand on peut. L’air du Superclasico doit être plus lourd que les autres. Nous sommes en plein dedans. Les vagues s’enchaînent, les Rouges et Blancs sautent ensemble, se drapent, s’entrelacent. Ils chantent, fort, juste. On se souvient des mots de Carlos Bianchi la veille : « A Bernabeu, au Camp Nou, il y a 90 000 personnes mais ils ne chantent pas, ils ne vivent pas le match de la même façon. » Nous sommes à deux heures du choc et on comprend déjà ce que le coach de Boca voulait nous dire.
Ça y est, nous atteignons enfin le stade. Direction le Paddock Club. Loge VIP et Coca-cola, l’un des sponsors historiques du club. Plein de glace, plein le verre. Il faut bien se rafraîchir. Car tout y est. Le peuple, l’ambiance, le soleil d’AmSud aussi, même en cette fin d’hiver. C’est chaud et tout à coup, tout devient bouillant. On sort une tête à l’extérieur. Nous nous trouvons tout en bas, juste en-dessous de la pelouse. Le soleil plein les carreaux. Le cou cassé à lever les yeux, regarder, écouter. En quelques minutes, le stade s’est rempli. C’est déjà impressionnant. Mais ce n’est rien par rapport à ce qui se prépare. Les bandas enchaînent, les chansons s’enchaînent, les papiers volent de partout. On n’avait jamais entendu pareil écho dans un stade à ciel ouvert.

Les deux équipes entrent séparément sur le terrain
Le peuple de Boca n’est pas là. Les autorités lui ont interdit le déplacement. Question de sécurité nationale sans doute. Pour voir du jaune et bleu, il faudra attendre l’entrée des hommes de Carlos Bianchi sur la pelouse. Le Monumental conserve donc un espace vide, en haut et en face, mais il entre dans une sorte d’éruption spontanée et incontrôlable. Les joueurs ne s’échauffent pas sur la pelouse. Il ne s’y passe rien. Pas grave, le spectacle est vraiment ailleurs. L’heure du coup d’envoi sonne. Les deux équipes entrent séparément sur le terrain. Chacun son tunnel. Tension totale. Brouhaha incandescent. On aperçoit Ramon Diaz et Carlos Bianchi devant les bancs mais tout est flou et enfumé. Ça pétarade de partout. L’autre musique du football.
Carlos Bianchi avait parlé avant le match d’une opposition entre 45% (pro-Boca) et 35% (pro-River) des Argentins. Ramon Diaz, le coach des Millionarios, bondit. « Carlos prétend que seuls 35% des Argentins sont fans de notre équipe ? Eh bien, c’est ce qu’on va voir ! On verra comment le Monumental réagira pendant cette rencontre. » Mais le monopole des tribunes ne suffira pas à River. Boca, dans une sorte de « match de Coupe », comme le définira très justement Carlos Bianchi après coup, va faire taire le volcan. 1-0 pour les Xeneises, but de Emanuel Gigliotti. « Le plus important de ma vie. »

Cantona : « Le derby qui m’a le plus marqué, c’est celui de Buenos Aires »
Monumental silence. Et joie énorme pour Carlos. « Nous sommes arrivés avec tant de problèmes… Des absents, des joueurs qui ne savaient même pas s’ils allaient terminer la première mi-temps. Et puis nous avons trouvé de la force dans l’adversité. Nous n’avons pas créé beaucoup de situations dangereuses mais nous avons su en concrétiser une. Et cela a suffi pour gagner le match. » De son côté, Ramon Diaz ne pouvait que regretter le manque de réalisme de ses joueurs, dominants, volontaires mais terriblement fébriles au moment du dernier geste. « Nous avons été meilleurs que Boca. Ce soir, je ne crois pas que la meilleure équipe ait gagné le match. C’est comme ça, c’est le football. Je suis tranquille et je garde toute confiance en mes joueurs. Nous ferons les comptes à la fin du semestre. » On sort comme on peut du Superclasico quand on en sort dans la peau du perdant…
Côté Boca, c’est l’euphorie. Les joueurs dansent au milieu du terrain autour de Juan Roman Riquelme, sorti en début de seconde mi-temps à cause « d’une petite alerte », dixit Bianchi. Et qui fit mine de saluer en direction de la tribune vide, en hommage aux supporters de Boca absents ! Riquelme ne va pas très vite mais il fut à l’origine du décalage côté droit qui amena le but de Gigliotti. Juan Roman l’éternel. Il sait ce qu’il doit à Carlos Bianchi. « River possède un grand entraîneur mais le nôtre est encore plus grand », estimait le milieu argentin. En préférant Ariel Rojas et Cristian Raul Ledesma à Osmar Ferreyra et Leonardio Ponzio dans l’entrejeu, Ramon Diaz a vraisemblablement commis une erreur.
Avec cette victoire, les Jaunes et Bleus se maintenaient dans le haut du classement, à quatre points du leader, le Newell’s Old Boys de David Trezeguet et Gabriel Heinze. River restait cloué en milieu de tableau. Et nous-mêmes étions plantés là, avec la furieuse envie d’y rester. L’autre musique du football. Le 9 octobre, trois jours après ce Superclasico, Canal + Sport a diffusé le sixième volet de la série documentaire d’Eric Cantona « Looking for… » consacrée aux derbys les plus chauds de la planète. Pour le 6e numéro, « Canto » avait mis le cap sur Athènes et le match Panathinaïkos-Olympiakos. A son retour, il expliquait : « C’est sûr que ce derby d’Athènes est très impressionnant, très chaud. Mais celui qui m’a le plus marqué, le plus beau que j’ai vu, c’est celui de Buenos Aires entre Boca et River. » Pareil pour nous.

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