Équipe de France

Dimitri Payet, l’art de la passe

Dimitri Payet a quitté l’OM pour West Ham United. Repositionné dans l’axe par Marcelo Bielsa au début de l’exercice 2014-15, il a réussi la meilleure saison de sa carrière, tant par le poids de ses chiffres que par le contenu de ses matches. Une nouveauté pour lui et une promesse pour demain. Lauriers.

Une feinte de centre et un crochet intérieur qui mettent dans le vent Guillaume Gillet. Tout de suite, la tête se redresse et les yeux cherchent la position préférentielle. Même en pleine surface de réparation, objectif passe. Toujours. Et puis, comme une exception qui confirme la règle d’or, le choix de l’individuel. Quand même. Frappe tendue, pied gauche. Premier poteau et ouverture du score. Imparable. Il avait pris le temps de déposer un centre bien à lui sur la tête d’André-Pierre Gignac. De l’extérieur du pied, une surface de frappe qu’il aime utiliser. Comme toutes les autres. Là, c’est le cou du pied, le gauche encore, mais pour lui, c’est pareil. Ficelle. L’OM vient d’ouvrir le score contre Bastia lors de la dernière journée du championnat 2014-15 grâce à son passeur fétiche.

Dimitri Payet avait depuis longtemps éteint la concurrence dans le champ de la passe dèss’, son domaine réservé. Il a marqué là son septième but de la saison avant de la refermer. Un bilan de top player, comme on dit de nos jours. Sept buts et seize passes, même en toutes lettres, voilà des chiffres qui placent le bonhomme dans le Top 5 européen. Un autre domaine réservé. Dans l’ordre, nous y trouvons Kevin De Bruyne, Wolfsburg, 20 passes au compteur. Suivent Cesc Fabregas à Chelsea et Lionel Messi, où vous savez, à 18. Puis Dimitri qui fait collé-serré avec « CR7 », rejeté deux unités derrière.

Numéro 1 en Europe pour la passe amenant un tir au but
Une autre statistique élaborée au niveau européen place notre Dim’ en short de l’OM, aujourd’hui à West Ham, tout en haut de la hiérarchie : celui de la dernière passe qui mène non pas à un but mais à un tir au but d’un coéquipier. Une statistique peut-être encore plus éloquente puisque la passe clé ne dépend que du passeur. Et là, il n’y a pas débat. La saison passée, Payet était le meilleur en Europe avec 3,7 passes clés par match, devant Kevin de Bruyne (3,2) et Cesc Fabregas (2,9). The « key-man », ce Payet.

Un instantané, certes, mais un instantané de fin de saison, de ceux qui comptent un peu, quoi. Il restera dans les livres de bilans. Bon, Dimitri Payet meilleur passeur de Ligue 1, cela faisait belle lurette que la cause était entendue. Le Réunionnais avait laissé ses poursuivants si loin derrière (Javier Pastore, 10, et Nabil Fekir, 9, complètent le podium) qu’il ne courait plus, lors des dernières journées, qu’après le record toutes catégories, détenu par Marvin Martin (17 lors de la saison 2010-11). Peine perdue, comme cette course à la 3e place que l’OM a disputée jusqu’au bout. Le champion d’automne 2014 aura laissé bien trop de plumes en route, rappelant – terrible et implacable vérité – le côté honorifique, pour rester poli, de cette appellation étrange.

Une deuxième vie en position de meneur
Bon, nous ne sommes pas là pour refaire l’histoire de la L1 ni la saison de l’OM. C’est Dimitri qui nous intéresse. Parce que le Payet de cette première partie de 2015, comme le Payet de 2014 d’ailleurs (surtout celui de la seconde partie), a réussi là où on ne l’attendait carrément pas : en position de meneur de jeu. Dimitri le 10, c’était une idée qui se chuchotait tout bas et à laquelle beaucoup pensaient tout haut l’an passé, quand la cohabitation avec Mathieu Valbuena s’étirait. Plus par obligation que par plaisir, jusqu’au départ de « Petit Vélo » pour Moscou en fin de saison. Et jusqu’à ce que Marcelo Bielsa, parti depuis dans les conditions que l’on sait, lui refile les clés du camion, comme le joueur l’expliquait très bien dans les colonnes de « France Football » : « De la qualité de passe, il y en a à l’OM. Mais le système mis en place par Bielsa fait que le ballon passe prioritairement par l’axe, donc par moi. J’ai les clés du camion, oui. Et je fais ça avec plaisir car j’aime le jeu avant tout. Si je suis au départ d’une action et que six passes plus loin, il y a but, je suis heureux. »

On ne peut pas dire que la déprime l’a guetté. Jamais, depuis la saison 1989-90, l’OM n’avait marqué autant de buts en championnat. Les Phocéens, qui ont longtemps mené l’exercice, l’ont terminé à la 2e place, derrière le PSG, qui a cartonné dans le sprint final (6-1 contre Lille, 6-0 face à Guingamp et 3-2 face à Reims pour finir). Mais à Paris et à Lyon, où l’on trouve ses deux dauphins (Pastore et Fekir, donc), personne n’est venu chatouiller ses chevilles au rayon de la passe. Comme si c’était lui et personne d’autre. Comme s’il personnifiait l’histoire. Il en parlait particulièrement bien, toujours dans « France Football ». « Pour moi, réussir une dernière passe est toujours plus difficile que marquer. Quand on est attaquant et qu’on a de bons ballons, je ne vais pas dire que c’est tout fait mais on a l’avantage sur le gardien, on se trouve en position de force. Donner la bonne passe, c’est justement mettre l’attaquant dans les meilleures conditions malgré l’adversaire. Ensuite, on dépend encore de l’attaquant. Par exemple, il y a des passes a priori décisives qui ne le sont pas parce que l’attaquant échoue. Pour moi, une passe, c’est un cadeau. Un partage. Quand j’aime bien quelqu’un, je suis prêt à tout pour lui faire plaisir. S’il m’aime vraiment, il marque et tout le monde est heureux. Sinon, c’est qu’il ne m’aime pas. »

Une saison riche… de regrets
Il ne faut pas se méprendre. Ce but contre Bastia, lors de la dernière journée, qui a coincé le dos de Guillaume Gillet et fait bouillir le Vélodrome, n’était pas une manifestation intempestive, la traduction d’une quelconque brouille avec ses attaquants et Gignac en particulier. Ce soir de dernière, qui était donc le soir des adieux pour « APG » (Tigres UANL) mais aussi pour André Ayew (Swansea) et pour lui, l’émotion s’était invitée au Vel’. Dimitri n’est jamais loin pour la partager. Passeur mais pas que. Buteur en plus. Et… déçu ! « On a fait le travail jusqu’au bout. Mais quand on regarde le film de l’année, il y a des regrets. On sort d’une saison plutôt positive, avec beaucoup de changements dans l’équipe. La Ligue Europa s’ouvre devant nous. Ce n’est certes pas la Ligue des champions mais honnêtement, je l’ai regardée cette année et quand on voit les quarts, les demies, il reste du beau monde. Ce serait bien pour l’OM, qui a une équipe assez jeune, de passer quelques tours afin de prendre de l’expérience. C’est une compétition européenne qui est de plus en plus suivie et de plus en plus relevée. » Dans les couloirs du Vélodrome, après Bastia et avant de baisser le rideau, l’ancien Nantais a continué de dresser le bilan. « On a eu une saison difficile parce qu’on était attendus. Mais on a répondu présent, notamment grâce à cette patte Bielsa. »

L’histoire de Dimitri (28 ans), transféré chez les Hammers pour 5 ans et 15 millions d’euros, s’écrit désormais outre-Manche. L’art de la passe, toujours. Comme un appel du pied mais sans le contre-appel cette fois. Avec ou sans « el Loco », à Marseille ou ailleurs, cet avenir ne se serait pas écrit dans la même langue. Payet a changé de dimension. Cette saison de feu, l’OM la doit évidemment à Bielsa, à son « APG », qu’il pleure déjà, mais aussi – et surtout – aux offrandes de l’ex-Stéphanois et Lillois. Avec seize offrandes au cours de quinze rencontres différentes, il a assuré, à lui seul, quasiment 39% des passes décisives de l’OM la saison dernière. Une moyenne pondérée qui monte à 43% si l’on ne se réfère qu’aux matches joués au Vélodrome (9 passes décisives). De quoi se rendre indispensable aux yeux d’un coach et irremplaçable aux yeux des supporters.

Didier Deschamps est séduit
Même Didier Deschamps, lors de l’annonce de sa liste des Bleus pour les deux rendez-vous de juin, dans laquelle Dimitri figurait, a noté comme un changement. « Il est plus dans la créativité. Il a été très performant en termes de buts et de passes décisives avec l’OM tout au long de l’année. Avec nous, lors du dernier stage, il a été bien meilleur que certaines fois. Cela s’est vu et cela se sent. Il a encore un palier à franchir mais sur ses qualités techniques, sa passe, l’orientation du jeu, c’est quelqu’un qui est très intéressant. »

S’il dit « marcher à l’affectif » et donc se sentir bien plus à l’aise lorsqu’il évolue en confiance, il faut noter la qualité technique avec laquelle l’international (15 sélections) a irrigué la Ligue 1, même quand l’OM s’est retrouvé dans le coma entre janvier et avril. Comme pour tordre le cou à cette foutue étiquette qui lui collait au short, avec écrit dessus, en gras, « Irrégularité ». « C’est vrai. J’ai lutté contre ça car ça me pénalisait. Je relativise beaucoup plus aujourd’hui, notamment après un mauvais match. Avant, je me sentais mal, je mettais un temps fou pour revenir. Je le vis mieux et je travaille pour faire en sorte que cela arrive le moins possible. A moi de hausser mon niveau quand l’ensemble est moins bien, pour compenser et remettre tout le monde dans le bon sens. C’est un peu un rôle de leader technique, un rôle que je dois assumer. Il y a du mieux mais j’ai encore une belle marge de progression. »

En début de saison dernière, pour justifier le repositionnement du Dim’ dans l’axe, en soutien de Gignac, Marcelo Bielsa expliquait : « Pour résumer, il suffit de regarder ce qu’il apporte à la construction du jeu de l’équipe. Il est très complet, il n’a pas de profil particulier. Il fait de très bonnes passes et il est à l’aise sur toute la largeur du terrain. Il a une bonne faculté d’élimination sur les côtés. Il peut tirer de n’importe où. C’est un joueur dynamique. Il peut jouer partout en attaque. Je l’ai placé à ce poste pour qu’il puisse s’exprimer au mieux avec ses collègues. »

C’est très théorique, très « bielsiste ». Mais tellement vrai…

La passe au crible
Sur les 16 passes décisives qu’il a réussies la saison passée, 6 l’ont été sur des coups de pied arrêtés. Un exercice dans lequel Dimitri s’est montré là aussi particulièrement performant. Aussi bien sur les corners que les coups francs excentrés et aussi bien ballon rentrant que sortant. Il est le joueur qui a frappé le plus de corners en Ligue 1 en 2014-15.

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