Équipe de France

Dans le tumulte des troisièmes mi-temps

Qui a inventé l’expression de « troisième mi-temps » ? Ce cancre ô combien génial ne devait pas être fortiche en mathématiques mais sa formule a fait florès et s’est ainsi inscrite durablement dans l’histoire d’une discipline qui revendique ce prolongement rebelle à un sport de voyous pratiqué par des gentlemen. La troisième mi-temps appartient au seul rugby. Le terme est déposé. Et gare aux copieurs !

A-t-on déjà vu un joueur « de chez nous » en proie à la vindicte médiatique pour avoir mis la main à la poche en échange de quelques galipettes avec une Zahia ? Pour sûr, non. Nos champions n’ont pas besoin de sortir des liasses pour se retrouver en galante compagnie, n’en déplaise à leurs compagnes qui, avec le nouveau millénaire, ont spécieusement fait irruption dans les coulisses de l’ovalie. Pour le meilleur et souvent pour le pire. Heureusement, néanmoins, il demeure les amis et les supporters, si prompts à faire diversion. C’est forcément salvateur quand la moitié du patrimoine est en jeu pour un menu écart de conduite ou une gueule de bois…
Mais le rugby, réputé machiste, a-t-il fichtre besoin de drainer string et bigoudis ? Locomotive et expert, le docteur Serge Simon y est férocement opposé. « La troisième mi-temps, c’est l’image de l’organe féminin qui s’effiloche au fil de la soirée pour que les individus prennent peu à peu leur place de citoyen, explique Hyde. C’est pour cela que les femmes n’ont rien à y faire. »

Cystites à gogo
Il est cependant des féministes, complaisants, qui s’accommodent de la présence de leur dulcinée mais seulement à l’heure où tous les chats sont gris. Foin de sexisme si l’on privilégie le sexe ! Les anciens vous le confirmeront, d’ailleurs : une troisième mi-temps réussie ne saurait faire abstraction de dames – celle des autres, s’entend -, de manière à perpétuer les bonnes manières.
Prenez ces suiveurs qui, une fois l’an, ont longtemps réservé des suites, vite transformées en caverne d’Ali Baba, dans les hôtels du XV de France, pour 48 heures de « récréation » non-stop. Aux côtés de la baignoire regorgeant de champagne nappé de glaçons, du bidet farci de coquilles d’huîtres et des cantines pleines de foie gras et autres salaisons se nichent deux bourgeoises, discrètes et affairées dans la structure la plus intimiste d’une chambre en branle-bas de combat.
Après le sport, le réconfort ! Coquines mais jamais vulgaires, les exquises licencieuses – licenciées d’universités jadis, occupant maintenant de hautes fonctions – répondent ainsi présent à l’appel des G.O., potes de longue date. Pendant deux jours, elles s’activeront sans loup et sans relâche, hormis durant le match où ces messieurs occupent les tribunes, avant de dicter, dès le lundi, leur devoir à des hommes qui, souvent, confondent travail et bagatelle.
Et que dire de cette autre invitée, surprise, pendant la durée d’un banquet de Tournoi, « introduite » dans les toilettes du palace par les héros de l’après-midi pour mieux les récompenser ? On a rarement vu joueurs se soulager avec une telle frénésie… Certains plusieurs fois ! Le XV de France fut, ce soir-là, en proie à une pandémie de cystite. Le comble est que la dame, d’une rare particularité car fontaine, est connue sur la place de Paris pour exercer un vrai métier de bouche…
Un désir peut donc vous prendre comme une envie de pisser, selon l’expression consacrée. C’est encore le cas dans cet avion, de l’autre côté de l’équateur. Chut… Une experte rappelant la Mrs Robinson du « Lauréat » œuvre à 10 000 m d’altitude. Ses mains agiles s’agitent de bas en haut (à moins qu’il ne s’agisse du contraire) sous la couverture, de part et d’autre des accoudoirs.

Des croix sur une carte postale
Un bienveillant steward recommande au trio un discret déplacement en queue de fuselage. « Prenez la porte de droite, vous serez tranquilles à l’intérieur. » Sitôt dit, sitôt fait, alors qu’un curieux phénomène s’opère : tout le monde a envie de changer les eaux. La file est interminable. Combien de personnes a-t-elle vidangé quand le tour du Costaud survient ? Celui-ci, surnommé le « Monstre » par le corps médical, n’a pas fait don de spermatozoïdes durant le mois du périple. Il est en manque, nerveux.
Sa hâte d’entrer dans le vif du sujet effraie la belle, tout autant que sa mine patibulaire. Elle pousse alors un double cri. Le premier pour signifier son refus, le second pour exprimer sa souffrance quand le soufflet de la porte se referme sur son pouce, le fracturant. Elle sortira à l’escale avec une attèle, déposera plainte « pour viol » et touchera, au final, un joli pactole malgré les efforts de Bébert pour étouffer cette abracadabrantesque affaire.
Il en a aussi coûté bonbon à Tonton au terme de l’équipée de l’équipe de France A à Rennes contre son homologue écossaise, une calamiteuse défaite fêtée comme il se doit. En ce dimanche pluvieux, il n’est âme qui vive en ville mais six joueurs en goguette s’attardent devant une boîte d’homos. Un fest-noz à la sauce du Sud-Ouest se met en branle. Un couple en fera les frais. Il se fait chahuter. Lequel des six aperçoit une poubelle ? Qui y plonge l’un des garçons ? Qui pousse l’infortuné en bas comme une voiturette à poignée dans un stand de fête foraine ? Le type à l’intérieur éclate comme un fruit mûr en contrebas, le crâne fracturé.
Figurant parmi les six, Marc Lièvremont apporte un éclairage bien personnel dans son autobiographie « Cadrages et débordements » (sic) : « Au cours de la troisième mi-temps, un quidam éméché et lourdingue nous suivait partout. A force d’être dans nos pattes en nous bassinant ses sornettes, l’un de nous a craqué. Le sparadrap ambulant a fini dans une benne à ordures, sauf qu’en roulant, sa tête a heurté un trottoir et son crâne s’est barbouillé de sang. » Vous noterez la désinvolture et le détachement du responsable qui, 17 ans plus tard, est devenu entraîneur des Bleus, ces joueurs qu’il tança lors du Mondial en Nouvelle-Zélande en les taxant de « sales gosses ». A-t-il la mémoire qui flanche, comme dirait Jeanne Moreau ?
Cette croqueuse, en revanche, a pu se multiplier sans retenue car au bout du monde. La belle plante de l’hémisphère Sud s’était mise en tête d’honorer l’intégralité des Bleus en tournée. Une copine lui avait refilé la carte postale des joueurs posant en blazer pour la postérité. Elle les avait tous trouvé séduisants. Au fil des étapes, elle sortait sa précieuse carte et créditait d’une croix ses proies au verso. Un dirigeant affirme qu’elle est arrivée à ses fins. A-t-il, lui aussi, goûté ?

Quand l’enfant paraît
On peut le constater : une troisième mi-temps ne répond à aucun cadre précis car certaines peuvent être intempestives, spontanées et souvent tumultueuses, a contrario de l’officielle, la solennelle, la biblique, davantage réfléchie et conventionnelle. Mais quelle que soit son essence, certains font preuve d’hermétisme, comme ce joueur allongé sur sa couche, à mille lieues de l’effervescence du lit d’à côté où une jeune fille, bas résilles et seins tuméfiés, régale la compagnie. Il est bien, comme un coq en pâte, baladeur sur les oreilles et bouquin à la main. Le spadassin croque la vie, à sa manière, celle d’Alexandre le bienheureux.
Parfois, la troisième mi-temps nous ramène à l’actualité. Après tout, ne sommes-nous pas des hommes ? Fallait-il que le secret soit bien conservé pour que ce Rambo, ou plutôt ce gallinacé ne chipe la vedette à « DSK » dans un Sheraton, à la veille d’un retour dans la mère patrie ? Le gaillard a fait chou blanc et cela « couine » dans toutes les piaules, ajoutant à sa rancœur, quand se présente à l’extrémité du couloir une femme de ménage avec son chariot supportant shampooings et PQ, cinquantaine bien tassée, 80 kilos harmonieusement répartis sur 150 centimètres.
« Rrrummm » : la terreur pousse un grognement tandis que son œil s’illumine. Il parle avec les mains. Le petit pot prend peur. Il lui file le train. Elle s’enferme dans un placard. « C’est une pute… » L’homme estime qu’elle veut un peu d’oseille. Il glisse un billet. Retour immédiat à l’envoyeur. Il double la mise. Même effet. Le kiné assiste à la scène. Il craint le pire et le dissuade de faire exploser la porte. Le lendemain, directeur de tournée et entraîneur sont convoqués par l’hôtelier pour plainte d’une employée. « Une plaisanterie de potache », plaident-ils. Le responsable fait la moue. Le technicien a alors une idée. « Regardez mes joueurs, Monsieur. Convenez qu’ils sont superbes. Et vous avez vu la plaignante ? Pensez-vous que l’un d’entre eux aurait envie d’une aventure avec elle ? » Le responsable réfléchit : « Non, bien sûr ». Quelques heures plus tard, le XV de France est dans le Boeing. Au complet…
C’est un jeune homme plein de vie, mesurant 1,90 m, qui sort cet après-midi-là de l’avion en provenance de Christchurch. Il va connaître l’homme qui lui a donné la vie une vingtaine d’années auparavant. Sa mère lui a confié que son papa était un beau joueur de l’équipe de France en tournée, rencontré un soir de 1968. Ils se sont aimés une nuit. Majeur, Paul a demandé à son Fanfan la Tulipe du bout du monde, dans un touchant courrier, s’il consentirait à « être son père ». Celui-ci en a parlé aux siens. Il a accepté. « Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille applaudit à grands cris », notait Victor Hugo.

« Mettez-m’en un de côté… »
Mais il est des réfractaires. Voyez Amédée Domenech. Allait-il assombrir ses armoiries de « Duc » pour une partie de jambes en l’air un soir avec les copains du CAB ? Non, point, et il s’en remet ce matin-là à un magistrat qui l’a convoqué pour une recherche en paternité. « Elle m’a cédé, c’est vrai. Elle croyait que j’étais l’homme de sa vie. Peut-être s’intéresse-t-elle au rugby ? Peut-être, parce que je porte le n°1, a-t-elle cru que j’étais le meilleur ? Mais admettez, Monsieur le juge, qu’il y a bien dans Brive sept hommes au moins qui pourraient être aussi le père ? Eh bien, je suis bon bougre, dites-lui que si elle fait huit petits, je lui en prendrai un. »
Tant d’exemples incitent à penser qu’une troisième mi-temps se termine toujours sous l’alcôve mais ce serait une erreur que de l’affirmer. Et la culture, bordel ! Jean-Baptiste Lafond n’a-t-il pas emmené les siens au terme d’un banquet pour écouter Michel Polnareff, assigné à résidence par sa maison de disques, au Royal Monceau ? Les Tricolores ont eu droit à un concert gratuit et quelques pintes en sus. Philippe Saint-André était le trésorier de fortune, à la tête de 5 000 francs (762 euros) fédéraux à dépenser. La somme atteinte, le « Goret » fera malicieusement mine d’être appelé à quelques urgentes affaires. Quand il reviendra, l’addition doublée, il se montrera inflexible. « J’avais dit 5 000 et pas un sou de plus. Tant pis pour les suppléments. » A l’instar des fidèles, le rugbyman boit sans généralement compter. Surtout lorsque l’essentiel est offert.
Il boit pour fêter. Il boit pour se lâcher. Il boit pour honorer, comme ce Jo Fabre chaviré par l’accueil du peuple sarde, reconnaissant d’un crochet du RC Toulon sur l’île pour un match de propagande. Au retour, les libations sont monstrueuses sur la Grande Bleue. Les joueurs se retrouvent rapidement dans les vignes du Seigneur. Jo est pompette. Il trébuche et passe par-dessus bord. Un coéquipier le voit tomber. « Un homme à la mer ! » Mais tout le monde croit à une facétie de pochetron. Deux heures plus tard, l’absence est avérée. Le bateau fait demi-tour et le radar des merveilles. La vigie aussi, sur une mer d’huile. Au petit matin, le capitaine aperçoit un homme se débattant dans les ondes. Quatre heures plus tard, Jo est ainsi récupéré…

« Guinness is good for you »
Constante d’une troisième mi-temps bien léchée, la cuite n’a pas de frontières. Elle s’importe gaiement comme ce jeudi d’avant France-Irlande 1982, quand Slattery, Kennedy et Duggan arrivent au Pub Saint-Germain. Michel Plante, le patron, va gâter ses hôtes. « A little beer ? » Le trio ne se fait pas prier. La pompe à bière ne va pas débander. « Guinness is good for you », décrète Michel qui, soucieux de cueillir le Trèfle avant l’heure, enclenche la vitesse supérieure : le Black Velvet, un cocktail à base de bulles et de bière brune à vous faire ronfler en présence de Catherine Deneuve à poil. Un toast aux Français ? « Yes, yes ! » Un autre à Pierre Dospital « qui chante si bien » ? « Yes, yes ! » Un dernier à Jacques Fouroux, « le little General » ? « Yes, yes ! » Et la Verte Erin de vaciller. « Les nôtres seront tranquilles samedi », songe enfin Michel qui n’a plus, dès lors, qu’une hâte : charger la bétaillère pour le Grand Hôtel.
Hélas, les taxis ne sont pas chauds pour prendre la course. Les vieux soldats, dépoitraillés, sont bruyants. Il est un téméraire mais celui-ci bat vite en retraite quand Duggan lui colle son haleine sous le nez. Il prend peur et baisse la vitre. Le n°8 s’en pique et menace. Les rongeurs sortent alors manivelle au poing. Willie se met en garde. Ça tombe comme à Gravelotte. Appelée d’urgence, la maréchaussée s’en mêle. Les képis jonchent le sol. Tout le monde au poste ! Il faut l’intervention d’un ministre de la République et une promesse de dédommagement pour faire sortir les causeurs de trouble du trou.
Le lendemain, à l’entraînement, un joueur – et non des moindres – arbore une main bandée. Tiens, c’est Duggan. « Une blessure récalcitrante », dit-on. Une demi-heure plus tard, il sort, forfait. Vingt-quatre heures plus tard, le XV de France l’emporte au forceps (19-18). La semaine suivante, Jean-Pierre Rives pousse la porte du Pub. Le Blond va droit vers Michel Plante : « T’as été notre 16e homme ! » Et les deux hommes d’introduire le « Guinness Day » au calendrier tous les 1ers mars suivants.
Ainsi s’alanguissaient les troisièmes mi-temps du Quartier latin, au temps où Antoine Blondin alignait ses « verres de contacts » et, de guerre lasse, laissait les autres à son dentier, dans lesquels il le plongeait, piteux d’avoir les ratiches qui baignaient, en prononçant lâchement : « Désormais, tu boiras tout seul ». Avant de revenir à la charge avec sa formule favorite : « Garçon, remettez-nous ça ! » C’était le temps. Le bon temps. Celui des mêlées, intelligentes, farouches et passionnées, qui servaient encore de juges de paix. Et non pas de vulgaires corps à corps.

Alain GEX

Alain Gex, « Secrets de troisième mi-temps » (Fetjaine)
C’est comme une pièce avec des allures de vaudeville, se déclinant en quatre actes : la fraternité, la fantaisie, l’ivresse et le repos du guerrier, ingrédients majeurs d’une troisième mi-temps accomplie. S’il est vrai que les vérités sont (parfois) bonnes à dire, certaines, en particulier celles se situant sous une zone délimitée par la ceinture, appellent à la plus intense vigilance. D’où la fréquente présence du carré blanc de notre jeunesse au long de ces 317 pages surréalistes, pour mieux protéger notre descendance. Amédée Domenech, Jacques Fouroux, Claude Spanghero et Jean-Baptiste Lafond, Mousquetaires de la gaudriole, prêtent le plus souvent leur concours mais il ne vous échappera pas que certains numéros de haute voltige ne respectent pas les indispensables unités de temps et de lieu chères aux journalistes. Les scrupuleux et couards que peuvent être ces derniers évoqueront alors les années Bébert : 23 années de règne et de rigolade, c’est bien pratique pour noyer le poisson…

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