Cyclisme

Cyclisme : un siècle de passion, d’émotions et de drames (29)

L’histoire du cyclisme a débuté au XIXe siècle. Les révolutions technologiques coïncident avec la création des premières épreuves. A Saint-Cloud, le 31 mai 1868, l’histoire est en marche. L’année suivante, le 7 novembre, les coureurs vont de Paris à Rouen. Le Britannique James Moore restera comme le premier vainqueur de l’histoire. Cette période voit naître Bordeaux-Paris, Paris-Brest-Paris, Paris-Nantes, Milan-Turin, Liège-Bastogne-Liège, sans oublier les premières épreuves sur piste. Le premier Tour de France n’est pas loin. Le premier Tour d’Italie suivra de près. Voici l’histoire de plus de 100 ans d’émotions, d’amours et de drames.

Le scandale : Festina, l’affaire, ses conséquences
Deux jours avant le départ du Tour de France 1998 à Dublin, la voiture du soigneur de l’équipe Festina, Willy Voet, est arrêtée à la frontière franco-belge, dans le département du Nord. Les douaniers découvrent un arsenal de produits dopants (EPO et hormones de croissance) dans ce corbillard ambulant. Voet est mis en examen. Il va vite balancer des noms et le montage de l’affaire. Le SRPJ de Lille interpelle à Cholet Bruno Roussel, le directeur sportif de l’équipe, et le docteur Eric Ryckaert, qui arrivait de chez PDM. Ce Tour passe dans la rubrique « Faits Divers » avec des propos surréalistes de Richard Virenque (photo), alors membre de cette équipe : « Roussel et Voet sont sous les verrous. Les deux grands responsables de ce qui est arrivé ont été arrêtés. Laissez-nous faire notre travail ! » Mais Roussel et Ryckaert ont livré eux aussi leur version aux enquêteurs.
Du côté de Brive, l’équipe Festina est mise hors course sur la 7e étape. Virenque, Laurent Brochard, Alex Zülle, Christophe Moreau, Pascal Hervé, Laurent Dufaux, Armin Meier, Didier Rous et Neil Stephens rentrent à la maison avant d’être soumis à des interrogatoires à leur tour. Moreau, Meier et Brochard avouent qu’ils ont consommé de l’EPO. Les autres, comme Virenque, Hervé et Stephens, nient en bloc. La TVM, équipe hollandaise de Cees Priem, est dans le collimateur à son tour (exclusion à trois jours de l’arrivée à Paris). Le directeur sportif est mis en garde-à-vue avec le médecin de l’équipe pour détention illicite de produits dopants.
L’étape qui devait arriver à Aix-les-Bains est annulée. Les coureurs l’ont sabordée. Prétexte : ras-le-bol des perquisitions dans les hôtels, les bus et les voitures. Laurent Jalabert, qui court pour la Once, abandonne le Tour avec toute son équipe (17e étape). Ils seront suivis par les Banesto, Riso Scotti, TVM, donc, Kelme et Vitalicio. Rodolfo Massi, Italien de l’équipe Casino, quitte le Tour avec le maillot à pois sur le dos. On a trouvé des produits dopants dans sa chambre. Même Luc Leblanc abandonne, « fatigué moralement ». Après poursuite des enquêtes et témoignages, il faut attendre le 22 décembre 2000 pour que la justice rende son verdict dans ce que l’a appelé l’affaire Festina. Elle ne concernait pas seulement cette formation : beaucoup de coureurs et d’équipes avaient déjà « trempé » dans l’EPO depuis le début des années 90.

8149335-12717028

Un mythe : Madiot, Duclos, Guesdon, rois des pavés
Marc Madiot avait ouvert le compteur sur Paris-Roubaix en 1985. En 1991, sa victoire est d’autant plus méritoire. A ses yeux, le secteur du carrefour de l’Arbre a été déterminant dans ses succès. « Un pavé en faux plat montant qui fait très mal car le vent balaie la plaine de Bouvines. J’y ai attaqué lors de mes deux victoires. » Gilbert Duclos-Lassalle (photo), héros en 1992-93, s’est remémoré lui aussi les secteurs qui ont contribué à sa légende. « Trois avaient plus d’importance pour moi. Troisvilles, car le travail d’approche était particulier, dangereux. Il fallait être bien placé sur le chemin étroit. Wallers-Arenberg avait valeur de test, il s’agissait de savoir si j’étais en mesure de jouer un rôle pour la suite. Après plus de 2 km ici, tu sais si physiquement, tu peux tenir ou pas. Et tu attaques vite Hornaing-Wandignies. » Le Béarnais fut héroïque dans son mano a mano avec Franco Ballerini, d’où un travail de sape. « Un long secteur où tout le monde va vite. Le plus fort arrive souvent à décramponner ses derniers adversaires. » En 1997, le héros fut Frédéric Moncassin. A Frédéric Guesdon la surprise du chef. Moncassin fut de tous les coups avec Johan Museeuw. Le Flamand fut le plus malheureux avec chute et crevaisons. Moncassin finit par plier. Guesdon, planqué dans le sprint final, crée l’exploit en battant les guerriers Andreï Tchmil et Museeuw. Après 1997, la France n’a plus jamais gagné sur le vélodrome.

8149335-12717043

Un homme en rose : Gianni Bugno aimait Mozart
La Coupe du monde 1990 revient à Gianni Bugno (ici en 1990 avec l’Américain Greg LeMond). L’Italien réalise une saison de rêve (Milan-San Remo, Giro, deux étapes du Tour, la Wincanton Classic et une 5e place au GP de Zürich). Bugno n’est pas un néophyte. Il bourlingue dans le milieu depuis cinq ans mais avec la fin de parcours de Francesco Moser et Giuseppe Saronni, il n’a droit qu’aux miettes du festin italien. Le Tour des Apennins, la Coppa Agostini et Sabatini s’ajoutent à son palmarès, comme une victoire d’étape à Limoges sur le Tour 1988. En 1990, il décide de taper fort sur le Giro, où Laurent Fignon est largement favori. D’entrée, il s’impose sur le chrono pour s’emparer du maillot rose. Fignon, blessé sur chute, abandonnera. Bugno n’a plus d’adversaire à sa hauteur. Charly Mottet terminera 2e à plus de 6’. L’Italien porte le maillot rose de bout en bout, comme Eddy Merckx, Alfredo Binda et Costante Girardengo. Préparé dès 1989 par Francesco Conconi, un médecin sulfureux, il alternera les hauts et les bas durant sa carrière. Deux titres mondiaux viendront agrémenter son palmarès en 1991 et 92. Il sera sur le podium du Tour ces années-là et remportera le Ronde en 1994. Un contrôle positif à la caféine en 1994 ne laisse plus planer le doute sur celui qui a aussi collaboré avec Luigi Cecchini.

8149335-12717068

Des équipes : à Mapei la gloire, à Gewiss le doute
C’est en 1993 que le groupe italien Mapei débarque dans le peloton, suite à la faillite du groupe Eldor. L’équipe va se construire avec des Italiens et des Belges dès 1995, en associant la marque GB. Patrick Lefévère est à la tête d’une véritable « Dream Team » avec des coureurs comme Tony Rominger, Gianluca Bortolami, Johan Museeuw, Wilfried Peeters et Frank Vandenbroucke. L’équipe truste les Coupes du monde mais ne connaît pas la même réussite dans les Grands Tours (aucun succès). Pour révéler une grande équipe, il faut une grande épreuve. Paris-Roubaix va servir de révélateur pour cette machine infernale. Entre 1995 et 2000, la Mapei va imposer sa loi sur l’Enfer du Nord avec Ballerini (1995, 98), Museeuw (1996), Andrea Tafi (1999) et Museeuw (2000, en photo) ! On se demande encore comment le Lion des Flandres a pu laisser échapper la victoire en 1997 au profit du Français Frédéric Guesdon.
La victoire de 1996 sera contestée au sein de l’équipe car les trois Mapei à l’avant de la course (Tafi, Gianluca Bortolami et Museeuw) ont reçu une consigne de Lefévère qui avait contacté le sponsor à Milan pour savoir qui devait l’emporter à Roubaix ! Et puis il y eut cette image choc de Museeuw en 2000. Un Museeuw montrant son genou au public de Roubaix. Un an auparavant, après une sale chute dans Wallers-Arenberg, il avait frôlé l’amputation de la jambe, la gangrène s’étant installée. En 1998, on voit encore un trio d’enfer sur la reine des classiques (Franco Ballerini, Tafi, Peeters). L’année 1999 couronne la combinaison Tafi-Tom Steels-Peeters. La Mapei remportera les plus grandes classiques mais pas Milan-San Remo. Le maillot bleu disparaîtra à l’issue de la saison 2002.
En 1994, l’équipe italienne Gewiss-Ballan, dirigée par Emanuele Bombini et Flavio Miozzo, inspire bien des interrogations. Elle écrase tout le peloton dans les classiques et n’est pas loin de réaliser le coup du siècle avec deux podiums complets sur les Ardennes (Flèche et Liège). Lance Armstrong s’intercale, 2e à Liège. Moreno Argentin, Giorgio Furlan, Evgueni Berzin, Bjarne Riis, Nicola Minali, Gabriele Colombo et Guido Bontempi passent pour des extraterrestres sur la planète cyclisme. A l’issue de la Doyenne, le docteur Michele Ferrari, qui prépare les phénomènes, laisse entendre que les Gewiss maîtrisent l’art de prendre des produits non détectables (l’EPO en fait). Il sera viré sur le champ par ses dirigeants. Bien plus tard, on apprendra qu’à l’été 1995, Riis avait été contrôlé avec un taux d’hématocrite de 56.3%. Entre décembre 1994 et mai 1995, des variations de taux troublantes ont été constatés chez certains coureurs, Vladislav Bobrik, Bruno Cenghialta, Furlan, Minali, Piotr Ugrumov (2e du Tour 1994), Berzin ou encore Ivan Gotti (1er du Giro 1997). Tous ont allègrement passé la barre des 50% et même 60% pour Ugrumov ! Riis, vainqueur du Tour 1996, avouera s’être dopé. Il était chez Telekom avec Walter Godefroot qui l’avait débauché à la Gewiss durant l’hiver.

8149335-12717106-jpg

Le coin des Bleus : Leblanc et Brochard au coin
Richard Virenque fait le boulot pour son pote de l’équipe de France, Luc Leblanc, qui devient champion du monde 1994 à Agrigente. Dans la dernière ascension de la via della Vittoria, Leblanc finit par lâcher Massimo Ghirotto pour se présenter seul sur la ligne. Le Varois prend la 3e place, qui récompense le travail collectif de l’équipe de France. Professionnel depuis 1987, Leblanc va vivre une année cauchemardesque avec le maillot arc-en-ciel sur ses épaules. Il s’en va courir en Colombie et revient avec une méchante blessure, la compression d’un nerf sciatique. Sa nouvelle équipe, le Groupement, est au bord du gouffre. Incapable d’honorer les salaires, elle dépose le bilan et laisse le champion du monde au chômage !
Trois ans plus tard, direction San Sebastian où Laurent Jalabert et Jeannie Longo ont remporté le titre mondial du chrono. L’équipe de France, coachée par Charly Mottet, va réussir un coup tactique avec Richard Virenque et Frédéric Guesdon à l’avant de la course. Mottet fait rouler son équipe à l’arrière. Au moment de la jonction, six Français sont à l’avant ! Une rampe de lancement parfaite pour Laurent Brochard qui va attaquer dans le dernier tour avec Johan Museeuw, Melchor Mauri, Léon Van Bon, Bo Hamburger, Udo Bölts et Laurent Dufaux sur le dos. Van Bon a lancé le sprint beaucoup trop tôt, Brochard prend l’aspiration pour le déborder. Le Sarthois est sacré champion du monde devant Hamburger et Van Bon. Il va savourer pendant neuf mois, avant que les soupçons de dopage n’éclatent au grand jour sur le Tour 1998. Willy Voet ne se gêne pas pour enfoncer le champion du monde, affirmant qu’il était préparé en Espagne à la lidocaïne. L’arc-en-ciel n’aura pas duré pour les deux derniers Français champions du monde.

Populaires

To Top