Cyclisme

Cyclisme : un siècle de passion, d’émotions et de drames (16)

L’histoire du cyclisme a débuté au XIXe siècle. Les révolutions technologiques coïncident avec la création des premières épreuves. A Saint-Cloud, le 31 mai 1868, l’histoire est en marche. L’année suivante, le 7 novembre, les coureurs vont de Paris à Rouen. Le Britannique James Moore restera comme le premier vainqueur de l’histoire. Cette période voit naître Bordeaux-Paris, Paris-Brest-Paris, Paris-Nantes, Milan-Turin, Liège-Bastogne-Liège, sans oublier les premières épreuves sur piste. Le premier Tour de France n’est pas loin. Le premier Tour d’Italie suivra de près. Voici l’histoire de plus de 100 ans d’émotions, d’amours et de drames.

L’HEURE DE VERITE

S’il a aujourd’hui perdu de son prestige, le record de l’heure a longtemps été un passage obligé pour les plus grands champions. Il leur permettait d’asseoir définitivement leur réputation. Certains, comme Bernard Hinault ou Hugo Koblet, ne s’y sont jamais essayés. Soixante minutes en enfer pour atteindre le paradis et la reconnaissance éternelle.

– Fausto Coppi, 45,848 km/h (7.11.1942 à Milan, Vigorelli)
En cette fin d’année 1942, tandis que les courses cyclistes se raréfient, Eberardo Pavesi, directeur sportif de l’équipe Legnano, et Biagio Cavanna, fameux masseur aveugle, aussi connu comme le docteur aux doigts d’or, encouragent Fausto Coppi (photo de Une) à s’attaquer au record de l’heure, détenu par le Français Maurice Archambaud (45,817 km depuis le 3 novembre 1937, soit il y a quasiment cinq ans jour pour jour). Le « Campionissimo » a montré qu’il était à l’aise sur tous les terrains. Il a remporté le Giro 1940 à 20 ans et il a été plusieurs fois champion national de poursuite. Coppi dit banco.
Fausto n’a pas peur, même s’il s’est cassé la clavicule lors d’une chute à l’entraînement quelques mois plus tôt. Sa préparation a été vraiment minimaliste, perturbée par les raids incessants de l’aviation alliée dans le ciel de Lombardie. C’est en effet sur la piste en bois d’érable du Vigorelli de Milan qu’aura lieu la tentative. Le 7 novembre 1942, dans une ambiance un brin surréaliste et devant une assistance confidentielle, le coureur s’élance pour l’une des heures les plus longues de sa vie. C’est tout en souplesse, la pédalée légère, bien posé sur sa machine, dans ce style qui n’appartient qu’à lui, que l’Italien avale la piste. Longtemps, il semble faire chrono égal avec Archambaud. Avant, petit à petit de grignoter d’inestimables secondes qui sont aussi de précieux mètres.
Le record paraît maintenant tout proche. Mais on l’a dit, la préparation du cycliste piémontais a été tronquée et dans les tout derniers kilomètres, son avance diminue inexorablement. C’est là, en grand champion, qu’il va chercher au fond de lui-même les forces nécessaires pour réaliser l’exploit. Quand le coup de pistolet final retentit, il a parcouru… 31 m de plus que la précédente référence. Il descend de son vélo complètement vidé, totalement exténué, avec un nouveau record du monde de l’heure : 45,848 km. Peu de temps après, Coppi partit sur le front tunisien. Ses conquêtes cyclistes suivantes attendirent l’après-guerre.

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– Jacques Anquetil, 46,159 km/h (29.06.1956, Milan, Vigorelli)
Cela fait 14 ans que le record de Fausto Coppi tient. Autant dire une éternité. C’est que cette course contre soi-même fait peur. L’état d’épuisement dans lequel l’Italien a terminé son héroïque heure de piste a marqué les esprits. A l’automne 1955, le jeune Jacques Anquetil, 21 ans, s’y est d’ailleurs brûlé les ailes à l’occasion d’une première tentative. Parti trop rapidement, il a échoué à un peu plus de 600 m du « Campionissimo ».
Moins d’un an plus tard, il remet ça, pressé par sa hiérarchie militaire. Précision utile : on ne l’appelle pas encore Maître Jacques mais Caporal Anquetil puisqu’il effectue alors son service au 406e régiment d’artillerie de Rouen. Pro depuis 1953, le Normand a très rapidement montré ses aptitudes hors normes. Il s’agit d’un fantastique rouleur qui va vite devenir la terreur des contre-la-montre et s’approprier des courses telles que le GP des Nations, dont il restera le maître incontesté jusqu’à la fin de sa carrière (neuf succès de 1953 à 66). Sans doute faut-il voir là, outre son talent naturel, les fruits du gros travail d’avant-saison qu’il continue d’effectuer derrière le derny de son premier entraîneur à l’Auto-Cycle de Sotteville, André Boucher. « Papa » Boucher, toujours de bon conseil, est évidemment présent au Vigorelli de Milan quand son ancien élève entame sa ronde en cette douce soirée de juin.
Le Français a retenu les leçons de son premier essai avorté. Cette fois, il part plus prudemment et semble même, tel un métronome, calquer ses temps de passage sur ceux de Coppi. Aux alentours du 80e tour, le voilà qui se met à imperceptiblement accélérer avant de littéralement s’envoler pour devenir le premier coureur à franchir la barre des 46 km/h. Il a précisément parcouru 46,159 km pour entrer dans l’histoire.
Onze ans plus tard, toujours à Milan, le Normand s’attaque de nouveau au record, propriété de Roger Rivière. L’Italien Ercole Baldini a amélioré la marque en septembre 1956 à Milan (46,393 km). Rivière le porte à 46,923 km en septembre 1957 puis 47,346 km un an plus tard, toujours à Milan. Mission accomplie pour Anquetil, à la vitesse de 47,493 km/h. Mais le Normand ne s’est pas présenté au contrôle anti-dopage et sa performance n’est par conséquent pas homologuée. « Je me fous que le record ne soit pas homologué, lâche-t-il, je sais que je l’ai battu. Un point c’est tout ! »

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– Eddy Merckx, 49,431 km/h (25.10.1972 à Mexico, Olimpico Agustin Melgar)
Cette année 1972 est sans doute la plus fastueuse de la fabuleuse carrière du roi Eddy. Merckx a doublé victorieusement Giro-Tour et fait main basse sur les principales classiques : Milan-San Remo, Tour de Lombardie, Flèche Wallonne, Liège. La concurrence écrabouillée, qui lui reste-t-il à battre, si ce n’est lui-même ? Que manque-t-il à son faramineux palmarès, si ce n’est le record de l’heure ? Le juge de paix des plus grands champions, celui qui a sacré Fausto Coppi et Jacques Anquetil. « Si je n’avais pas tenté ce record de l’heure, ma carrière et mon palmarès auraient été incomplets », déclara-t-il bien plus tard.

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C’est décidé, il va s’y attaquer à la fin de cette énorme saison. A Mexico, à plus de 2 200 m d’altitude, l’air devient rare et les efforts les plus violents brûlent les poumons. Comme toujours, Eddy a préparé méticuleusement son affaire. Bouteilles respiratoires et entraînements avec un scaphandre sur un vélo fixe lui permettent de recréer les conditions atmosphériques qui prévaudront au Mexique. Le Belge fait aussi pas mal de chronos avant son départ. Quant au mythique vélo orange préparé par le mécano de la Molteni, Ernesto Conalgo, c’est un pur bijou, d’une incroyable légèreté. Cintre, tige de selle et fourche, intérieur des roues : la machine a été perforée de toute part pour descendre au poids record de 5,5 kg.

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Lorsque le « Cannibale » débarque de l’autre côté de l’Atlantique, la météo n’est pas propice à une tentative. Il doit patienter quelques jours avant d’oser son pari fou. Le 25 novembre 1972 au matin (il décida de s’élancer vers 8h pour éviter la chaleur), Merckx entre dans la ronde. Il part comme une fusée et maintient longtemps ce rythme infernal qui sidère les observateurs avertis. Eddy n’a-t-il pas été trop présomptueux ? Ne va-t-il pas craquer ? Eh bien non. Si le champion cycliste du siècle baisse un peu de régime dans la seconde moitié de l’heure, il pulvérise le précédent record du Danois Ole Ritter : 49,408 km indique le tableau lumineux, avant que la marque après vérification ne soit portée à 49,431 km (778 m). « J’ai puisé dans mes dernières ressources, surtout à la fin, pour battre ce record », confiera à bout de souffle et de forces le héros à l’arrivée. Soixante minutes en enfer pour atteindre le paradis. Et rester l’indiscutable numéro 1.

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