Étranger

Cesc Fabregas, rentré maison

Huit ans après, le môme qui avait quitté le Barça dans le bruit et la fureur est revenu dans son club de cœur. Un vrai retour vers le futur. Et une belle histoire.

Le grand feuilleton a enfin pris fin à la mi-août. Francesc Fabregas i Soler – Cesc Fabregas, quoi – a signé un contrat de 5 ans en faveur du FC Barcelone qu’il avait quitté en 2003, jeune môme de 16 piges. Un retour aux sources auquel tenait tellement l’intéressé qu’il a accepté – phénomène unique dans le foot moderne – une ponction sur son salaire pour que l’affaire se réalise. En clair, le Barça a payé 29 millions d’euros de transfert auxquels s’ajouteront 5 millions de bonus si le club, avec sa recrue dans l’effectif, remporte deux championnats d’Espagne et une Ligue des champions dans les cinq prochaines saisons. Ce n’est pas tout : chaque année, 1 million sera déduit des émoluments du joueur, avec son plein accord bien sûr, pour être reversé à Arsenal ! C’est beau l’amour vrai d’un maillot, non ?
C’est plein d’humilité que le néo-Blaugrana s’est affiché à la conférence de presse de présentation. « J’ai attendu longtemps pour vivre ce moment, a-t-il expliqué. Il s’agit d’un jour tellement particulier pour moi. Je sais que j’en ai déçu beaucoup lorsque je suis parti. Aujourd’hui, je reviens pour répondre au plus grand défi de ma carrière. »
Le tout lancé en tenant fièrement son paletot floqué du numéro 4, le même que portait Pep Guardiola au temps de sa splendeur. L’entraîneur catalan avait insisté pour obtenir le retour au bercail de l’enfant prodigue. Anecdote : une dizaine d’années plus tôt, le jeune Cesc, alors pensionnaire de la Masia, avait reçu en cadeau de son idole de toujours la fameuse tenue n°4 accompagnée de cette dédicace : « Toi aussi, tu porteras un jour ce maillot avec l’équipe première du Barça »
Elle n’est pas belle, l’histoire ? Et l’histoire, pour le petit Fabregas, a commencé tout à côté. Dans le port d’Arenys de Mar où il est né, à une quarantaine de bornes de la capitale régionale. Il ne perd pas de temps pour humer l’odeur du Camp Nou. Bébé Cesc n’a que neuf… mois lorsqu’il assiste à son premier match dans la cathédrale catalane sur les genoux de son grand-père, un aficionado complètement fondu du Barça. Débuts en club tout aussi rapides, à 5 ans, chez lui, dans des matches qui se résument à des cinq contre cinq endiablés sur un demi-terrain. A 10 ans, les choses sérieuses commencent. Déjà. Fabregas intègre les équipes de jeunes du si prestigieux FCB. « Mais franchement, assure-t-il, à cette époque, ni moi, ni mes parents n’imaginions que je pourrais faire une carrière pro. »
Le môme y pense peut-être un peu plus lorsque, quelques saisons plus tard, il quitte le domicile familial pour devenir pensionnaire au centre de formation. Ses compagnons de promo s’appellent Gerard Piqué et Lionel Messi. Et les succès s’empilent. Faciles, tellement faciles, trop faciles.
« Je me rappelle d’une rencontre en tout début de saison. On s’impose, sans trop forcer, 15-0. Bien sûr, c’était extraordinaire de jouer pour Barcelone mais moi, j’avais besoin de vraie compétition. Pourquoi les entraîneurs, voyant à quel point nous étions supérieurs, ne nous faisaient-ils pas évoluer contre des groupes plus âgés ? C’est à ce moment que j’ai commencé à avoir des envies de départ. »
Le talent du gamin a déjà dépassé les frontières de la Catalogne et même de l’Espagne. Francis Cagigao, l’œil d’Arsène Wenger dans la péninsule, signale la petite merveille au manager des Gunners, qui veut la voir de plus près. Et donc la supervisant sur place. Refus du Barça qui a vraiment peur de se faire piquer son milieu tout-terrain (en Espagne, on ne peut pas signer de contrat pro avant 18 ans ; en Angleterre, on a le droit dès 16).
Pas grave ! Le Frenchie d’Arsenal profite du championnat du monde des U17 en Finlande à l’été 2003 pour aller scruter le phénomène annoncé. Il ne sera pas déçu. Le jeune Espagnol termine meilleur buteur de la compétition. Il est aussi élu meilleur joueur du tournoi qu’il a éclaboussé de sa classe. Ni une, ni deux, dans la foulée, le gamin s’engage en faveur des Canonniers. Sans la moindre contre-partie financière ! Quelques mois plus tard, le Barça obtiendra tout de même une compensation d’un million d’euros après avoir déposé une plainte auprès de la FIFA.

L’homme de tous les records
Loin de ses considérations, Cesc découvre son nouvel univers. Pas facile, le déracinement, à son âge, loin des siens, dans un pays à la culture si différente de ce qu’il a connu jusque là. « Les cinq-six premiers mois n’ont pas été évidents. Mais Philippe Senderos (ndlr : défenseur suisse d’origine espagnole par son père), avec qui je partageais un appartement, m’a beaucoup aidé. »
Côté terrain en revanche, ce n’est que du pur bonheur. Si l’on peut dire ! « Dès le premier jour, je me suis retrouvé dans le groupe pro alors que cela ne m’était jamais arrivé à Barcelone. Je me souviendrai toujours de cet entraînement. A un moment, Kolo Touré m’a envoyé valser d’un tacle terrible. Il savait que je n’avais que 16 ans mais il y était vraiment allé de bon cœur. Bang et bienvenue en Angleterre ! Il ne s’est pas excusé et personne n’a dit un mot. En fait, ils me traitaient comme n’importe quel autre joueur, comme un adulte. Je n’avais qu’à me relever et à reprendre le jeu. Là, j’ai compris que j’allais souffrir et que je devrais bosser dur pour réussir. Mais c’est exactement ce que je voulais. »
C’est l’année des « Invincibles ». Les Gunners sortent l’artillerie lourde et écrasent tout sur leur passage. Champions d’Angleterre avec 26 victoires, 12 nuls et… 0 défaite ! Le Catalan suit ça de loin et se console avec la Coupe de la Ligue, dont Wenger se sert comme d’un laboratoire pour aguerrir ses troupes les plus juvéniles. C’est ainsi qu’il effectue ses grands débuts pros le 28 octobre 2003 face à Rotherham, à 16 ans et 177 jours, devenant le plus jeune joueur à évoluer dans l’équipe première d’Arsenal. Un mois plus tard, toujours en League Cup contre Wolverhampton, il bat un autre record, celui du plus jeune buteur de l’histoire du club. Et emmagasine de l’expérience.
« J’ai l’incroyable chance, confie-t-il alors, de m’entraîner tous les jours avec Thierry Henry, Patrick Vieira, Dennis Bergkamp, Nwanko Kanu qui sont champions du monde, d’Europe ou qui ont gagné des titres en Angleterre. Forcément, j’apprends beaucoup à leurs côtés, surtout qu’ils n’hésitent pas à m’aider, me parler, me conseiller, moi qui ne suis rien à côté d’eux. C’est incroyable, je n’oublierai jamais ça. »
La suite se déroule en accéléré. Pour l’ouverture de la saison 2004-05, Cesc est aligné dans le onze de départ qui dispute le Community Shield face à Manchester United (victoire 3-1). C’est parti et ça ne va plus s’arrêter. Il s’impose dans la peau d’un titulaire. Fabregas épate par la qualité technique de son jeu mais aussi par cette volonté de ne ne jamais rien lâcher, de se battre sur tous les ballons. Il ne craint personne. Même pas les plus rudes tacleurs – et il y a de sacrés phénomènes – du Royaume-Uni. « Non, je n’ai jamais peur. Sinon, il faut faire un autre sport. Vous pouvez me mettre Roy Keane ou qui vous voulez en face, mon objectif est toujours le même : gagner mon duel et donner le meilleur de moi-même. »

« Pas là pour mettre Xavi à la retraite »
Cherry on the cake, au bout de cette saison de tous les bonheurs, les Londoniens remportent la Coupe d’Angleterre. L’année suivante, il termine meilleur passeur de Premier League et fait cette confidence : « C’est ça, mon jeu. Si je peux marquer moi-même, c’est parfait mais je pense d’abord à l’équipe. Je joue pour elle et j’adore donner la dernière passe. »
Cet état d’esprit et surtout ses performances n’échappent pas au sélectionneur ibérique, Luis Aragones, qui lui offre sa première cape à 18 ans et 300 jours. Le gamin s’extasie : « S’entraîner et jouer avec Xavi et Andres Iniesta, c’est juste fabuleux. Ils sont extraordinaires. C’est le top du top ! La super classe. »
En route pour le Mondial 2006 en Allemagne. L’abonné du Guinness des records devient, à 19 ans et 41 jours, le plus jeune joueur de l’histoire du foot espagnol à disputer une Coupe du monde. Plutôt confiné dans un rôle de joker de luxe, Fabregas n’en est pas moins un élément important de la montée en puissance de la Seleccion. A l’Euro 2008, en dépit de son statut de remplaçant, le gaillard termine meilleur passeur de la compétition. Au Mondial sud-africain, c’est encore lui, en finale, qui fait l’offrande à Iniesta pour le but du sacre suprême. Jackpot : deux titres en deux ans.
En club en revanche, son palmarès reste bloqué sur cette Cup 2005. Après ? Plus rien. Un grand vide, malgré l’empreinte toujours plus forte (« Parfois, j’ai l’impression que je n’ai plus de vie du tout. Quand je ne joue pas, je regarde et re-regarde des matches pour voir ce qui n’a pas été ») de celui qui a été nommé capitaine des Gunners à seulement 21 ans. Et qu’Arsène Wenger présentait comme « le futur d’Arsenal ». Il se conjuguera dorénavant au passé.
Huit ans après, Cesc est donc de retour sur les terres de ses premières amours. Mais pas en conquistador, a-t-il tout de suite prévenu. « Je ne viens pas pour mettre Xavi à la retraite, plutôt pour jouer et gagner avec lui. »
De fait, Guardiola a déjà utilisé son milieu multi-fonctions dans des registres différents. Pour sa grande première, en finale retour de la Supercoupe d’Espagne, il est entré et a offert à Messi le but de la victoire. Au match suivant, lors du trophée Joan Gamper contre Naples, il se retrouvait titulaire dans un rôle de faux n°9. Il en profita pour ouvrir son compteur buts et les portes d’un très large succès catalan. De nouveau remplaçant en finale de Supercoupe d’Europe, le bonhomme ne se démonta pas et scella, d’un subtil enchaînement contrôle de la poitrine-reprise de volée, le sort de la rencontre (2-0). Premier match de Liga face à Villarreal ? Le revoilà titulaire mais cette fois, dans un 3-4-3 furieusement novateur. Et hop, un but de plus pour sa pomme. A l’aise, quel que soit le rôle qu’on lui attribue. Comme s’il n’était jamais parti…

Le film de sa carrière
■ Arsenal (Angleterre)
2003-11 : 212 matches, 35 buts
■ FC Barcelone (Espagne)
Depuis 2011 : 7 matches, 4 buts
■ Equipe nationale d’Espagne
Depuis 2006 : 60 matches, 8 buts

■ Palmarès
1 Coupe du monde avec l’Espagne (2010)
1 Championnat d’Europe avec l’Espagne (2008)
1 Supercoupe d’Europe avec Barcelone (2011)
1 Supercoupe d’Espagne avec Barcelone (2011)
1 Coupe d’Angleterre avec Arsenal (2005)
1 Community Shield avec Arsenal (2004)

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