Basket

Carlton Myers, thriller et sérénade italienne

Carlton Myers est ce qu’on appelle un personnage à part. Né à Londres d’un père originaire des Caraïbes et d’une mère italienne, il adore les USA, les Mercedes et Michael Jackson. Sous le maillot de Bologne, il deviendra l’une des plus grandes stars d’un championnat italien pimenté par les derbies Teamsystem-Kinder. En douze mois, Myers connaîtra tous les bonheurs. Le titre européen avec son pays d’adoption. Le titre national après quatre échecs en finale.

Mental d’enfer, tir meurtrier. Carlton Ettore Francesco Myers – bronzé permanent, culot détonant – est devenu en un seul été le joueur le plus convoité d’Italie. Il survole littéralement le basket transalpin. « Je fais du basket pour sortir de l’anonymat », explique le natif de Londres.
Flashback. Ce 1er décembre 1991, Rimini, son club de Série A2, rencontre Fabriano. Les deux équipes sont à égalité quand la sirène va retentir. A 7 m du panier, Carlton a le temps de déclencher un tir meurtrier pour la victoire de Rimini. Quinze jours plus tard, visite chez Ferrara. Même topo, même tempo. Carlton surgit des ténèbres : interception, panier, victoire. Rimini, club de Série 2, voit poindre à l’horizon une montée. Et Carlton voit sa cote grimper sur le mercato.
Né à Londres d’un père originaire de Saint-Vincent-et-les-Grenadines (une île des Caraïbes) et d’une mère italienne, Carlton garde un souvenirs ému d’une tendre enfance aux Etats-Unis, en Alabama, dans le golfe du Mexique. Papa est saxophoniste. Il initie le fiston à la musique. Ce n’est pas du pipeau : Carlton joua de la flûte traversière. Comme il a besoin de se défouler, on l’inscrit au foot et au karaté. Il s’adonne aussi au cricket. Ses souvenirs d’enfance resurgissent ici, dans le confort de la plus vieille cité balnéaire d’Europe : Rimini. C’est là qu’il déménagea à 9 ans, avec sa maman. C’est là que Claudio Papini commence à façonner son jeu. Il débute en Série A2 à 17 ans, en 1988. Au cours de la saison suivante, il fera monter la réserve de la Série B1 à la Série A2. Myers est le p’tit jeune à suivre à la Marr Rimini. Carlton et Rimini, c’est le mariage d’amour de la deuxième Ligue italienne. « Rimini est un coin que j’adore. Je me balade toute la journée, je vais à la plage, je suis comme chez moi. »
Farniente et dolce vita. Du basket pour la forme. Durant l’été 1992, les lires tentent de briser ce joli couple. Myers a été convoqué en sélection pour la première fois le 28 mai à Trieste contre l’Espagne (16 pts). Il a tourné à 26.8 points en Série A2 et vient de faire accéder Rimini à l’élite. Le gamin de 21 ans (1,92 m et 91 kg) est un joyau. Il lui faut le meilleur des écrins. Milan, Pesaro (la ville d’origine de sa maman), Rome, Reggio de Calabre, Cantu, Caserte et Bologne lui font les yeux doux. Bologne fait monter les enchères. Il y a un milliard de lires sur la table (plus de 510 000 euros). « Mais il n’y a pas que l’argent dans la vie. Tout le monde me convoitait mais je décide seul de mon avenir. Je soupçonnais Bologne de vouloir me mettre sur une voie de garage à Livourne. »
Finalement, Myers prend la direction de Pesaro. « La Scavolini, pour moi, c’était l’équivalent des Lakers ou des Celtics en NBA. »

La Carltonmania déferle sur Pesaro
Un choix que Carlton Myers va garder secret jusqu’au dernier jour des transferts. Car Pesaro et Rimini doivent se mettre d’accord pour contrer l’offre de Bologne. Myers appartient ainsi aux deux clubs. Il dit rêver toutes les nuits de Sharon Stone et possède lui-même un basique instinct meurtrier. Les adversaires de la Scavolini ne vont pas tarder à l’apprendre. Carlton a à peine posé ses valises qu’il refait le coup des dernières secondes. Courant novembre 92, en Ligue des champions, Pesaro perd d’un point face à Bologne avec deux secondes à jouer. La sirène va retentir. Myers arme un tir dévastateur sur la tête de Sasha Danilovic pour une victoire d’un point. Premier avertissement. Trois jours plus tard, Pesaro affronte Milan. Dans les mêmes conditions, Antonello Riva ne se méfie pas assez. Rebelote.
Fin novembre, c’est à 6 m que Carlton joue les toreros devant Jordi Villacampa et l’armada de la Joventut Badalone. De quoi déclencher une « Carltonmania » irrésistible à Pesaro. « Je sais que c’est un phénomène de rue ici… Tout le monde veut s’habiller comme moi ! »
Myers est devenu une « stella tra le stelle », une étoile parmi les étoiles. Mais une étoile qui ne brille pas pour tous. « Certains me trouvent froid, d’autres inabordable mais c’est ma nature. Je savais que j’allais être célèbre, je n’ai que cette solution pour rester moi-même. »
Sur le terrain, le timing de sauterelle de Myers est un souci permanent pour l’adversaire. En dehors, Carlton est du genre flambeur. « Comme les stars NBA, j’ai fait comprendre à tous que cette équipe de Pesaro était la mienne. Quand je veux la balle, je vais la chercher. Je sais prendre mes responsabilités et les matches à mon compte. »
Fanatique d’Al Pacino, Carlton aime jouer les parrains. Avec un seul objectif en tête : décrocher un titre en Italie, un trophée continental et un statut de titulaire dans la Squadra Azzurra. Dans sa deuxième saison à Pesaro, en 1994, il n’est plus qu’à une marche du titre. Myers flambe mais le Buckner Bologne remporte la série 3-2. Après un come-back à Rimini (Série A2) durant l’exercice 1994-95, Myers plie les voiles. Pour de bon. Dans ses valises, le record de points inscrits dans le basket professionnel transalpin : 87 pions le 26 janvier 1995 contre Udine (36 en première mi-temps, 51 en seconde).

Teamsystem-Kinder, le duel qui enflamme Bologne
En 1995, il intègre les rangs du Teamsystem Bologne. La rivalité entre le Teamsystem et le Buckler (qui devient le Kinder Bologne en 1996) fera les beaux jours de la Lega. Une rivalité incarnée par deux hommes : Carlton Myers et Sasha Danilovic. Après un premier passage à la Virtus, le Serbe a tenté l’aventure NBA. Passé de Miami à Dallas en février 1997 dans le cadre du transfert de Jamal Mashburn au Heat, il décide, l’été suivant, de revenir sur le Vieux Continent. Il a offert trois titres de champion d’Italie au Knorr et Buckner (1993, 94, 95). Cette fois, il est là pour conquérir le titre européen. La lutte entre les deux clubs de la ville d’Emilie-Romagne sera sans merci.
Sans la présence de cet encombrant voisin, on aurait pu écrire que Carlton avait Bologne et toute la région à ses pieds. Ce sera le chouchou des fans. Le capitaine de l’équipe. L’homme fort du club. Le joueur de base du cinq de Sergio Scariolo. Encore plus après le départ de Sasha Djordjevic en 1996. Au printemps, Myers est à nouveau en finale après avoir sorti une saison à 26 points de moyenne. Défaite 3-1 contre le Milan du trio Rolando Blackman-Dejan Bodiroga-Gregor Fucka.
En 1997, on remet ça contre le Benetton Trévise de Mike D’Antoni (3-2), emmené par Riccardo Pittis et l’arrière américain Henry Williams. Carlton se fend de 41 pions en 38 minutes dans le Game 5, perdu 84-82 (7/9 à 2 pts, 6/12 à 3 pts, 9/11 aux lancers). Record égalé en finale. Coup de chaud inutile. En 1998, c’est le Kinder Bologne (3-2) qui frustre l’équipe désormais coachée par Petar Skansi, après les parenthèses Luca Dalmonte et Valerio Bianchini. Avec Ettore Messina comme cerveau du jeu et la paire Sasha Danilovic-Antoine Rigaudeau aux manettes, le Kinder est trop fort. Les arrivées de David Rivers et Dominique Wilkins n’y changent rien. Myers (20.5 pts de moyenne en saison régulière) est particulièrement bien entouré (Fucka, Chiacig) mais le Teamsystem cale pour la troisième fois de suite. Consolation avec une Coupe et une Supercoupe d’Italie.
Après un nouveau bouillon (élimination 3-2 contre Trévise en demi-finales du championnat), le Teamsystem devient Paf Bologne. Le grand Carlo Recalcati reprend l’équipe. Et ranime la flamme. 27 victoires-3 défaites en saison régulière (le club finit 1er de Lega), un seul revers en playoffs. Bologne domine Trévise 3-1 et devient champion d’Italie. C’est le premier Scudetto de l’histoire du Paf, porté par le trio Myers-Fucka-Gianluca Basile (mentions aussi à Giacomo Galanda et Marko Jaric). A 29 ans, Carlton Myers est un homme comblé. En un an, il a été sacré empereur d’Europe et roi de la Botte.

Douze mois au paradis
Un an plus tôt en effet, Cap’tain Carlton a mené la Squadra au titre européen au cours du championnat d’Europe organisé en France. L’Italie termine 2e du Groupe C derrière la Turquie et 2e du groupe F derrière la Lituanie avant de croquer la Russie, la Yougoslavie (11 pts de Myers) et l’Espagne (18). Un succès qui ravive les regrets des Tricolores, battus 70-63 par les Espagnols en demi-finales.
Gregor Fucka est désigné MVP d’un tournoi où le véritable exploit de la sélection de Bogdan Tanjevic fut de sortir la Yougoslavie des compères Vlade Divac, Dejan Bodiroga, Sasha Danilovic et Peja Stojakovic. Aujourd’hui encore, la Botte attend toujours les successeurs de Fucka, Myers, Roberto Chiacig, Denis Marconato et autres Gianluca Basile. Relève que ne prendra sans doute jamais le trio estampillé NBA Andrea Bargnani-Danilo Gallinari-Marco Bellinelli. La France, terre bénie. Carlton y avait remporté les Jeux méditerranéens en 1993. Durant cet Euro, il tourna à 16.3 points et 3.3 passes.
L’année 2000-01 voit le Kinder Bologne réaliser le triplé championnat-Coupe d’Italie-Euroleague. Si le Kinder plie la finale en trois manches, aucun match n’est décidé par plus de 6 points. Et l’incroyable se produit dans le Game 3 : sorti pour 5 fautes, Myers est acclamé par les supporters adverses après une soirée à 33 points (5/11 à 3 pts, 16/17 aux lancers francs).
Carlton quitte l’Emilie-Romagne en 2001. Il passe trois saisons à la Virtus Rome puis un an à Sienne, qui reste sur une élimination après prolongation en demi-finales de l’Euroleague à Tel-Aviv. Le champion d’Europe 1999 effectue un court séjour en Espagne (Valladolid) et revient à ses premières amours : Pesaro – qu’il aide à hisser de Série B1 en Série A et dont il achète 5% des parts – et les Crabs de Rimini en 2009-10.
A son tableau de chasse, outre le titre européen en sélection et le titre de champion d’Italie, une médaille d’argent à l’Euro (défaite 61-49 contre les Yougoslaves en 1997), une Coupe d’Italie (1998 contre le Benetton Trévise) et deux Supercoupes d’Italie (1998 contre le Kinder et 2004 contre Trévise). L’Italie se classa 6e du Mondial 1998 et 5e aux J.O. de Sydney. Myers était le porte-drapeau de la délégation transalpine. Une façon de le remercier pour les services rendus à la nation. Il défendit les couleurs de la Nazionale à 131 reprises entre 1993 et 2003 (1 825 pts).
Co-détenteur, avec Oscar Schmidt, du record de points dans un match des Finales de Lega (41 contre Trévise en 1997, donc), le combo guard fut désigné meilleur joueur du championnat italien en 1994 et 97. Avec 11 320 points, c’est son troisième meilleur scoreur en carrière (3e aussi pour les paniers primés, n°1 pour les fautes subies et les lancers tentés). Il finit par ailleurs meilleur marqueur de l’Euroleague en 1997. Deux ans plus tard, le Teamsystem perdait le duel bolognais (62-57, 18 pts de Myers) pour une place en finale à Munich contre le Zalgiris Kaunas.

Constant NEMALE / MONDIAL BASKET

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