Équipe de France

Carlos Bianchi : « Je place le PSG dans le dernier carré en Ligue des champions »

C’est la veille d’une « monumentale » victoire de Boca Juniors sur la pelouse de River Plate que Carlos Bianchi, l’entraîneur des Xeneises, a accepté de refaire le foot avec nous, juste avant de passer à table avec ses joueurs et son staff. Le temps de convoquer le chef cuistot de l’hôtel pour lui demander « beaucoup de citron sur le carpaccio de saumon » et de nous demander des nouvelles du Stade de Reims, qui menait 1-0 à Valenciennes. Carlos nous a parlé de tout, de Boca, de River, des Bleus et même de son école de foot qui s’appelait « La Planète Foot de Carlos Bianchi » (ça ne s’invente pas). De la France, aussi. Un pays qu’il aime beaucoup, passionnément.

PLANETE FOOT : Carlos, pourquoi le Clasico Boca-River s’appelle-t-il le Superclasico ?
Carlos BIANCHI :
Je réfute un peu cette histoire. Pour moi, tous les Clasicos sont super ! On l’appelle « Superclasico » parce qu’à Buenos Aires et même en Argentine, il y a plusieurs derbys. Mais s’il y en a un qui est vraiment « Super », c’est sans aucun doute Independiente-Racing. Entre les deux, il n’y a qu’une rue.

PLANETE FOOT : Pardon ?
C.B. :
(Il sourit, mime avec son doigt) Seulement une rue les sépare ! Nulle part ailleurs vous ne verrez ça. A Avellaneda, à cinq minutes du quartier de la Boca, le stade d’Independiente et celui du Racing se font face. C’est encore plus près que Goodison Park (ndlr : le stade d’Everton) et Anfield à Liverpool. Une rue, je n’ai jamais vu ça ! Là, c’est le derby d’Avellaneda. Mais il y en a d’autres. A Buenos Aires, les quartiers de San Lorenzo et Huracan se touchent. A La Plata, à 50 km seulement, les clubs d’Estudiantes et du Gimnasia scindent aussi les supporters. Il y a Rosario Central-Newell’s Old Boys également. Rosario, c’est quand même une ville de plus d’un million d’habitants qui se partage deux équipes. Ça représente du monde !

PLANETE FOOT : Et Boca-River, alors ?
C.B. :
C’est le match entre les deux clubs les plus importants du pays. D’une façon ou d’une autre, on est soit supporter de Boca, soit supporter de River. En France, quand il y a Paris SG-Marseille, c’est la capitale contre le Sud. Là, le match concerne deux clubs de la même ville mais il divise le pays tout entier en deux. D’un côté, il y a Boca qui compte environ 40-45% de supporters. De l’autre, River, 30-35%. Du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, tout le monde se sent concerné par ce match.

PLANETE FOOT : Comment cela se traduit-il ? Vu de France, on imagine l’atmosphère encore plus tendue, une chaleur suffocante… C’est la guerre, la haine ?
C.B. :
Et entre Marseille et Paris, c’est une partie de plaisir ? C’est la haine aussi ! (Il se marre) Non, il ne faut pas « magnifier ». Je refuse cette idée. Moi, je suis dans mon travail. Je dis qu’il y a des choses plus importantes dans la vie qu’un match de football. Mais comme il s’agit de foot, tout est grossi, ç’a plus d’écho.

PLANETE FOOT : C’est quand même un peu la grand-messe du foot, non ?
C.B. :
Un Boca-River, le supporter le vit à fond. Certains se rendent malades, c’est vrai. Mais ce n’est pas propre à l’Argentine. C’est pour cela qu’il faut relativiser. Ça doit être une belle fête de football, même si c’est parfois difficile. Demain (ndlr : jour du Clasico), il y aura seulement des supporters de River au Monumental. Mille policiers seront mobilisés. Pour garder les fans d’un même club, je me dis que ça fait un peu beaucoup. A Boca à l’aller, il y avait des supporters de River. Mais bon, c’est la sécurité. C’est quand même plus beau quand la fête est partagée par les supporters des deux équipes, non ?

PLANETE FOOT : Où en est le Boca Juniors de Carlos Bianchi, à quoi ressemble-t-il ?
C.B. :
L’équipe est en train de se former. Nous avons recruté des joueurs à certains postes pour donner une meilleure assise à l’ensemble. Je crois que nous sommes sur le bon chemin. On trace notre route malgré tous les pépins. L’infirmerie ne désemplit pas. Des claquages, des absences… Tenez, Pablo Ledesma a attrapé une maladie qui gonfle les glandes salivaires. Il est vacciné, il a tout et boum, ça lui tombe dessus. Incroyable ! Il y a un truc nouveau tous les jours. Mais bon, ça fait partie du métier.

PLANETE FOOT : Vous avez dit que Juan Roman Riquelme était pour vous le meilleur joueur de l’histoire de Boca…
C.B. :
Ah oui ! Et largement.

PLANETE FOOT : Pourquoi ?
C.B. :
C’est celui qui a rapporté le plus de titres. Qui peut être le meilleur, selon vous ?

PLANETE FOOT : Diego Maradona ?
C.B. :
Diego n’a gagné qu’un titre avec Boca. Vous savez, ici, les supporters préfèrent Riquelme à Maradona. Maradona a joué à Boca, il fait partie de l’histoire, c’est Diego mais ce que Riquelme a donné au club, Maradona ne l’a pas donné. Nous n’avons jamais joué ensemble. C’est sûr qu’avec lui en 10, j’aurais marqué encore plus de buts !

PLANETE FOOT : Et comment fait-on avec Riquelme qui jouait « en marchant » à 25 ans et qui en a 35 aujourd’hui ?
C.B. :
Je viens de regarder un match de Francesco Totti. La Roma a gagné 3-0 à San Siro contre l’Inter et Totti a joué en marchant, hein ! Vous avez vu ce qu’il fait sur les actions qui amènent les buts ? (Il mime) Il ne faut pas seulement courir dans le foot. Réfléchir, penser… Vous avez besoin de tout. Là, Roman est mieux que lorsqu’il est revenu, après avoir passé huit mois sans jouer. Vous savez, le plus important pour un footballeur est d’avoir le ballon dans les pieds. Et Michel (Platini)… Il ne courait pas, Michel. J’ai joué sept ans contre lui. Quel joueur c’était ! Et il ne courait pas. C’est pour cela que je dis à mes joueurs : « Chacun doit savoir ce qu’il a à faire et ce qu’il est capable de faire sur un terrain. »

PLANETE FOOT : Là, on entre dans le domaine du coaching. Parfois, certains joueurs n’arrivent pas à le savoir…
C.B. :
Peut-être que l’entraîneur veut quelque chose que le joueur n’est pas capable de faire. Le chef, dans la cuisine, vous ne lui demandez pas de nettoyer les plats. Lui, il doit faire à manger. C’est aussi ça, le travail d’un coach. Faire évoluer chaque joueur là où il est le meilleur et faire en sorte qu’il s’y sente le meilleur.

PLANETE FOOT : On doit vous le demander… Quand vous êtes en bas, au bord de la pelouse, et que la Bombonera est pleine comme une cocotte, la terre et les murs tremblent-ils ou tout cela n’est-il qu’une légende ?
C.B. :
Ah non, le stade tremble vraiment ! Il ne s’agit pas d’une légende. La Bombonera remplie, c’est quelque chose qu’il faut vivre. Ça chante continuellement. A Santiago-Bernabeu, il y a 90 000 personnes et vous croyez que vous êtes où ? Au Camp Nou, pareil, ça ne tremble pas. Les gens ne chantent pas, ils ne vivent pas le match de la même façon. A la Bombonera, les supporters le vivent d’une façon… comment expliquer ? Rare. Moi, ça me fend le cœur, comme aurait dit Raimu. Ça me fend le cœur.

PLANETE FOOT : Ça ne fait pas peur ?
C.B. :
Peur ? Non… Peur de quoi ? Nous sommes nés ici, avec ça.

PLANETE FOOT : On vous sent très attaché…
C.B. :
Oui, Boca représente beaucoup pour moi. Je suis né à Velez et j’ai eu la chance d’être champion comme joueur et entraîneur avec ce club (ndlr : le Velez Sarzfield, un autre club de Buenos Aires). Mais oui, j’ai beaucoup de sentiments pour Boca.

PLANETE FOOT : Avez-vous encore des connexions avec la France, où vous jouissez toujours d’une grosse cote ?
C.B. :
Ah mais tout le temps, tout le temps ! Je pense à la France, je parle français avec ma femme, je chante en français. Oui, la France me manque. Je dis souvent que ça ne m’étonnerait pas que je retourne y vivre. Au cours des sept années pendant lesquelles je n’ai pas travaillé, j’y passais toujours trois ou quatre mois par an. Ma belle-fille est française, mes deux petits-fils sont français, ils sont nés à Reims. Nous sommes tous Français. J’ai vécu dix-huit ans en France. Ça compte dans une vie.

PLANETE FOOT : Et la France du foot, la suivez-vous ?
C.B. :
Je reçois « France Football » toutes les semaines. Je suis les matches*. Dimanche dernier, je regardais Reims-Monaco dans ma loge avant notre match et pour ma causerie, j’ai dit aux joueurs : « Profitez, jouez et aimez ça parce que ça passe très vite. Moi, je viens de revenir 35 ans en arrière en voyant le Stade de Reims. » Je porte le Stade dans mon cœur.

PLANETE FOOT : Donc, Reims… Et le PSG ?
C.B. :
Je le place dans le dernier carré pour gagner la Ligue des champions cette saison. Je mets le Real Madrid, Barcelone, le Bayern Munich et le PSG, dans le désordre. Paris a une très, très bonne équipe, une bonne assise défensive et des mecs devant que peu d’équipes peuvent se targuer d’avoir. Le Bayern les a, le Real les a, je me demande si Barcelone les a. Je vois Paris tout en haut. Ils ont de sacrés attaquants.

PLANETE FOOT : Quel regard portez-vous sur l’équipe de France ?
C.B. :
Il manque de grands attaquants en France. Il n’y a pas de grand buteur. L’équipe a enchaîné combien de matches sans marquer ? Ribéry inscrit plus de buts avec le Bayern qu’avec la sélection malgré son talent. Karim Benzema, Olivier Giroud, c’est pareil. Au football, c’est plus facile de mettre en place une très bonne défense et des mecs tactiquement forts au milieu. Mais quand vous n’avez pas de buteur… Regarde le Real à Levante. A la 89e minute, ils sont menés 2-1. Ils ne jouent pas bien et se trouvent menés logiquement. Mais à la dernière minute, le gamin… Comment s’appelle-t-il, celui qu’ils veulent voir à la place de Benzema ?

PLANETE FOOT : Alvaro Morata…
C.B. :
Oui, c’est ça. Eh bien Morata égalise et à la 93e, Cristiano Ronaldo marque le but du 3-2. Tu peux te permettre de mal jouer et de gagner avec de grands attaquants. En France, il en manque. Je suis sincère et je ne mets pas les Bleus parmi les favoris pour la Coupe du monde. Didier Deschamps est un battant, il a la hargne, la gnac, a gagné partout où il est passé. Mais quand le ballon commence à tourner, c’est le joueur qui compte. Et Deschamps n’est plus sur le terrain.

PLANETE FOOT : La Coupe du monde au Brésil évoque-t-elle quelque chose de particulier pour vous ?
C.B. :
Pour le monde du foot, ça représente beaucoup. C’est le Brésil qui a le plus d’étoiles sur son maillot. Mais pour moi, la terre de foot, ce n’est pas seulement le Brésil. J’ai beaucoup de respect pour l’orgueil uruguayen. Il faut bien se rendre compte que ce pays, qui compte 4 millions d’habitants, a été sacré champion du monde au niveau des clubs et de la sélection. L’an passé, il a été champion d’Amérique du Sud. La terre de foot, c’est le Brésil, l’Argentine, le Pérou, l’Uruguay… C’est l’Amérique du Sud. Il n’y a pas d’autre sport aussi important en AmSud.

PLANETE FOOT : Avez-vous un message pour la France et les Français ?
C.B. :
Ah, la France… Elle est toujours dans mon cœur. Je suis Franco-Argentin. Quand on a pris la nationalité avec ma femme et mes enfants, c’était vraiment notre choix. Ce qui veut dire beaucoup. A l’époque où je jouais, il n’y avait que deux étrangers autorisés par équipe. À chaque fois, on me proposait de l’argent pour prendre la nationalité mais j’ai toujours refusé. J’ai pris la nationalité française à la fin de ma carrière de joueur, quand je suis devenu entraîneur de Nice, en 1990. On prend la nationalité par sentiment, pas par intérêt. Sinon, ce n’est pas bon. Et nous, on sait pourquoi on l’a voulue.

* Nous avons rencontré Carlos Bianchi la veille de River Plate-Boca Juniors à l’hôtel, pendant la mise au vert, un samedi en début de soirée. Carlos n’avait pas seulement le Superclasico dans la tête. « J’ai vu que Reims menait 1-0 à Valenciennes mais je n’ai pas le score final. Vous l’avez ? » On lui a indiqué que Valenciennes avait égalisé.

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