Basket

Brad Daugherty, l’autre Indian de Cleveland

LeBron James a explosé les records de Cleveland un à un. Avant lui, le meilleur marqueur de la franchise de l’Ohio était Brad Daugherty. Retenu en première position de la draft 1986, ce petit-fils de chef indien cherokee compta parmi les meilleurs pivots de la Ligue.

La chasse aux cerfs, les courses de stock-car, le tir au pistolet, la capture des serpents, Clint Eastwood, le chanteur de country Hank Williams Jr, les fringues style western, chiquer du tabac… Voilà quelques-unes des passions de Bradley Lee Daugherty. « Je suis un cow-boy, j’adore les choses simples. » Un peu paradoxal pour le petit-fils d’un chef indien de la tribu Cherokee… Qu’est-ce qui peut bien arrêter un Indien habillé en cow-boy ? Une flèche en plein cœur ? Non. La seule chose qui ait stoppé le Cavalier en cette année 1992, c’est sa voûte plantaire. Une inflammation l’obligea à manquer six matches au mois de janvier. Même les meilleurs pivots NBA n’ont pu le dominer.

Michael Jordan : « Peut-être le meilleur pivot de la Ligue »
Le premier affrontement de la saison avec David Robinson se passa de commentaires : 31 points pour Brad, 14 pour « l’Amiral » avec un médiocre 3/9 aux tirs. Excellence étalée du 27 décembre 1991 au 3 janvier 1992, période durant laquelle il affronta successivement Patrick Ewing, Hakeem Olajuwon, David Robinson et Robert Parish. Résultat des courses : une moyenne de 23 points, 10.2 rebonds et 61.7% aux tirs contre 16.8 points, 11.2 rebonds et 47.1% aux tirs pour ses quatre adversaires directs. Vous en avez assez des chiffres ? Voici l’avis de Michael Jordan, son ex-coéquipier à North Carolina : « Brad est peut-être le meilleur pivot de la Ligue. Il n’a pas la réputation de Pat, Hakeem ou David mais il a les stats du meilleur centre. »
Bref retour aux chiffres. A mi-saison, Daugherty tournait à 22.2 points, 10.4 rebonds, 3.6 passes, 1.5 contre et 57.4% aux tirs. Efficace, non ? Mais le fait le plus marquant reste encore le parcours des Cavaliers, les seuls à avoir suivi la cadence des Bulls dans la division Central. « Brad a atteint sa véritable dimension, commente Lenny Wilkens, le coach de Cleveland. Je n’ai pas vu de pivot aussi fort que lui cette année. » Une opinion impartiale pour clore le jugement ? Celle de Pete Newell, ancien entraîneur, qui organise alors des camps d’entraînement très réputés pour les pivots. L’un des rares gourous du basket américain dont l’avis fasse autorité. « Brad a amélioré son jeu poste bas. C’est tout ce qui lui manquait. Il est devenu père de famille, il est plus mature. Aujourd’hui, il est capable de se concentrer sur sa profession. Il ne fait pas encore partie du groupe d’élite mais au terme de cette saison, les experts devront revoir leurs classements. C’est l’un des trois meilleurs joueurs du monde. »

Après un match, il préfère sortir par une porte dérobée
Et il n’a alors que 26 ans, ce qui est encore jeune pour un pivot (2,16 m, 120 kg). Issu d’une famille aisée de Black Mountain, en Caroline du Nord, Brad Daugherty est drafté numéro 1 par Cleveland en 1986. Il lui a fallu tout ce temps pour mûrir physiquement et mentalement. A la fac (chez les Tar Heels, donc), c’était le pivot d’une équipe pratiquant l’attaque en mouvement. Du coup, Brad maîtrise plusieurs positions sur le terrain. Il était très attendu en NBA. Son manque de régularité lui vaudra d’être qualifié assez rapidement de « joueur tendre ». « Brad vient de comprendre combien le basket était important pour lui. Maintenant, il prend véritablement du plaisir sur le terrain », précise Lenny Wilkens. Daugherty voit les choses différemment : « J’étais un grand gamin, je viens tout juste de devenir adulte. Je travaille dur et je veux gagner. Je me fiche d’être le héros ou le méchant. J’ai été un jeune joueur pendant longtemps. Mon expérience fait désormais la différence. »
Il se dit qu’un pivot dominant doit être fier. Ce n’est pas le style de Daugherty. La vie est trop courte pour ça. Brad n’a pas perdu de temps à essayer d’attirer les projecteurs. A North Carolina, il jouait avec Michael Jordan, James Worthy et Sam Perkins, tout heureux de rester dans l’ombre. En NBA, après un match, il préfère sortir par une porte dérobée, sapé relax – jean et bottes de cow-boy -, monter dans son 4×4 et écouter des mélodies country. La première fois qu’il fila rencard à sa future femme, Heidi, il se pointa avec un survêtement crado et pieds nus… C’était en Floride, où il se trouvait pour bidouiller une voiture de stock-car. Il se rendit directement du garage au rendez-vous. Les deux tourtereaux se baladent jusqu’à la plage et restent dans la voiture pour discuter. De temps en temps, Brad baisse la vitre pour cracher son jus de tabac. Heidi lui demande ce qu’il fait dans la vie. Il répond qu’il fait un peu de mécanique. Quand elle lui demande, intriguée par sa taille, s’il joue au basket, il affirme que ça lui arrive parfois. Quant à savoir ce que font ses parents… « Ils élèvent des vaches et des cochons. »

Il adopte les menus diététiques de sa femme
Heidi n’apprendra la vérité que bien plus tard, quand elle ira rendre visite à la mère de Brad, en Caroline du Nord. Sa première surprise fut de recevoir un billet de première classe. La deuxième, le cri poussé par son voisin dans l’avion quand elle avoua le but de son voyage. « Quoi ? Vous allez voir Brad Daugherty ?! » Elle répondit que « son » Daugherty faisait dans les voitures de course. Heidi se souvient : « A la sortie de l’aéroport, mon voisin courut vers Brad pour lui faire signer un autographe. Brad vint vers moi, un peu gêné. « J’allais tout t’avouer… », me dit-il. » « Big Dukie » (« Gros canard », son surnom) s’explique : « Je n’ai jamais considéré le basket comme un passeport. Etre connu en tant que joueur NBA n’est pas l’une de mes priorités. »
Seulement, Daugherty est en train de laisser une empreinte gigantesque. Calmement. L’air de rien. A titre personnel, c’est une véritable renaissance. Il a éliminé la viande rouge de ses habitudes alimentaires, adopté les menus diététiques de sa femme. Ce régime l’a rendu moins lourd, plus rapide, plus puissant. Son jeu a évolué. A présent, il ne rechigne pas à aller au contact. En témoigne un duel titanesque contre Pat « The Beast » Ewing. « Quel match d’hommes ! », s’exclama son coéquipier Mark Price. « Sur une rencontre, beaucoup de pivots peuvent être meilleurs que moi, commente le n°43. Je ne me soucie pas de savoir contre qui je joue, je respecte mes adversaires. Je n’ai pas la réputation de certains d’entre eux mais je sais de quoi je suis capable : courir, jouer toute la journée, tous les jours. »

Le 43 en hommage à Richard Petty, pilote légendaire de NASCAR
Daugherty aurait pu être surnommé « Marathon man » si les blessures l’avaient épargné. Le sort refusa obstinément de lui sourire. Cleveland obtint le premier choix de la draft 1986 en cédant Roy Hinson et du cash aux Sixers. C’est peu dire que les Cavs eurent la main heureuse cette année-là… A l’arrivée de Daugherty s’ajoutèrent celles de l’arrière-ailier Ron Harper (8e choix) et du meneur Mark Price (25e). L’intérieur John « Hot Rod » Williams, drafté un an plus tôt (45e), obtient le droit d’intégrer l’équipe après ses démêlés avec la justice. En 1987, le trio Harper-Williams-Daugherty est retenu dans la All-Rookie team (à l’époque, il n’y en avait qu’une contre deux aujourd’hui). Brad effectuera toute sa carrière dans l’Ohio, soit huit ans. Quand il se retire, il termine meilleur marqueur (10 389 pts) et rebondeur (5 227 rbds) de l’histoire de la franchise. LeBron James le détrônera le 21 mars 2008 contre Toronto en inscrivant son 10 390e point. Le 9 décembre de la même année, Zydrunas Ilgauskas capte son 5 228e rebond pour les Cavs, toujours face aux Raptors. Daugherty « disparaît » des livres de records mais laisse une trace indélébile.
Flashé à plus de 20 points et 10 rebonds durant trois saisons, il sera All-Star à cinq reprises. Entre 1986 et 94, Cleveland se qualifie six fois pour les playoffs. Pour son malheur, la franchise de l’Ohio croise la route du voisin Chicago à cinq reprises. Meilleur résultat : une finale de Conférence en 1992 (2-4) derrière le trio Mark Price-Larry Nance-Brad Daugherty. Une hernie discale limita le pivot des Cavs à 50 matches lors de la saison 1993-94. Il fut éloigné des terrains dès le mois de février et n’eut pas à endurer le sweep infligé par les Bulls au 1er tour des playoffs. Une « broutille » comparée à l’interruption prématurée de sa carrière pro, à 29 ans.
Victime de douleurs récurrentes au dos, « Big Dukie » ne peut plus pratiquer le basket au plus haut niveau. Durant deux ans, il reste complètement inactif. Sur les parquets, du moins, puisqu’il apparaît dans le film de Whoopi Goldberg « Eddie » avec quelques-uns de ses complices (Hot Rod Williams, Terrell Brandon, le regretté Bobby Phills…). Au printemps 1996, Daugherty se retire définitivement de la vie basketballistique. Son maillot n°43 est ôté par Cleveland en mars de l’année suivante. Un numéro qu’il avait choisi en hommage à Richard Petty, pilote légendaire de NASCAR. Brad est resté accro aux courses automobiles. Ancien patron d’une écurie, il intervient régulièrement sur la chaîne ESPN comme consultant. Il y commente aussi des rencontres de NCAA.

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