Étranger

Antonio Cassano, le fou du roi

Après un énième pétage de plombs, l’enfant terrible du football italien s’est relancé au Milan AC. Victime d’une malformation cardiaque, il a dû passer sur le billard le 4 novembre. Retour sur le parcours tumultueux du joyau de Bari.

Qu’il s’agisse du mercato d’hiver ou du marché d’été n’y change rien. Les présentations officielles de nouveaux joueurs se ressemblent étrangement. C’est toujours la même chanson. Que du convenu, du déjà entendu des milliers de fois. « Je suis vraiment heureux et fier d’avoir signé ici. Quand les dirigeants m’ont contacté, je n’ai pas hésité. C’était mon premier choix. Il y a un vrai projet sportif et tout dans ce club pour réaliser de grandes choses. » Et patati, et patata… Langage formaté pour discours insipide. Tous pareils. Sauf un. Antonio Cassano.
Quand l’international italien s’est pointé en janvier 2011 devant les journalistes pour évoquer sa nouvelle vie sous les couleurs rossoneri, on a eu l’impression d’entrer dans une autre dimension. Extraits. « Après toutes les conneries que j’ai faites, le Milan AC constitue ma dernière chance. Si je ne réussis pas ici, je suis bon pour l’asile psychiatrique. J’ai commis un paquet d’erreurs mais je ne regrette rien. Maintenant, je dois changer, c’est obligé. Et vous allez voir, ça va marcher. Ce sera ma dernière étape parce que j’arrive au sommet. Il n’y a pas plus grand que Milan, juste le ciel… J’ai toujours été fainéant sur le plan de la préparation physique mais je vois bosser comme des dingues Gennaro Gattuso, Clarence Seedorf ou Zlatan Ibrahimovic qui ont tout gagné, je sais que je dois suivre l’exemple de ces grands champions. Aussi, je travaille comme un chien et je suis heureux… » Signé l’enfant terrible du football transalpin, le roi de l’embrouille du Calcio. Alias « Peter Pan », « Fantantonio » ou encore « le joyau du Vieux Bari », ses différents surnoms.

Né le lendemain de la finale du Mondial 1982
Le Vieux Bari, c’est là où le rebelle a passé sa jeunesse. Le foot ? Il était presque obligé d’entrer dans sa vie. Antonio est né le lendemain de la victoire de l’Italie face à l’Allemagne (3-1) en finale de la Coupe du monde 1982. Le foot ? Il lui a peut-être aussi sauvé la vie. Le bouillonnant attaquant le reconnaît sans détour. « Si je n’avais pas fait carrière, je serais sans doute devenu un délinquant. Plusieurs de mes copains d’enfance ont mal tourné. On était pauvre et il fallait se débrouiller. Mon jeu et mon talent m’ont sorti de cette merde. Sinon… »
Papa Cassano s’étant très tôt cassé de la maison, la mamma fit avec ses maigres moyens pour permettre à la famille de subsister. Et le môme, livré à lui-même, découvre l’école de la rue, qui fait office de terrain d’enseignement. Heureusement, il y a le foot où le bambino s’éclate et éclate tout. Haut comme trois pommes, c’est déjà le king, balle au pied, dans les équipes de jeunes de Pro Inter, un petit club situé à la périphérie de la ville où il a trouvé refuge. Le ballon est son ami. Il en fait ce qu’il en veut avec une facilité désarmante. Naturellement doué. Avec, en plus de cette habileté technique, un sens du jeu étonnant pour un gamin de cet âge.
Ce talent en herbe ne va évidemment pas rester longtemps anonyme. Repéré par les scouts de l’AS Bari, « Fanantonio » rejoint le grand club local à 15 ans pour une formation en accéléré. Sans complexe, il brûle allégrement toutes les étapes. Jusqu’à interpeler l’entraîneur de l’équipe première, Eugenio Fascetti, qui le lance dans le grand bain en décembre 1999, à l’occasion d’un match contre Lecce. Cassano n’a que 17 ans et des poussières. Une semaine plus tard, pour sa deuxième sortie dans le Calcio contre l’Inter Milan, le môme plante un but d’extraterrestre : amorti d’une aigle de pigeon en pleine course sur une longue balle en profondeur, petit jongle de la tête et dribble qui met dans le vent la défense commandée par… Laurent Blanc, avant la frappe victorieuse. Enorme. Le stade San Nicola, en fusion, vient de se découvrir une nouvelle idole tandis que l’improbable exploit passe en boucle sur les chaînes de la péninsule.

Un trio de feu avec Totti et Montella
Du jour au lendemain, le petit gars des Pouilles est élevé au rang de grand d’Italie. Il devient le héros de ce Sud déshérité face aux riches du Nord. Intouchable à Bari où le surdoué enflamme les tifosi avec les gestes les plus fous. « Il est le futur du football italien », lance, admiratif, Giovanni Trapattoni qui, plus tard (en 2003), lui offrira sa première cape avec la Squadra Azzurra. En attendant, Cassano rend dingue les recruteurs. A tout juste 19 ans et 48 matches de Série A dans les pattes, le prodige est transféré à l’AS Rome pour 28 millions d’euros ! 
Sous les ordres de Fabio Capello, il va encore grandir et composer un trio de feu avec Francesco Totti et Vincenzo Montella, ses partenaires de l’attaque. Passeur mais aussi buteur (14 buts en Série A et 4 en Coupe de l’UEFA lors de la saison 2003-04), souvent génial, il peut aussi se montrer agaçant, voire irascible. Le fier Antonio a le sang chaud. Lors d’une rencontre de Ligue des champions contre l’AEK Athènes, vexé d’avoir débuté sur le banc, il refuse de rentrer en cours de partie. Une autre fois, comprenant qu’il ne sera pas titulaire, il sèche carrément une mise au vert. Ce que Maître Capello, avec son sens de la formule, appellera les « Cassanate » (les « conneries de Cassano »).
Avec les arbitres, ses relations sont au moins aussi houleuses. Expulsé lors de la finale (sur matches aller et retour) de la Coupe d’Italie contre la Juventus, le garnement fait, avec une élégance rare, les cornes à son « bourreau » en quittant le terrain. Plus tard, à l’occasion d’un nouveau carton rouge, il balance son maillot sur le directeur de jeu. Il écopera de cinq matches de suspension. C’est tout ça, Antonio. Un type capable des gestes les plus invraisemblables et des réactions les plus insupportables. Un artiste du ballon sans vrais repères dans la vie.

A Capello : « Tu es plus faux que les billets du Monopoly ! »
Après le départ de Capello, les « Cassanate » vont se multiplier. On atteint le point de non-retour au cours de la saison 2005-06. Le joueur s’embrouille avec ses dirigeants à propos du renouvellement de son contrat. Il se fâche avec Francesco Totti, l’icône de la Roma. Il entretient aussi des relations de plus en plus orageuses avec le nouvel entraîneur, Luciano Spalletti. Il fait dorénavant davantage l’actualité dans les coulisses que sur le terrain. La rupture rendue inévitable, le bad boy file, durant le mercato d’hiver, au Real Madrid.
Là, malgré une entame parfaite -) un but dès son entrée en jeu lors de son premier match -, Cassano va vite se perdre. L’incorrigible, qui se moque royalement de toute hygiène alimentaire, se retrouve en surcharge pondérale et gagne un nouveau surnom, « Gordido » (« Petit Gros »). Au point que le club édite un règlement spécial pour lui : une amende à chaque fois qu’il dépassera son poids de forme. Mais rien n’y fait. L’arrivée comme entraîneur, à l’été 2006, de son ancien mentor Fabio Capello ne change pas la donne. Au contraire. Après un match de Coupe contre le Nastic Tarragona, « Fanantonio » pète les plombs et s’en prend violemment à son coach : « Toi, tu n’es qu’une merde. Tu es plus faux que les billets du Monopoly ! » Bien plus tard et pour la seule fois de sa carrière, l’intéressé fera son mea culpa. « A l’époque, j’étais vraiment insupportable. Je n’avais pas envie de m’entraîner, j’arrivais quand ça me plaisait. J’aurais mérité que le Mister me tue. »

Entre 600 et 700 conquêtes
Il n’y a pas eu mort d’homme mais une saison pratiquement sèche et blanche pour l’irrévérencieux, qui se trouve relégué sur le banc : 7 matches et 1 but en Liga plus 4 rencontres de Ligue des champions. Et une nouvelle rupture. Et aussi une question : à 25 ans, n’est-il pas en train de foncer droit dans le mur ? Pourra-t-il rebondir ? Ses frasques sur le terrain comme en dehors, ses coups de sang, sa vie de patachon (dans son autobiographie « Je dis tout », il raconte : « J’ai eu quatre fiancées. En onze ans, c’est peu. Pour compenser, j’ai également eu quelques aventures. Disons entre 600 et 700, dont une bonne vingtaine appartenait au monde du spectacle… J’ai souvent disputé de grands matches juste après avoir fait l’amour ») font dorénavant beaucoup plus parler que ses talents, pourtant hors normes, de footballeur. Il fait des appels du pied répétés pour retourner à la Roma. La Louve ne donne pas suite.
C’est finalement du côté de la Sampdoria qu’il trouve une issue de secours, sous la forme d’un prêt d’un an avec option d’achat. Le déclic, une prise de conscience ou un miracle ? En tout cas, un Cassano radicalement transformé, revient rapidement à son meilleur niveau et gagne le cœur des fans du stadio Luigi Ferraris. Passeur, buteur, Antonio va bientôt constituer avec Giampaolo Pazzini, arrivé de la Fiorentina, un sacré duo d’attaquants. Le tandem met la Botte en ébullition. L’enfant terrible est même nommé, preuve de sa métamorphose, vice-capitaine de l’équipe. Trois ans d’une improbable lune de miel avec comme couronnement une 4e place en championnat – le meilleur classement de la Samp depuis 15 ans – synonyme de tour qualificatif pour la Ligue des champions. Et les éloges du président du club, Riccardo Garronne, comparant sa paire Cassano-Pazzini au duo mythique Gianluca Vialli-Roberto Mancini, celui qui mena les Gênois à leur unique sacre dans le Calcio, en 1991.

Rappelé en sélection nationale
C’est l’amour foot. Mais avec « Fanantonio », ces histoires se terminent mal en général. En octobre 2010, lors d’un entraînement auquel assiste le président, il traite, devant ses partenaires, Riccardo Garronne de « vieux de merde », entre autres amabilités. Ça ne passe pas. Malgré les excuses du joueur, le club demande à la Ligue d’entamer une procédure disciplinaire. Le sale gosse sera suspendu jusqu’au 31 décembre avec une réduction de salaire de 50%. Avant d’être transféré dans la foulée au Milan AC. Comme d’hab’, le turbulent attaquant démarre en trombe sous ses nouvelles couleurs. A peine arrivé, déjà décisif.
Début janvier 2010, sur le terrain de Cagliari, il rentre à un quart d’heure de la fin et donne, d’une subtile passe aveugle, le but de la victoire (1-0) au jeune Rodney Strasser. Quelques jours plus tard contre Udinese, il sort une nouvelle fois du banc. Deux de ses offrandes à Pato et Ibrahimovic permettent aux Rossoneri d’arracher le nul 4-4. C’est l’unanimité dans les louanges. « Il est extraordinaire, il peut changer un match », affirme le coach, Massimiliano Allegri. « Ibra », autre forte personnalité au caractère explosif, surenchérit : « Quand de grands joueurs sont sur le terrain, ils se trouvent et se comprennent. Il existe un feeling. C’est facile de jouer avec lui, il a une vision du jeu incroyable. Il peut t’envoyer la balle de n’importe où et tu te retrouves tout seul devant le gardien. » Le sélectionneur, Cesare Prandelli, convaincu par ses performances, le rappela au sein de la Squadra Azzurra en février pour un match amical contre l’Allemagne.
Champion d’Italie pour la première fois au printemps dernier avec les Rossoneri, Cassano s’est retrouvé à nouveau sur la touche. Contre son gré, cette fois. Victime d’un AVC en octobre, il a dû passer des examens qui ont révélé une malformation cardiaque. Il a été opéré avec succès le 4 novembre dernier. Bon rétablissement, « Fanantonio » !

Antonio Cassano en short
• Né le 12 juillet 1982 à Bari (Italie)
• 1,75 m, 80 kg
• Attaquant
• Roadbook : Bari (1999-2001), AS Rome (2001-déc. 2005), Real Madrid (jan. 2006-07), Sampdoria Gênes (2007-déc. 2010), Milan AC (depuis jan. 2011)
• International A (Italie), première sélection : le 12.11.2003, Pologne-Italie (3-1)
• Palmarès
Champion d’Espagne 2007 avec le Real Madrid
Champion d’Italie 2011 avec le Milan AC
Vainqueur de la Supercoupe d’Italie 2001 avec l’AS Rome
Vainqueur de la Supercoupe d’Italie 2011 avec le Milan AC

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