Basket

Anthony Mason, Mad Mase

Avec ses 125 kg de muscles, sa grande bouche et son allure délurée, il est souvent passé pour le kéké de service. Mais Anthony Mason était un basketteur redouté, trop costaud pour les ailiers et trop rapide pour les intérieurs. Une bonne lecture du jeu et un excellent sens de la passe firent de « Mase » un joueur complet.

Peu importe le chemin suivi pourvu qu’on arrive à destination. Quand certains se voient offrir une voie dorée, d’autres doivent emprunter des itinéraires bien plus tortueux. Dans le deuxième cas, il vaut mieux faire preuve d’une volonté certaine. C’est là qu’intervient Anthony George Douglas Mason. L’histoire commence en décembre 1966 à Miami, sa ville natale. Très vite, le décor change. Papa s’envole. Mary Mason fait ses valises et part, son fils sous le bras, s’installer à Springfield Gardens, dans le Queens, à New York.
Fini la plage, la mer bleue, les palmiers et le sable fin. Bonjour le bitume et les parquets bétonnés. Tant mieux, c’est plus facile pour faire rebondir un ballon de basket. Anthony passe son enfance et son adolescence sur les playgrounds du quartier, quand il ne se laisse pas séduire par la petite balle blanche du baseball ou par les maquettes miniatures à la maison, ses deux autres passions. Au lycée, dans ses premières années, il préfère le baseball, passe-temps national de l’Amérique. « C’était mon premier rêve. Devenir pro au baseball. Ça m’arrive encore aujourd’hui de me demander ce que j’aurais pu faire. Avec ma taille et mon poids, il y aurait eu des dégâts… »

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C’est le basket qui prend le dessus. Sixième homme au lycée, Anthony se forge une petite réputation. Il est connu sous le nom de « Mase », diminutif de son nom que l’on pourrait traduire par « le fou balèze ». A l’époque, il se fait plus remarquer par ses qualités défensives que par son apport offensif. Tout cela s’arrange dès sa première année à la Tennessee State University. Le lycéen longiligne a laissé place à un ailier robuste et mature, équipé d’un petit shoot à 2-3 m enfin fiable. Il tournera ainsi à 18 points de moyenne sur l’ensemble de sa carrière universitaire. Et surtout 28 points par match pour la dernière année de son cursus.
Les voyages peuvent commencer. Mason se spécialise dans le déménagement (au propre comme au figuré). Drafté par les Trail Blazers en 1988 (53e position), il ne prend qu’une petite bouchée de NBA. Anthony entame la présaison pour mieux se faire couper dans la foulée. « Mase » n’a pas trop le choix. Il embarque pour l’Europe, direction la Turquie et l’incontournable Efes Pilsen. Mais les kebabs, ce n’est pas trop son truc. Déroutant au possible, ce premier contrat professionnel expliquera en partie la suite de sa carrière. L’autre Américain de l’équipe, Thomas Porter, vient du même quartier de New York. Les deux compères passent leur temps à parler du pays en tuant l’ennui intelligemment. « Il n’y avait rien à faire. Avec Thomas, on se mijotait des séances de musculation et on se tapait un maximum de un contre un », se remémore Anthony.
Fort comme un Turc (désolés, on n’a pas pu résister), Mason s’entête : il retente l’expérience NBA. Première étape, les New Jersey Nets. Son nouveau gabarit – 125 kg de muscles – est jugé insuffisant. Encore coupé ! Les Nuggets lui offrent deux contrats de 10 jours et le libéreront après 3 petits matches. Petite pige au Venezuela, chez les Marinos d’Oriente, avant d’intégrer la salle d’attente de la NBA, la CBA. Le déménageur déménage. Chez les Fast Breakers de Tulsa (CBA), Mason répète ses gammes en balançant quelques jolis cartons.

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Avec ses 29 points de moyenne, il commence à attirer l’œil des recruteurs. Il devra encore patienter un été. Un été d’enfer pour l’ex-gamin du Queens qui se balade en summer league avec les Long Island Surfs. C’est là que les Knicks mesurent tout le potentiel du phénomène. Là que l’histoire devient conte de fées, à l’été 1991. Après avoir fréquenté tous les terrains en asphalte de « Big Apple », avoir travaillé comme manutentionnaire dans une boîte de confection située à deux pas du Madison Square Garden, Anthony démarre la saison NBA 1991-92 sous le célèbre maillot bleu et orange des Knicks. Pat Riley, le nouveau coach, ne regrette pas le choix de ses dirigeants. « Toute la vie est résumée ici. Personne ne voulait de Mase et le voilà au top. Des gars comme lui peuvent réellement parler du chemin à parcourir pour évoluer en NBA. Eux savent se battre pour garder leur place. »
La planète basket découvre donc ce beau bébé de 2,01 m et 125 kg. Une combinaison fracassante de solidité et d’agilité qui représente un vrai casse-tête pour les équipes adverses. Trop costaud pour les ailiers, trop rapide et trop bon manieur de ballon pour les intérieurs, Mason se révèle un sixième homme idéal aux côtés des stars. Avec Patrick Ewing, Charles Oakley, Charles D. Smith et lui, la raquette de Gotham est blindée. Anthony se bâtit une réputation de défenseur physique. Pour un peu, il symboliserait à lui seul le jeu new-yorkais.
Sa grande gueule devient légendaire. Il jouera d’ailleurs son propre rôle dans le film de Woody Allen « Celebrity » (1998). Egalement à son crédit : quelques featuring dans la série « New York Undercover », le film « Eddie » (1996) avec Whoopi Goldberg ou le clip des Beastie Boys « Root Down ». Les accrochages se multiplient. Lorsqu’en fin de saison régulière, il râle après son coach, la suspension tombe. « Mase » estime ne pas avoir assez de temps de jeu. Riley barre son nom mais comprend bien vite qu’il devra le renvoyer au charbon en playoffs. L’incident est clos. Pat Riley s’en explique en lui rendant hommage : « Je sais comment Anthony aborde ses matches, le chemin qu’il a parcouru pour en arriver là, ce qu’il pense de sa profession et de sa carrière. Il est important qu’il veuille toujours mieux faire. »
Anthony n’a pas fini de surprendre. Ses messages, il les envoie à ses adversaires par coiffures interposées. Une bonne tondeuse et le tour est joué. Les logos et slogans sont du plus bel effet. Ils donneront lieu à un clin d’œil des Beastie Boys dans la chanson « B-Boys makin’ with the freak freak » : « I got my hair cut correct like Anthony Mason » (J’ai fait couper mes cheveux correctement comme Anthony Mason). « Il y en a qui arborent des tatouages. Moi, je préfère les coupes de tifs. Quand tu veux changer de message, tu rases tout ! »
Spécialiste du trash-talking, « Mase » s’amuse souvent à reprendre un morceau de rap célèbre pour le chanter à son adversaire direct durant tout un match. « Ça fait partie de mon jeu. C’est la méthode de la rue. Quand ton adversaire a manqué plusieurs shoots, c’est le moment de le mettre au plus bas. Je lui dis des trucs comme : « Tu n’es pas près de revoir la balle » ou « Achète-toi des bras, man »… »
C’est Mary qui doit être contente. Une maman qui l’a élevé seule et qui ne manque aucun match du fiston au Madison Square Garden. Elle est assise à dix rangs du banc de touche des Knicks. A chaque fois, Anthony lui jette un petit clin d’œil ou un sourire. « Beaucoup de gens ne l’aiment pas parce qu’ils ne connaissent que le joueur (sic). Moi, je suis fière de lui. Il a toujours été très attentionné. Ce fut un étudiant correct, c’est un bosseur », assure-t-elle.

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En déménageant de Floride, Mme Mason n’imaginait pas qu’elle se retrouverait, 26 ans plus tard, installée dans un fauteuil du Madison Square Garden pour assister à la Finale NBA disputée par son fils. Elle n’aurait pas pu non plus prédire la suite de l’aventure. La démonstration de puissance d’Hakeem Olajuwon en 1994 (4-3). Les coups de poignard de Reggie Miller en 1995 (4-3 en demi-finales de Conférence). Le rouleau compresseur Chicago en 1996 (4-1 au même stade). Le transfert de son rejeton chez les Hornets l’été suivant contre Larry Johnson.
Charlotte veut toujours croire en l’avenir malgré la perte d’Alonzo Mourning et « Grandmama » en l’espace d’un an. L’histoire a été contée plusieurs fois à travers la rubrique « Vintage ». Jamais les Frelons ne retrouveront la cote de sympathie qui était la leur au milieu des années 90. Au printemps 1997, Mason doit même avaler une couleuvre avec un sweep au 1er tour contre… New York. Les cartons de Glen Rice et Dell Curry n’y font rien. Charlotte aligne peut-être la meilleure paire d’intérieurs passeurs de la Ligue (Divac-Mason) mais cette équipe qui accueille David Wesley durant l’été 1997 en provenance de Boston n’est pas calibrée pour aller au-delà d’une demi-finale de Conférence (4-1 à nouveau contre les Bulls en 1998).
Après deux saisons à 26 et 49 victoires (il loupe la première sur blessure et perd 3-1 au 1er tour des playoffs contre Philadephie lors de la seconde), « Mase » retourne chez lui. A Miami, la ville où il a vu le jour. Grandes retrouvailles avec Pat Riley. Un blockbuster trade a expédié Mason et Eddie Jones en Floride contre Jamal Mashburn et P.J. Brown, entre autres. Et quelle équipe sweepe le Heat au 1er tour le printemps suivant ? Charlotte… Au moins le « Fou balèze » a-t-il décroché sa première sélection All-Star à Washington, dans la mémorable victoire de l’Est 111-110. Les absences d’Alonzo Mourning, enquiquiné par un rein, et Grant Hill lui ont donné un petit coup de pouce.
Free-agent, le vagabond solitaire donne son accord aux Bucks en 2001. Avec moins de 10 points par match (9.6 sur 38 minutes + 7.9 rebonds), M. Muscles paie cash une année pourrie. Finaliste de Conférence malheureux en 2001, Milwaukee loupe carrément les playoffs lors de l’exercice suivant avec un roster dont beaucoup se contenteraient (Ray Allen, Glenn Robinson, Sam Cassell, Tim Thomas, Michael Redd plus quelques spécimen comme Rafer Alston et Darvin Ham…). Déjà, l’équipe penche vers l’extérieur avec une rotation complètement bancale sous le cercle (le léthargique Ervin Johnson et l’inoffensif Joel Przybilla). Et puis le vestiaire est miné par les conflits. « No chemistry », comme disent les Ricains.

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Mason est une tête de Turc toute trouvée et une cible idéale, lui qui s’était présenté au training camp avec 15 kg de trop… Pour ne rien arranger, il balance sur ses coéquipiers. A l’abri du locker room mais aussi devant les micros et les caméras. George Karl lui demande de baisser d’un ton. Mais un joueur habitué aux coups de sang à « Big Apple » ne peut être endormi avec une simple piqûre hypodermique, comme un cerf bien docile… Les arrivées de Gary Payton et d’un homonyme, Desmond Mason, au cours de l’année 2003 n’empêchent pas les Bucks de capituler au 1er tour des playoffs contre un New Jersey en route pour les Finales (4-2).
Mason dit « Stop ». Il se retire l’été suivant et s’installe à Memphis où il vit toujours. Meilleur 6e homme de la Ligue en 1995, il fut retenu dans la All-NBA Third team et la NBA All-Defensive Second Team en 1997. Son fils, Anthony Mason Jr, qui mesure 2,01 m comme lui, a joué à l’université St. John à New York. Antoine, son autre fils, joue à Niagara University.

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