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Abdul Shamsid-Deen, l’évadé du Bronx

L’histoire commence comme dans un film de Spike Lee. Enfant du Bronx, Abdul Shamsid-Deen tourna le dos à la délinquance pour embrasser une carrière de basketteur. Un long périple le mena à Paris et Strasbourg.

L’histoire commence comme dans un film de Spike Lee. Il fait une chaleur à crever dans le Bronx. Les vannes d’eau réservées aux pompiers déversent des mètres cube du précieux liquide dans lequel des gamins s’amusent à patauger. « Fight the power », hurle la sound machine d’un adolescent qui porte un T-shirt à l’effigie de Malcolm X. Un souffle barbare, des remous de rap. En fond sonore, les sirènes de la police. Entre deux immeubles, entouré d’un grillage explosé par endroits, le terrain de basket du block renvoie des cris de joie. « Abdul plays ! Abdul plays ! »
Celui que la rumeur célèbre est un grand gaillard de 16 ans au corps long et filiforme. Il apparaît sur le playground. Ses gestes sont précis, ses tirs manquent rarement la cible. Si son corps s’étire démesurément vers le ciel – il mesure 2,05 m -, c’est sans doute pour quitter le monde d’en bas, trop triste.
« Dans le Bronx, dit-il avec un fort accent des faubourgs new-yorkais, tu es tous les jours confronté à la violence, au crime et à la drogue. Je traînais avec des bandes, on faisait des petites conneries. Et puis un jour, deux potes ont reçu des balles dans la peau. Là, je me suis dit : « Il faut sortir de là ». Heureusement, je ne buvais pas, je ne fumais pas, je ne me droguais pas. Je me suis dirigé vers le terrain de basket le plus proche. »
Le titre de l’épisode qui va suivre pourrait être « La rédemption ». On citerait Claude Nougaro. « Un nouveau départ. Solide comme un roc. Une pluie de dollars, ici Abdul-York. Ici superstar, je suis gonflé à bloc. »
Le grand maigre durcit à l’approche de ses 17 ans. Il se décide enfin à intégrer l’équipe de son lycée. A l’intersaison, il s’évade du Bronx et se réfugie dans un camp d’été. Objectif : s’endurcir et prendre du muscle. Sa dernière saison en highschool est flamboyante. Le jeune homme, qui mesure désormais 2,10 m, affiche une moyenne de 23 points, 14 rebonds et 6 contres. Les scouts des universités, tapis dans l’ombre des gradins, observent. « J’ai reçu 85 propositions de bourse…, se souvient Abdul. Le règlement NCAA n’autorisant que cinq visites d’université, je suis allé à St. John’s, Villanova, Miami, Syracuse et Providence. J’ai choisi Providence. »

Comme Bill Laimbeer, il démarre en Europe
L’heure n’est pas encore aux exploits. C’est en effet sur le banc des remplaçants que la jeune recrue use ses shorts. Providence est une équipe de haut niveau. Cette année-là, elle participe au Final Four NCAA.
« Ils avaient tous débuté à l’âge de 10 ans. J’avais du retard. Certains étaient des stars dont je lisais les exploits dans les journaux. Même si je n’avais pas encore disputé de match officiel, je savais que mon heure viendrait. »
La saison 1989-90 exauce les rêves de l’adolescent du Bronx. Titulaire, Shamsid-Deen flambe à chaque match important. Contre Syracuse, il compile 14 points, 14 rebonds et 4 contres. Les parquets de la NBA, Graal des basketteurs américains, ne sont pourtant pas en vue. Abdul, pivot de 22 ans, sait qu’il doit encore beaucoup apprendre. A l’image de Bill Laimbeer, il décide de tenter l’aventure européenne. Les portes du Racing Paris Basket s’ouvrent à lui.
« C’est une bonne équipe, dans laquelle je me sens bien, confie Shamsid-Deen dans un rire franc et massif. Ici, le jeu est plus haché, moins physique mais j’ai le sentiment d’apprendre. Je préfère jouer en Europe plutôt que d’évoluer dans le championnat CBA. En France, vous avez de bons joueurs. Le plus brillant, à mon sens, c’est Richard Dacoury. »
S’il trouve en France un jeu différent, il découvre aussi un style de vie aux antipodes de celui qui prévaut à New York. Ce n’est sans doute pas un hasard s’il s’est installé dans le XIIIe arrondissement, au cœur d’un Chinatown miniature qui évoque les métissages du Bronx. Le soir, il dîne dans l’un des restaurants du quartier. Certains lundis, lorsque l’entraînement le lui permet, il traîne aux Bains avec ses camarades. Prince, George Clinton, Run DMC et Public Enemy sont ses musiciens préférés.
Mais les raps lourds et lancinants des chanteurs blacks américains ne lui font pas oublier le fracas des Scud qui s’abattent dans le Golfe. « J’ai des potes qui sont là-bas. Bien que musulman – mes parents se sont convertis alors que j’avais 8 ans (ndlr : Abdul s’appelait initialement Jeffrey Corey Smith), je pense que Saddam Hussein a tort. L’islam, c’est autre chose que le fanatisme. Cette religion m’a protégé dans le Bronx. Elle m’a appris le respect des autres et m’a donné une certaine force. »
Abdul Shamsid-Deen possède un enthousiasme sans limites. A la question « Quel est votre objectif immédiat ? », il répond sans faux-fuyant : « Devenir le meilleur joueur européen… »
L’ancien élève de la Tottenville High School demeura dans la capitale jusqu’en 1992. Pendant 20 ans, il parcourut inlassablement le monde. On le vit à Gérone, Leverkusen, Strasbourg (en 1995), à Porto-Rico, au Venezuela, en Israël, en Turquie, à Chypre, en Pologne ou encore en Autriche. Le pivot new-yorkais avait été retenu par les Sonics au 53e rang de la draft 1990 mais n’évolua jamais en NBA.

Christophe DEROLLEZ / MONDIAL BASKET

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