Équipe de France

Un consommé, une enclume et des Blacks

Chapitre spadassins et version démé­nageurs, Olivier Merle et Franck Mesnel s’inscrivent respectivement en taille XXXL au sommet de l’histoire du rugby français et plus particulièrement dans les sulfureux chocs en bleu et black. La fougère argentée se dresse d’ailleurs toujours d’effroi à l’évocation du géant d’Arvernes (48 ans) et du coq parisien (52 ans), gallinacés élevés aux grains, à la base de royales fessées, de Nantes à Auckland en passant, pour fes­toyer, par Montaigu. Souvenirs.

Que les Néo-Zélandais se rassurent. Quand résonnent balles et cartouches dans les bois et les champs alentours, nos deux « Me-Me », Franck Mesnel et Olivier Merle, n’enfilent pas la tenue vert armée afin de souhaiter « Welcome » aux maîtres All Blacks. Car c’était hier. Et cela paraît tellement loin. Non, ces messieurs-là, délicieusement touche-à-tout, embrassent en effet et de concert de nouvelles et prégnantes activités. L’un, consultant d’hier (RTL et France Télévision), a quitté un temps son jardin d’Eden (Park) pour libérer son onirique plume dans le « Livre d’or », en remplacement de Pierre Albaladejo. L’autre, noir passereau du Long Nuage Blanc, flirte avec le 7e art après avoir associé son image à des produits aussi divers que les vins, de Sancerre puis d’Auvergne (cave de Saint-Verny), la saucisse sèche et les couteaux de sa propre ligne, le Merluche.
« Merlu » est toujours prêt à gicler vers de nouvelles aventures via son site Internet hommeetdemi.com. Ingénieux, l’oiseau déplumé ! Il s’est ainsi approprié le sobriquet trouvé par un bruyant pékin lors de l’ultime rendez-vous du mercredi – incontour­nable en ce temps-là – à Napier, lors de la campagne 1994. Promis aux « toasts » pour cause de ménagement en vue du test, Merle n’était pas sur la feuille de match et il était arrivé dans les tribunes en costard. « Tiens, voilà l’homme et demi », s’était alors écrié le bougre peinturluré en noir et blanc. Cette métaphore frappée du coin du bon sens n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd, tout comme, du reste, ce coup de fil d’un collaborateur de Marilou Berry l’invitant, quatorze ans plus tard, à jouer l’ogre de Vilaine, un rôle qui a condamné le colosse à cinq heures quoti­diennes de grimage.

Olivier Merle frappé d’amnésie
Plus récemment, il a apporté sa contribution à « Vive la France », deuxième long-métrage de Michaël Youn dans lequel il incarne le rôle d’un plaqueur sur la personne de José Garcia. A-t-il touché le célèbre replet ? « Si tel avait été le cas, je pense qu’il n’aurait pas terminé le film », observe l’oiseau de malheur, incapable de préciser son poids actuel, la balance restant bloquée à 150 kg. Heureusement, la vedette de « La vérité si je mens » avait pris la précaution de se faire doubler par un cascadeur, copieusement harnaché il est vrai, pour la vingtaine de percussions réglée par l’ex-lanceur de poids (3e national aux championnats de France de Tours) du haut de son 1,99 m. Le professionnel n’a pas couiné en dépit d’une taille de jockey.
Il en alla bien curieusement de même, selon lui, durant ses quatre confrontations avec les hommes en noir dont la légende prétend qu’ils portent le deuil de leurs adversaires. Serait-il frappé d’amnésie, notre « man and a half » ? L’ancien protégé de Jacques Fouroux n’a pas, en effet, le moindre souvenir d’avoir intercepté un râle de douleur s’échappant d’un buffet maori au zénith des caresses échangées, comme à Wanganui, lors de cette fameuse tournée historique de 1994 – deux succès, 22-8 et 23-20, en deux tests – face à la Nouvelle-Zélande B, fina­lement défaite (33-25).

Consommé et salade de phalanges
« Ce fut en fait une boucherie. Au début, on faisait gaffe dans les regroupements mais on a vite changé de tactique quand on s’est aperçu que l’arbitre ne sifflait absolument rien. Tout était permis. Oubliés, donc, jeu et ballon quand ils se sont mis à trois sur Guy Accoce­berry. J’ai dû voler au secours de notre demi de mêlée, maître à jouer, avant qu’il ne soit taillé en pièces. A partir de cet instant, on a vite procédé à un échange de civilités : « Je te fais apprécier mon coup de bélier », « Moi, je te fais goûter mes consommé et salade de phalanges… » » Je me souviens encore de la violence des débats en ce gris après-midi d’avant-test. La pire à laquelle il m’ait été donné d’assister avec celle, huit années auparavant, de la Beaujoire à Nantes, que nous gardons pour la « fine bouche » de Franck Mesnel.
Que « Merluchon » n’ait pas savouré le moindre crunch sonore face aux joueurs des antipodes, on a du mal à le croire, quand bien même il se creuse longuement la calvitie. Voilà bien une friandise qui risque de lui manquer pour les longues soirées devant l’âtre. Car un tel acte de feu reste toujours, pour sûr, indélébile. Voyez Jean-Pierre Garuet. Le Lourdais évoque encore avec une exquise jouissance son entrée en mêlée contre le capitaine black Sean Fitzpatrick au cours de la finale de la Coupe du monde 1987. « Poum ! » Le marchand de pommes de terre raconte avec une délectation non feinte ses attouchements avec le talonneur emblématique. « J’enfonce ma tête comme un coin dans une bille de bois. Je le sens souffrir le martyre. Il a le souffle coupé et une côte fracturée. »

C’était mieux avant
L’homme et demi est donc un exceptionnel gentilhomme, sans reproche, auxquels les gentils Blacks ont tenu à rendre un hommage particulier au terme du casse-tête de 1994. « Hervé Didelot était chargé de récupérer les maillots en échange des nôtres. Il était revenu des vestiaires adverses avec l’ensemble des tuniques à l’exception de la mienne. « Ils veulent que tu ailles la chercher toi-même… » Le ciel me tombait sur la tronche mais je ne me suis pas dégonflé, se marre-t-il. Je suis entré. « Come on ! », a lancé Richard Loe avec lequel j’avais joué une saison à Vichy. Je me suis assis à côté de lui. « A beer ? » Arrive ensuite Fitzpatrick, une autre mousse à la main. Je me retrouve à trinquer entre les deux monstres. Un moment grisant ! Je crois bien, d’ailleurs, que je suis le seul étranger à avoir connu un tel honneur. »
Voilà peut-être une explication au mutisme de l’Auvergnat qui verse, par ailleurs, dans la nostalgie sur les hommes et sur le jeu. « A l’époque, les impacts étaient plus appuyés. Le jeu donnait lieu à davantage de corps-à-corps. On évoluait plus en alter­nance. Nous arrivions à poser le jeu pour imposer le nôtre. Les Blacks, eux, demeurent linéaires : ils transpirent le rugby, ne se posent pas de questions. A leur contact, c’est tellement intense qu’on n’a pas le temps de les regarder. On touche en permanence à une autre dimension. »

18 micro-points de suture aux bijoux de famille
Mieux vaut aller à leur rencontre la fleur au fusil, comme Franck Mesnel en 1986, quand il alla cueillir sa première sélection internationale grâce à un plaquage appuyé en bout de ligne sur John Kirwan, délivré en sélection provinciale à Strasbourg. Ce tampon avait tapé dans l’œil de Jacques Fouroux. « Je te prends sur cette action », avait avoué le « Petit Caporal ». Frankie était arrivé au Domaine d’Orvault décontracté de la gabardine, la cravate négligemment nouée, et était tombé dans une ambiance de guerre mondiale. Il était passé de l’état de cinglé, la semaine durant avec ses potes à Colombes, à celui de cœur de pirate et d’artichaut en pleurs au milieu d’avants de 2 m en sanglots. Cette semaine-là, ce fut Jacques Méphistophélès.
« Ce que j’avais compris entre les lignes, glisse le fils de bonne famille de 96 kg promis à l’architecture, c’est que Jacques pensait que je possédais une enclume à la place du pied. Il voulait que j’envoie des quilles et que l’ensemble des joueurs se donne rendez-vous à l’atterrissage pour balayer les Blacks. » Ce qui fut, malgré quelques libertés prises par l’enfant de Saint-Germain-en-Laye sous la forme de quelques passes. On ne résiste pas à une éducation bien comme il faut. Au coup de sifflet final, 16-3 au tableau d’affichage mais plus encore de plaies et de bosses. A l’image du capitaine Wayne Shelford, dans un bain de sang sous la douche, un testicule pendouillant, victime d’un coup de crampon qui promettait 18 micro-points de suture aux bijoux de famille.
On devient un rugbyman quand on joue contre les Blacks
Culotté, le « Little General » se posa ensuite en victime auprès de son artiste d’ouvreur avec une tartuferie dont il avait le secret. « Tu sais, Franck, tout est injustice. J’en ai marre que les gens me jugent sur ma petite taille. J’ai quand même de grands yeux bleus. » Se définissant volontiers comme la nouvelle « noix de coco du nègre » au sein des éditions Solar, Franck Mesnel a élégamment joué avec les mots, comme le faisait si bien son mentor gascon, pour l’arrivée, fin 2013, de ces champions qu’il a affrontés à cinq reprises. Il en piaffait d’impatience tout en sachant qu’il retrouverait une inaltérable marque de fabrique chez les visiteurs. « Ils ont une manière de jouer qui n’a pas évolué, avec ce fil d’Ariane qui permet à un équipier d’être toujours à hauteur et cette propension à sortir en continuité des mecs du chapeau. Cela fait cent ans que ça dure. Là-bas, le rugby est une vraie discipline et les Blacks forment un vrai club. Est-ce, physiologiquement, ce melting pot qui coule dans leurs veines avec les îliens qui les rend si redou­tables ? Je pense toutefois que pour être efficace, il faut 80% de sang maori et 2% de sang anglais. » Le complément tiendra à la fantaisie du lecteur.
Plus que jamais, l’initiateur du Papillon Rose sait qu’« on est un bon joueur de rugby en commençant sa carrière internationale mais qu’on devient un rugbyman quand on joue contre les Blacks ». L’inverse n’est pas forcément une règle, en dépit d’une méfiance maladive à l’égard des Tricolores, nourrie depuis le 14 juillet 1979 et l’inattendu succès (24-19) des troupes du « Blond », Jean-Pierre Rives, à Auckland. Mais quel que soit le flacon et l’ivresse qu’il engendre, Frankie entendait rester pacifiste le 9 novembre au Stade de France. Il aurait même troqué sa cosy écharpe rose et blanche pour une tenue de maître pâtissier, avec le couvre-chef en forme de capote vrillée, en souvenir d’une soirée avec Murray Mexted.

Le gâteau hallucinogène de Murray Mexted
Cette nuit-là, dans une boîte de Wellington, le 10 français est sens dessus dessous. Un trop-plein. Il lui faut reprendre du poil de la bête. Français d’adoption (à Agen), le troisième ligne black le sent. Il l’invite à sortir pour « mieux respirer ». Chemin faisant, il lui propose une « gâterie » en tout bien, tout honneur. Elle prend la forme d’un gâteau crémeux à souhait, histoire de soli­difier les émotions. Il sait le dandy galbé gourmand. Chacun a ses travers. Garuet, c’est le fromage. Lui, c’est le sucré. Jacques le lui a suffisamment reproché. Le coffre s’ouvre. Et le meilleur ami du diabète d’apparaître dans sa robe d’un noir velouté. Frankie est figé. « Ça va te faire du bien ! », glisse Murray, flanqué de son épouse, une ex-Miss Univers. Franck englou­tit une part. Puis une autre. C’est le trou sidéral. Où sommes-nous ? Le monde vacille, les genoux flageolent. Le fier attaquant perd l’équilibre et s’enfonce subitement dans le zig avant de virer dans le zag. Il ne peut plus se relever.
Le lendemain matin, à « breakfast time », Mesnel, imparfai­tement remis, croise son pote Philippe Sella, l’ancien partenaire de Murray dans la cité des pruneaux, et lui raconte la scène. Son interlocuteur sourit. « Ah, il t’a fait goûter son fameux gâteau hallucinogène ?, coupe l’homme aux 111 sélections. J’ai aussi donné il y a cinq ans… » « Il y avait sans doute dedans plus d’herbe que je n’en ai fumé de ma vie », jure Frankie. Mais surtout, le tournemain de quelque sorcier ou marabout. N’est pas All Black qui veut…

Alain GEX

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