Équipe de France

Top 14 2011-12 : Un festin sans dessert

Toulouse, glouton de titres, s’est adjugé son 19e bouclier de Brennus à l’issue d’une finale vierge de tout essai. Toulon, valeureux perdant, s’est trouvé une âme et se projette déjà vers la saison 2012-13 avec un recrutement haut de gamme. Pourvu que l’enjeu ne l’emporte plus sur le jeu…

Péril en la demeure, fébrilité sur les valeurs. Toulouse, champion de la saison régulière 2011-12, a décroché son 19e bouclier de Brennus. Logique. Mais c’était un festin sans dessert. Au-delà du titre, c’est le jeu proposé qui est en cause. Pas d’essai en finale, pas plus en demi-finales (Toulouse-Castres et Clermont-Toulon). Le rugby français, dont le Top 14 est la vraie vitrine, serait-il en perdition ? Guy Novès, garant du beau jeu à la toulousaine, s’excuserait presque d’un « Dégueulasse ». Le qualificatif d’une finale disputée sous la pluie où les pick and go s’enchaînèrent, suivis de lourds coups de pied, et où les mêlées ne furent que prétextes à pénalités. A quoi bon ouvrir le jeu ?

116 essais en moins par rapport à 2010-11
« Le but n’est plus de déstabiliser les défenses par du mouvement mais de remporter un combat de tranchées », déplore Marc Lièvremont, ex-sélectionneur des Bleus. Fabien Galthié, coach de Montpellier, se faisait quant à lui l’avocat des entraîneurs : « Dans d’autres pays, la mêlée est une phase de remise en jeu. Chez nous, c’est une phase d’arrêt de jeu. Il y a parfois quatre minutes d’interruption. En tant qu’entraîneur, le travail sur l’animation offensive occupe 80% de mon temps. En match, cela ne représente que 5 à 10% seulement du temps de jeu effectif. On ne voit pas ça ailleurs. J’ai le sentiment que nous faisons fausse route. » Sous-entendu : du point de vue de la règle, il faudrait que l’on parvienne à clarifier la mêlée comme on a clarifié la touche ces dernières saisons. Le constat chiffré donne un indice, clignotants tout rouges. Le championnat a accouché d’un déficit de 116 essais, TVA comprise : 559 essais en 2011-12 contre 677 en 2010-11.
La tendance est à la défense, qu’on se le dise ! L’engagement dans le jeu au sol n’a cessé de progresser. Toutes les équipes ont d’ailleurs accentué ce secteur et ce n’est pas Bernard Laporte, grand gourou du renouveau toulonnais, qui prétendra le contraire. Des formations comme Bordeaux, Agen et plus encore Montpellier ou Clermont, éliminées précocement, ont tenté cette saison d’ouvrir le jeu. Pour un bout d’essai, ils ont loupé la finale. Qui a raison ? Le calendrier, absolument dément, exige une rigueur de tous les instants. Si le Top 14 et sa colonie de stars étrangères demeurent un « must » au niveau des championnats nationaux, le maintien d’un club, comme l’a prouvé la fin d’exercice, impose de jouer pour ne pas perdre. L’enjeu l’emporte sur le jeu, si vous préférez. Le spectacle passe après.

Les avants toulousains avaient cassé leur machine à mêlées
Les combats d’avants monstrueux ne servent qu’à faire briller les horlogers de la précision aux souliers cirés. Comme Luke McAlister (ci-dessous en photo), placé à l’ouverture dix minutes avant la finale côté Toulouse, et Jonny Wilkinson l’imperturbable côté Toulon. Ils ont signé tous les points de la finale 2012. Au pied ! Attention danger : le rugby français ne peut se permettre de recourir très longtemps à ce genre de stratégie frileuse, sous peine de décevoir son public. Voire congeler son show, vendu comme un spectacle hollywoodien aux partenaires économiques et aux médias.
La victoire de Toulouse est méritée. Depuis le mois d’octobre, le Stade est passé entre les obstacles des blessures et des doublons internationaux. La joie des hommes de Guy Novès au coup de sifflet final avait tout d’un soulagement. Toulon a eu beau pousser dans les cinq dernières minutes pour changer le cours de l’histoire, 20 ans après son sacre face à Biarritz (19-14), la solidarité et le mental toulousains ont tenu bon. Juste récompense, donc. Avant de rejoindre le staff des Bleus pour s’occuper des avants (excellent choix), Yannick Bru se félicitait de l’exceptionnelle performance des avants haut-garonnais qui ont mis au supplice leurs homologues de la rade : « Il fallait être juste techniquement. On avait répété aux joueurs : « Ce n’est pas l’émotion qui nous fera gagner le match. » Ce n’est pas en versant des larmes dans le vestiaire qu’on allait repartir champions. On a bien vu que c’est l’état d’esprit qui nous a permis de remporter une finale qui ne restera pas dans les annales. Je suis content de la mêlée. On avait beaucoup travaillé ce secteur-là, à tel point qu’on avait cassé notre machine à mêlées dans la semaine. Il y avait beaucoup d’envie mais aussi beaucoup de frustration depuis le dernier match à Toulon. Cela a été exploité à divers titres, démesurément. Il faut garder un équilibre dans l’analyse et ne jamais verser dans l’excès. Les joueurs étaient touchés par cette fin de match à Toulon en saison régulière. Ils avaient envie de montrer un autre visage. Ils avaient aussi envie de faire plaisir à William Servat, figure emblématique de notre mêlée. »

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Pour rien au monde « la Bûche » n’aurait manqué sa sortie au cœur de la mêlée, là où tout s’est joué. William Servat, qui prendra la succession de son pote Yannick Bru aux commandes des avants, esquissait un discours d’analyste : « Il y a deux fois moins de mêlées et de touches qu’auparavant mais elles sont tellement importantes qu’elles prennent le pas sur le reste. Quand vous avez une conquête forte, même si tout le monde tend à relativiser tout ça, c’est encore plus important. » Eh oui, les valeurs ne se perdent pas… Il « suffisait » de piquer là où ça fait mal, de rendre hommage à un glorieux ancien, de casser le joug en semaine, d’oser un nom sur la feuille de match à la dernière seconde pour perturber un outsider qui se retrouvait privé, sur suspension, de l’un de ses meilleurs éléments, le pilier Carl Hayman.

Toulon n’est plus un repaire de mercenaires
La polémique, évidemment, a enflé. Le président toulonnais Mourad Boudjellal balançait à nouveau contre les instances, bien lentes à déclarer que le pilier All Black devrait assister au match en tribunes (l’annonce tomba la veille du match seulement). Son entraîneur, Bernard Laporte, préférait reconnaître la supériorité de l’adversaire. « On ne pouvait pas aller jouer au large. Quand vous êtes dominés devant comme nous l’avons été, il est difficile de lâcher sur les extérieurs. On a essayé deux ou trois fois mais on a manqué de munitions. Vu leur domination, ils pouvaient se permettre d’avoir six avants debout et en défense. Cela ne sert à rien de polémiquer sur la suspension de Hayman. Si on veut jouer la H Cup et le championnat à fond en 2013, il nous faudra, comme Toulouse, six internationaux aux postes de piliers. »
L’ancien entraîneur de l’équipe de France se projetait déjà vers la saison 2012-13. En quelques mois, il a remis de l’ordre dans un club ambitieux, bâti pour gagner. Toulon s’était appuyé sur une colonie de superstars internationales pour accrocher au plus vite le wagon du professionnalisme. Mais avant l’exercice 2011-12, les chanteurs de « Pilou Pilou » à la crête d’Iroquois n’avaient pas réussi à former un groupe solidaire. Les deux finales perdues ces dernières semaines (Challenge européen et Top 14) tranchent avec l’étiquette peu flatteuse qui était cousue sur leur maillot. Les choses sont peut-être en train de changer. Ce RCT n’est pas une addition de grands noms mais une véritable équipe. « La saison n’a pas été parfaite mais peu d’équipes ont joué deux finales comme nous, lance Mathieu Bastareaud, débarqué au club la saison dernière. On peut dire que Toulon est désormais une équipe, une vraie. Je pense que notre année est réussie. C’est dommage de ne pas la conclure sur un titre parce que ça aurait été mérité. J’ai souvent entendu dire qu’on était des mercenaires. C’est insulter les joueurs. »
Les Toulonnais doivent rebondir au plus vite, utiliser cette finale perdue pour se rapprocher encore plus du bouclier de Brennus en 2013. Le recrutement envoie du lourd avec les arrivées de Frédéric Michalak (Sharks), Chris Masoe (Castres), Delon Armitage (London Irish), Andrew Sheridan (Sale) et Maxime Mermoz (Perpignan). Mais « Bernie le dingue » en veut toujours plus. « Le recrutement est très avancé mais j’aimerais quelques joueurs en plus, expliquait Bernard Laporte. On va enchaîner les matches intenses en H Cup. Il faut du monde, sinon tu exploses. On n’a pas beaucoup d’internationaux en activité, hormis Alexis Palisson. Il faut dire les choses, on est un peu vieillissants. Construire un club, c’est parvenir à séduire des internationaux en activité. » Et ça permettrait sûrement de marquer quelques essais… Dessert, café et pousse, envoyez l’addition, c’est le rugby qui régale.

La fiche technique de la finale 2012
Toulouse bat Toulon 18-12 (mi-temps : 9-9)
– Points
Toulouse : 6 pénalités de McAlister (3e, 21e, 35e, 43e, 64e, 68e).
Toulon : 4 pénalités de Wilkinson (1er, 27e, 32e, 46e).
– Cartons jaunes
Toulouse : Servat (brutalité, 52e).
Toulon : Bruno (brutalité, 52e), Kubriashvili (faute technique, 64e).

– Equipes
Stade Toulousain : Poitrenaud – Clerc, David (Jauzion 62e), Fritz, Matanavou – (o) McAlister (Beauxis 72e), (m) Doussain (Burgess 51e) – Dusautoir (cap.), Picamoles, Bouilhou (Nyanga 69e) – Albacete, Maestri (Lamboley 77e) – Johnston, Servat, Steenkamp (Human 77e).
Rugby Club Toulonnais : Lapeyre – Palisson, Bastareaud, Giteau, Smith – (o) Wilkinson, (m) Tillous-Borde – S. Armitage, Fernandez Lobbe, Van Niekerk (cap.) (Gunther 69e) – Shaw (Samson 62e), Botha – Kubriashvili (Chilachava 74e), Bruno (Ivaldi 72e), Lewis-Roberts (Emmanuelli 75e).

« La Bûche » côté vestiaires
Clap de fin pour William Servat. « L’adrénaline que l’on peut avoir avant un match du Tournoi des VI Nations, une finale de Top 14 ou une finale de Coupe du monde, c’est quelque chose que je ne vivrai plus jamais. Je suis simplement ravi de partir avec le sentiment du devoir accompli. J’ai rempli mon contrat, j’ai fait ce que j’avais à faire avec le Stade Toulousain. On part avec le Bouclier, ce qui est extraordinaire dans une carrière. J’ai la chance de ne pas connaître « la petite mort du rugbyman », se retrouver en dehors du vestiaire et tout perdre du jour au lendemain. Je vais rester dans le vestiaire mais ce sera différent. J’échange beaucoup sur les valeurs. L’année prochaine, il faudra prendre un peu de recul par rapport à ça et laisser la place à d’autres. C’est sûr que ça me fera bizarre… »

H Cup, c’est déjà demain
Le champion de France s’en sort pas mal : il devrait pouvoir devancer Leicester, les Ospreys et Trévise dans la poule 2. Toulon retrouve Montpellier dans la poule 6, où s’aligneront également Cardiff et Sale. Le coup est parfaitement jouable. Pour les autres, le tirage n’a pas été clément, à commencer par Clermont qui retrouve le champion en titre, le Leinster. Un remake de la demi-finale 2012 perdue par les Jaunards (15-19).

– Poule 1
Munster-Edimbourg-Saracens-Racing Métro
– Poule 2
Toulouse-Leicester-Ospreys-Trévise
– Poule 3
Biarritz-Harlequins-Connacht-Zebras
– Poule 4
Northampton-Ulster-Glasgow-Castres
– Poule 5
Leinster-Clermont-Scarlets-Exeter
– Poule 6
Cardiff-Toulon-Sale-Montpellier

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