Interview

Robins Tchale-Watchou : « Le compromis, pas la compromission »

Robins Tchale-Watchou a été élu à la présidence de Provale (l’Union des joueurs de rugby professionnels) en octobre 2014, en remplacement de Serge Simon. Le deuxième ligne montpelliérain nous fait partager sa vision du rugby pro en évoquant tous les dossiers : le calen­drier, le dopage, la reconversion, les joueurs étrangers… Robins Tchale-Watchou se veut pragmatique, sans donner de leçons.

UNIVERS DU RUGBY : Robins, tu succèdes à Serge Simon qui a contribué à donner de la visibilité à Provale. As-tu échangé avec lui ?

Robins TCHALE-WATCHOU : J’ai parlé avec Serge, oui. Il m’a fait part de sa vision, a évoqué son bilan, ses réussites, ce dans quoi il pensait avoir failli. Sur le fond, nous ne sommes pas éloignés, même si nous avons des personnalités différentes. Serge est même un vrai personnage ! Nous avons des façons différentes de fonctionner mais beaucoup de nos priorités sont identiques, on s’accorde sur pas mal de choses. Nous sommes un syndicat atypique. Le concept de syndicat est souvent associé à l’amélioration des conditions de travail ou des salaires. Nous sommes privilégiés et donc plutôt loin de tout ça.

UDR : Tu évolues au plus haut niveau depuis longtemps. As-tu une meilleure vision des problèmes actuels ?
R.T.-W. :
 Qui, mieux que les joueurs, peut dire ce dont ils ont besoin ? Le fait d’être encore actif va m’aider. Et puis j’ai un parcours atypique. Je suis passé par de nombreux clubs qui comptent ou qui ont compté dans le paysage rugbystique français comme Auch, Aurillac, le Stade Français, Gaillac et Perpignan. Il y a très peu d’équipes qui alignent un rugbyman avec lequel je n’ai jamais joué. Certains sont passés entraîneurs. Il n’y a pas d’a priori, les gens me connaissent. Je vais chercher à discuter. Je suis dans le compromis, pas dans la compromission.

UDR : Jusqu’où iras-tu pour faire bouger les choses ? 

R.T.-W. : Aujourd’hui, nous sommes dans un échange constructif. Les dirigeants nous prêtent une oreille attentive. Si un jour, on a l’impression de ne pas être entendus ou de ne plus être enten­dus, on saura défendre nos intérêts. On ne peut pas négliger ceux des entraîneurs et des dirigeants, qui mettent beaucoup de moyens dans ce sport, mais tout le monde doit être gagnant. Plus on encadrera tout cela, plus les joueurs seront protégés. Je prends l’exemple du protocole commotion. Au début, tout le monde disait que cela ne concernait qu’un petit nombre de joueurs. Les cas de Florian Fritz, Thierry Dusautoir ou Shontayne Hape, qui a dû arrêter le rugby, montrent que ce n’était pas le cas. Nos intérêts divergent seulement à certains égards. Nous devons trouver des accords dans l’intérêt de tous, qui est de promouvoir le rugby.

UDR : La question du calendrier va forcément se poser. L’accumu­lation des matches constitue un problème pour l’état de forme des joueurs…

R.T.-W. : Il faut discuter de manière dépassionnée. Seuls les faits m’intéressent. Aujourd’hui, il y a plus d’événements que de dates, c’est mathématique. On ne peut pas continuer comme ça. Avec la Coupe d’Europe et le Tournoi des VI Nations, il y a beaucoup d’enjeux, économiques et médiatiques… Mais le rugby profes­sionnel est somme toute assez nouveau. A l’heure actuelle, nous voyons la première génération qui aura fait toute sa carrière dans le rugby pro. Pour la première fois, des gamins disent : « Je veux être rugbyman professionnel. » C’est devenu un vrai métier. Si nous avons le pouvoir de décider, nous avons le devoir de faire des choix courageux. Il faut que l’Union soit aussi pro que le rugby l’est devenu.

UDR : Tu as fait entrer des femmes dans les instances de Provale, pour la première fois. Pour quelles raisons ? 

R.T.-W. : Je suis allé à tous les matches de la Coupe du monde féminine. Il y avait un véritable engouement. J’ai aussi eu la chance de côtoyer une équipe féminine à Perpignan. On s’entend bien, on partage les mêmes valeurs. Souvent, au moment de partager, on n’était pas ensemble. Je trouvais ça injuste. Je ne veux pas accorder une place plus grande aux femmes pour faire bien, je veux que cette démarche ait un sens. J’ai discuté avec elles pour connaître leurs problèmes, savoir ce qu’elles pouvaient apporter. Elles offrent une certaine fraîcheur et déve­loppent une autre vision car elles n’ont pas la tête dans le guidon comme nous. Aujourd’hui, certains jeunes ont le sentiment que tout leur est dû. Ils oublient qu’il a fallu se battre pour certaines choses. Les joueuses peuvent nous aider à prendre du recul. Gaëlle Mignot et Safi N’Diaye ont des avis pertinents. Elles partagent des valeurs, une certaine éthique. Cela aurait été une erreur de casting de ne pas les prendre. Certains, qui sont sortis, ont été blessés dans leur ego. Mais j’essaie de refléter le rugby tel qu’il est aujourd’hui, j’essaie de chercher la complémentarité. Je n’arrive pas non plus comme le messie. C’est compliqué. Il faut se serrer les coudes et réfléchir.

UDR : Tu parlais d’éthique. Quelle est ta position concernant le dopage ? 

R.T.-W. : C’est une question à prendre en compte, évidemment. Nous sommes dans une société de communication. Ce serait une aberration de ne pas sensibiliser les gamins. Il faut leur dire et leur répéter qu’en se dopant, ils trichent et mettent leur santé en péril. Et en plus, ça ne leur garantit pas d’être meilleurs. Il faut être pragmatique. Je pense que le monde du rugby n’est pas épargné. Je n’ai pas de chiffres mais il ne faut pas se leurrer. En revanche, je m’insurge quand on dit que le dopage est institution­nalisé, organisé. Ce n’est pas vrai. Ce sont les propos de personnes aigries. Que voulez-vous dire aux gosses avec de telles accusations ? Il faut un discours responsable, travailler sur la question. Ne pas noircir le tableau mais ne pas se voiler la face non plus. On sait tous que ça existe…

UDR : Serge Simon regrettait de ne pas avoir donné un « élan militant et politique au syndicat ». Peux-tu faire avancer les choses en ce sens ? 

R.T.-W. : Je vais me battre pour défendre encore plus nos intérêts. Comme je le disais à Serge, à sa décharge, il a eu à mettre en place Provale, assurer sa pérennité. Aujourd’hui, les centres d’intérêts des joueurs sont différents de ceux qu’ils avaient à l’époque. Optimisation sportive, patrimoniale, financière… Parfois, on en oublie la santé. Nous sommes aussi dans une société de consommation, c’est la réalité. Je ne dis pas que c’est une mauvaise chose mais ce n’est pas tout. Je pense qu’il faut parler d’anticipation plutôt que de reconversion professionnelle. Il faut œuvrer en amont. Les instances vont nous aider. Les employeurs doivent comprendre qu’un sportif ne peut pas faire que du sport. Il faut prévoir des formations, même s’ils estiment qu’ils ne nous paient pas pour ça. Ce qui est légitime.

UDR : Autre question, la formation et la place des joueurs étrangers dans le Top 14. Ton opinion ? 

R.T.-W. : J’ai fait entrer un joueur étranger à Provale. Une première. J’ai dû faire comprendre à ce gars qu’il avait sa place. Ils ont parfois le sentiment d’être rejetés. On fait appel à eux quand il y a un besoin et ensuite, on s’en débarrasse. C’est une question délicate car il faut aussi laisser un espace aux joueurs issus de la formation française. La règle du JIFF (ndlr : joueurs issus de la formation française) est un bon concept. Mais on n’a pas pris le temps de la réflexion. Il faut qu’elle soit adaptée au contexte car on voit de plus en plus de clubs engager des jeunes étrangers qui finissent leur formation en France et sont considérés comme JIFF. Le Top 14 n’aurait pas la même attractivité sans les joueurs étrangers, c’est incontestable, mais il y a un abus. Le nombre de joueurs étrangers dans les effectifs pros a augmenté de 11%. Ce n’est pas si important mais ils sont de plus en plus nombreux sur les feuilles de match. Il faut un juste équilibre. Maintenant, s’ils jouent, c’est souvent parce qu’ils sont meilleurs…

UDR : Comment en est-on arrivé là ? 

R.T.-W. : Un joueur du Pic Saint-Loup rêve de venir jouer à Montpellier. Il faut que le système l’aide. Après, la question est : « Pourquoi les jeunes français n’arrivent-ils pas à répondre aux exigences du haut niveau ? » On sait tous qu’il y a un problème dans la formation, alors que le réservoir existe. Par exemple sur le poste spécifique de pilier. La France a eu de grands joueurs à ce poste : Christian Califano, Jean-Jacques Crenca, Sylvain Marconnet et bien d’autres. Mais j’ai vu de jeunes piliers qui ne connaissaient pas Jean-Pierre Garuet… Il ne faut pas qu’un jeune se dise qu’il est pilier parce qu’il est plus grassouillet que les autres. Il faut qu’il arrive à s’identifier, qu’il s’inscrive dans une lignée. En France, nous avons souvent écarté les anciens. Quand on voit la carrière de Jean-François Imbernon et sa place dans le rugby aujourd’hui… Certains ont l’air de considérer que les anciens font écran à leur propre gloire. Ce n’est pas le cas à l’étranger. Au Munster, il y a un musée dans le stade. A Exeter, les anciens sont affichés dans les couloirs des vestiaires. Nous sommes tous les héritiers d’une histoire. Nous allons réfléchir à la création d’activités pour faire intervenir les anciens auprès des jeunes, dans les centres de formation.

Paul PERIE / UNIVERS DU RUGBY

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