Équipe de France

N’Golo Kanté, Little big man

Il est arrivé dans le milieu du foot pro sans états de service. Aujourd’hui, le p’tit môme de Suresnes est devenu international et il a grimpé tous les escaliers. En les avalant à la vitesse grand V. Impressionnant !

C’est lui qui le dit, de cette voix toujours posée qu’on ne l’entend jamais élever, douce comme une petite musique de nuit : « Non, je ne suis pas dans un rêve éveillé mais oui, de belles choses m’arrivent. Et quand j’y réfléchis aujourd’hui, je me dis qu’elles sont effectivement survenues très vite. » Propos signés N’Golo Kanté, le p’tit gars (1,69 m) qui, il y a six ans encore, évoluait en PH (l’équivalent de la 9e division) à Suresnes et qui est devenu international au printemps dernier. Un garçon qui vient d’être transféré chez l’un des cadors de la Premier League, en l’occurrence Chelsea, pour quelque 38 millions d’euros. Vous avez dit « grand bond en avant », « énorme culbute » ? Les deux à la fois, mon Colonel.
C’est vrai que l’itinéraire du môme N’Golo, né à Paris de parents maliens, ne le prédisposait pas à un tel parcours. Il a grandi dans le 9-2, au milieu de ses huit frères et sœurs. Notamment du côté de Rueil-Malmaison. Il a d’abord poussé le ballon dans des matches de cité où il était souvent meilleur et plus fort que les grands. Puis il a rejoint le club de Suresnes, où il restait toujours meilleur et plus fort que les grands. Chaque année balancé dans les catégories supérieures à son âge. Le lutin, hyper habile avec ses pieds, évolue alors plutôt milieu excentré mais il montre des prédispositions à tous les postes. Capable de se faufiler dans le moindre trou de souris. Déjà « Little big man ».

« Un garçon qui écoutait tout »

Piotr Vojtyna, qui a été l’un de ses entraîneurs dans ses jeunes années parisiennes, se souvient d’un garçon « qui écoutait et faisait absolument tout ce qu’on lui demandait. Il était facile à diriger, très réceptif et surtout, il avait vraiment quelque chose en plus. Mais tous les clubs pros qui venaient le superviser nous disaient qu’ils avaient des dizaines de joueurs comme lui dans leur centre et que, de toute façon, il était trop petit. » Pas dans les standards des grands musculeux, c’est sûr. Ainsi, Lorient, Rennes et Sochaux, entre autres, l’ont vu ou lui ont fait passer des tests. Sans donner suite.
N’Golo, qui a perdu son père alors qu’il avait 12 ans, va finalement rester – jusqu’à ses 19 ans – à Suresnes, dont l’équipe première évolue donc en PH. En 2010, il entrevoit enfin un filet de lumière et signe un contrat amateur à Boulogne-sur-Mer, le club où s’est révélé un certain Franck Ribéry, autre immense oublié de la formation à la française. Il rejoint l’équipe réserve dirigée par Christophe Raymond. La première année en DH, la suivante en CFA2, à la suite d’une montée. « Dès son arrivée, il a explosé tous les tests auxquels on l’a soumis, confie Raymond. Il avait du feu dans les jambes, les caractéristiques d’un coureur de fond. Etre à la fois aussi endurant et explosif, c’est quelque chose de rare. »
Surtout que le jeune Kanté ne lâche rien, dans aucun domaine. S’il espère faire carrière dans le foot (« C’est à Boulogne que j’ai commencé à y croire »), il s’accroche aussi pour obtenir un bac pro en gestion-comptabilité, puis un BTS dans la même filière. Pas évident car il ne dispose pas d’horaires aménagés. Alors, après les cours, il monte sur sa trottinette, sac à dos sur les épaules, direction l’entraînement.

« Il avait une telle volonté de réussir !, poursuit son premier coach sur la Côte d’Opale. Et aussi une formidable capacité à assimiler les choses. C’était une véritable éponge. »

Sa chance : la relégation de Boulogne

Son destin va bientôt basculer. Sa chance ? Peut-être le fait que l’équipe première de Boulogne ait été reléguée de Ligue 2 à National, à l’été 2012. Georges Tournay, qui prend alors en charge le team, va vite évaluer la situation et la valeur du bonhomme. Tournay ne tourne pas longtemps autour du pot. « A mon arrivée, le club venait de descendre et aspirait à tout de suite remonter. Après deux ou trois jours d’observation, j’ai été convaincu par ce jeune qui évoluait avec la CFA2. Les renseignements pris auprès de son entraîneur en réserve (ndlr : Christophe Raymond) étaient très positifs. Il me l’avait décrit comme un super mec dans le groupe, discret, mais avec une technique en mouvement et du jeu en première intention, toujours vers l’avant, assez phénoménal. Ça et ses dispositions athlétiques, je les ai vite repérées. Donc, on a voulu le voir en match. Et là, il m’a véritablement bluffé. Lui, il s’accommodait de tout. J’aurais pu le placer à n’importe quel poste, à la limite, il s’en fichait. Son souhait, c’était juste jouer. Pour un entraîneur, ce genre de gars, si facile à vivre, c’est du pain béni. »
Et Tournay de conclure : « J’ai eu la chance de connaître Raphaël Varanne à Lens et dans le comportement, l’écoute et la performance, N’Golo se situait dans la même lignée. » Du haut, du fort, du consistant. Du fait sur mesure, en quelque sorte. Le gamin n’ennuie personne mais montre une personnalité sur le pré. Son pote, l’arrière gauche de Boulogne, n’a pas oublié. Cédric Fabien pointe à notre parloir. « Comment expliquer ? Hors de la pelouse, il était d’une tranquillité incroyable. Mais une fois sur le terrain, il se transformait en monstre. Je n’ai jamais vu quelqu’un courir, courir et courir comme lui. » Le cheval fou va vite embraser les pelouses du National. Plus de trottinette pour se rendre à l’entraînement : dorénavant, ce sont ses coéquipiers qui passent le prendre pour l’emmener au stade de la Libération.
Même si, à l’époque, il existe encore du déchet dans son jeu, il s’impose déjà comme un véritable joueur de box to box, capable de harceler l’adversaire, de récupérer le ballon avec l’idée de tout de suite se projeter vers l’avant. Une sorte de pile électrique qui avale les espaces. Pour Jean-Pierre Perrinelle, père de Damien, un ancien joueur de l’USBO, où il a évolué avec Kanté, il s’agit bien d’une pépite. Qui mérite d’évoluer à un niveau supérieur. Alors, il appelle Alain Caveglia, le directeur sportif de Caen qui, avant d’occuper ce poste, était agent de joueurs et notamment celui de son fils. Le genre de coups de fil comme les dirigeants de clubs pros en reçoivent à la pelle.

Alain Caveglia est convaincu

Tout le monde voit toujours des phénomènes partout. La plupart du temps, il s’agit d’un leurre. Mais bon, comme son interlocuteur insiste, Caveglia décide d’envoyer un scout normand sur place. Le rapport est bon. Du coup, le DS décide d’aller, à son tour, sur place pour zyeuter tout ça de visu. Il ne lui faudra pas des heures pour se faire une opinion précise et définitive. « Tu comprenais tout de suite qu’on avait affaire, là, à un gars talentueux. Comme il était amateur, dès le mois de janvier, on l’a fait signer pour la saison suivante. » Pas une mauvaise idée car Lille, Valenciennes et des formations anglaises étaient à l’affût.
Ça y est, N’Golo entre enfin dans le monde professionnel. Ce n’est pas par la très grande porte puisque le SMC évolue en Ligue 2 mais il s’agit pour lui d’un énorme pas en avant qui lui permet de s’offrir sa première voiture, une Mégane d’occasion. « Quand je suis arrivé à Caen, a-t-il expliqué plus tard, je pensais surtout à jouer et à aider l’équipe à monter, ce qui constituait l’objectif du club. J’ai eu la chance de tomber sur un staff qui m’a fait confiance mais je n’aurais pas imaginé que j’exploserais là-bas. »
Comme un ouragan, il va tout emporter sur son passage, véritable catalyseur et homme de base. Acteur majeur du retour des Malherbistes parmi l’élite. Il est naturellement et presque forcément, aurait-on envie de dire, nommé dans l’équipe type de Ligue 2. Et en L1, alors ? Tout pareil, mon général. P’tit Kanté hausse son niveau de jeu au fur et à mesure que le niveau de la compétition s’élève. Toujours cette capacité à tout assimiler très vite. Toujours plus impressionnant. Au point que l’ancien défenseur international Franck Sylvestre (12 sélections en bleu) déclare, en mars 2015, dans « L’Equipe » :

« Il y a des joueurs qui n’évoluent pas dans les formations de tête du championnat mais qui mériteraient de goûter à l’équipe de France. Je pense par exemple à N’Golo Kanté. Il a tout. Selon moi, il sera meilleur que Claude Makelele parce que s’il dispose des mêmes qualités de récupérateur et de harceleur, il se projette plus vers l’avant. »

A ce moment, l’intéressé songe davantage à rejoindre la sélection malienne même si, prudent, il décide d’attendre un peu avant de trancher. Sans avancer la moindre piste.

Caen est devenu trop petit pour lui. Ou lui trop grand

En attendant, la cote du môme grimpe à des hauteurs un peu inimaginables. S’il a prolongé, au mois d’octobre précédent, son contrat à Caen, chacun sait, au fond de lui, qu’il va quitter la maison. Il est trop fort, il va évidemment voir plus haut. Julien Féret, qui l’a côtoyé en Normandie, a parfaitement analysé la situation : « Le Stade Malherbe était devenu trop petit pour lui ou plutôt, il était devenu trop grand pour le club, c’était logique qu’il découvre un nouvel horizon. »
Mais bon, on n’imaginait pas que l’horizon en question le conduirait à Leicester City. Surtout qu’à l’origine, le coach, Claudio Ranieri, n’était pas particulièrement fan. C’est son adjoint, Steve Walsh, qui a insisté pour l’embaucher. Depuis, l’Italien l’a remercié mille fois de l’avoir convaincu. En Angleterre, le capitaine de l’équipe de Suisse, Gökhan Inler, est vite relégué sur le banc des remplaçants par Kanté. N’Golo dévore tout sur son passage. « On dirait qu’il a une pile dans le short, s’amusait Ranieri. Je l’imaginerais bien balancer un centre et être à la réception pour planter le but derrière. » Sir Alex Ferguson s’est montré encore plus explicite en fin de saison dernière. « Pour moi, il s’agit du meilleur joueur de Premier League. » Et quand c’est le Sir qui l’affirme, forcément, on s’incline.
La suite ? Elle va permettre au petit môme, qui ne croyait pas forcément en lui au départ, de toucher les étoiles. Ce sera l’équipe de France en mars 2016. Avant l’envolée vers l’Euro. Et les ailes qui le poussent vers le meilleur. Sa nouvelle vie. Plus haut, plus fort. Et quand Chelsea lui fait offrande d’un environnement encore plus chatoyant (sans la Ligue des champions mais avec une visibilité plus importante que Leicester, à moyenne échéance), comment ce gars pas bling-bling pour un sou, sans tatouage, ni piercing ni signe de richesse extérieur exubérant, peut-il refuser ? Poser la question, c’est y répondre. « Ç’a été dur de quitter Leicester, explique-t-il. Ce que nous avons réalisé la saison passée a constitué un grand exploit mais j’aborde désormais une nouvelle étape dans ma carrière, je pense. Antonio Conte semble compter sur moi pour me communiquer et me faire comprendre sa vision du foot. C’est pour cette raison que j’ai rejoint les Blues. »
C’est aussi pour cette raison que le très sensé et intelligent N’Golo a pris la route de Londres, dans une gestion de carrière désormais parfaitement maîtrisée. London Town où il s’impose déjà comme un indiscutable titulaire et où il compte bien franchir un nouveau palier.

Populaires

Presse magazines

Société d’Édition de Sites Internet Musicaux et Sportifs

Vélo Tout Terrain Planète Cyclisme City Ride Ride it

© 2017-2018 Editions Blue Print / SESIMS

To Top