Équipe de France

Luis Suarez, le mors aux dents

Au cœur de la « MSN » du FC Barcelone, l’attaquant uruguayen Luis Suarez respire la joie de jouer et de marquer. Et aujourd’hui, quand il montre les dents, c’est pour offrir un large sourire. Cela n’a pas toujours été le cas. Voici la « bad boy story » du « Cannibale ».

Quand un coéquipier vante les mérites de l’un de ses partenaires, on a le droit de rester circonspect. Il y aurait comme un mélange des genres, d’intérêts peu avouable, voire un délit d’initiés, comme c’est la mode dans un autre domaine, plus politique. Ou plus affairiste, ce qui n’est pas loin de revenir au même. La vérité ? Jordi Alba, le latéral gauche du Barça, s’est exprimé avec son cœur et, juré, craché, si je mens, je vais en enfer, sans parti pris. Oui, il est un fan absolu de Luis Suarez.
« Pour moi, il s’agit, sans contestation possible, du meilleur numéro neuf du monde. Avec lui, un ballon n’est jamais perdu. Il se bat sur tout, tout le temps. Il est incroyable ! Nos trois attaquants – avec donc Lionel Messi et Neymar en sa compagnie – sont des gars qui gagnent les matches. On joue tous ensemble mais eux, ils concrétisent. » D’un autre côté, il est difficile de le contredire tant ce trio infernal domine, de tout son talent et de toute son adresse, la planète foot. Au point que Luis le Cannibale (on reviendra sur l’origine de son surnom) marche ou plutôt court, cette saison, à la moyenne toute ronde et assez surréaliste d’un but par match. Trente-six buts en 36 rencontres à la mi-mars.
On tire un premier rideau mais que les choses soient claires, Luis Alberto Suarez Diaz, de son nom complet, le football, il l’a toujours eu dans le sang. Et le sens du but aussi. « La Mitraillette » dégaine plus vite que son ombre, depuis ses plus tendres années. Bien avant le Barça. Bien avant la fameuse « MSN », qui est en train de tout révolutionner, avec ses numéros de prestidigitateurs-acrobates et de buteurs hors de toutes les normes.

L’école de la rue
La vie de Luis Alberto Suarez Diaz, on répète une dernière fois son nom en entier, a débuté du côté de Salto, une grosse agglomération pendue sur la rive droite du fleuve Uruguay, dans le nord-ouest du pays, proche de la frontière argentine. Pour lui, c’est tout de suite et tout jeune le foot de rue. Avec apprêté et tellement d’envie. Quand le môme a 7 ans, ses parents débarquent dans la capitale, Montevideo. Deux ans plus tard, ils divorcent. La maman reste avec une ribambelle de gamins à élever. Et Luis s’enfonce de plus en plus dans la rue. Il n’est ni le plus sérieux des enfants, ni (forcément) le meilleur des exemples. Il paraît qu’à peine ado, vraiment à peine, il s’est mis à boire et a multiplié les bêtises. Sur le terrain, même s’il doit être recadré, sa patte commence à faire des ravages. Evidemment, il ne s’agit pas de la sagesse incarnée mais c’est sûr, le petit Suarez a quelque chose que les autres n’ont pas.
Ses qualités n’échappent pas à l’un des grands clubs de la capitale, le Nacional Montevideo. Il y débarque à 14 ans. Se montre toujours aussi rebelle avant de finir par accepter l’autorité et se plier, au moins pour un temps, aux règles de la vie de groupe. Et à 18 ans et 4 mois, voilà le chenapan qui débarque direct en Copa Libertardores, face aux Colombiens du Junior Baranquilla. Dans la foulée, il participe amplement au titre que le Nacional s’adjuge en 2006, alors qu’il a seulement 19 ans. Il montre des dons différents. Il dispose d’un truc en plus, c’est désormais une certitude.
Pourtant, l’histoire raconte que lorsque le FC Groningue l’a rapatrié aux Pays-Bas, ce n’est pas lui que le club néerlandais chassait. Mais c’est lui, finalement, que le club a choisi. Bonne pioche ! Les débuts sont certes difficiles. Il est, au départ, un peu perdu. Ne parle ni le néerlandais, bien sûr, ni l’anglais. Luis est un brin paumé au pays des polders où tout, l’environnement comme la nourriture et la façon de vivre, lui est totalement étranger. Il vient d’atterrir sur une autre planète. Mais Suarez s’accroche comme un damné. Et termine la saison, après l’avoir débutée sur le banc, avec 15 buts pour sa pomme.

A l’Ajax pour 7,5 millions d’euros
Tout s’éclaire, dorénavant. Une petite année et puis s’en va. Le grand Ajax fonce sur la tornade et le ramène dans ses filets pour 7,5 millions d’euros. La flèche est lancée. Ses perfs sous le mythique maillot blanc à la barre verticale rouge sont tout simplement monumentales. Dix-sept buts en championnat la première saison. Puis 22 et 35 ! Il s’offre même un improbable sextuplé, en Coupe, face aux amateurs du WHC Wezep. On atteint là des sphères stratosphériques et on tire à nouveau le rideau.
Il s’agit d’un phénomène, oui. Qui n’est pas sans rappeler un autre Sud-Américain qui a également entamé sa carrière européenne aux Pays-Bas mais au PSV Eindhoven. Ronaldo, bien sûr ! Evidemment, il y a quelque chose en lui du Brésilien avec ses cuisses musculeuses, la puissance qu’il dégage, cette façon, également, de jouer en rupture, entre accélérations démoniaques et courses irrésistibles vers le but, tout en vitesse mais sans précipitation. Juste une question de dosage. Incandescent, Suarez l’est, à l’image de son illustre aîné. Incandescent, il l’est toujours, contrairement à Ronaldo quand il montre le côté sombre de sa personnalité.
The dark side of the moon. Réminiscence de l’enfance ? Toujours est-il que le garnement va finir par se faire rattraper par la patrouille. L’homme qui fait pleuvoir les buts accumule aussi les cartons. Tellement fougueux, trop agressif. Jusqu’à dépasser la ligne jaune. En novembre 2010, au cours du grand choc entre l’Ajax et le PSV, les deux éminences néerlandaises, il mord au cou, gnac, Otman Bakkal, l’attaquant d’Eindhoven. Le club lui inflige deux matches de suspension (plus une grosse amende), la Fédération en rajoute sept ! Il y gagne le surnom du « Cannibale de l’Ajax » (on vous avait promis qu’on y reviendrait).

Héros et paria contre le Ghana
Quatre mois auparavant, le « very bad boy » était déjà devenu un « bad boy » aux yeux du monde et un héros en Uruguay, en quarts de finale du Mondial sud-af’, contre le Ghana. Au bout de la prolongation, il avait repoussé des deux mains, sur sa ligne de but, un ballon qui allait direct dans les filets. La suite ? Carton rouge pour lui, on ne peut plus logique, péno raté par Asamoah Gyan pour les Black Stars et une victoire aux tirs au but de la Celeste. Sans doute pas très moral mais cette histoire semble épouser sa vie pleine de tumultes.
Bon et puis pas grave, juste avant la fin du mercato d’hiver de début 2011, Liverpool, qui se moque royalement de sa sulfureuse réputation, met sur la table 26,5 millions d’euros pour engager cette pépite si efficace. On lui refile le numéro 7, qui est dans ce lieu saint, comme chez le pire ennemi de « Man U », un chiffre fétiche. Celui qu’ont porté avant lui Kevin Keegan et Kenny Dalglish. « Lorsque je l’ai reçu, assure le joueur, je n’ai pas eu peur. Au contraire, j’étais fier. Je sais ce qu’il représente ici. Maintenant, sincèrement, quand j’entre sur une pelouse, je ne pense pas à tout ça. Je suis d’abord là pour donner le meilleur de moi-même et essayer de faire gagner mon équipe. »
Question lauriers, il va devoir repasser, puisque seule une Coupe de la Ligue en 2012 va allonger son palmarès. En revanche, avec une moyenne de pratiquement 0,62 but par match, le bonhomme maintient un cap de champion. Même si ses démons le quittent rarement. En octobre 2011, il couvre d’injures racistes Patrice Evra, alors défenseur de Manchester United. Il prendra huit matches de suspension. En avril 2013, c’est à l’avant-bras de Branislav Ivanovic, le latéral de Chelsea, qu’il s’attaque avec férocité. Et 10 nouveaux matches « outside ». Le coupable-pénitent essaie bien de faire repentance. Du moins, un peu.

En mode « Hannibal »
« Tout jeune, gémit-il, j’ai beaucoup souffert. Mon caractère est lié à cette enfance difficile. Quand j’étais gamin, mes parents achetaient ce qu’ils pouvaient avec leurs moyens et rien de plus. J’ai aussi tiré ma force de tout ça. Maintenant, chacun a sa façon d’évoluer sur un terrain. Personnellement, j’aime les contacts, devoir m’arracher. Il y en a qui bouillonnent à l’intérieur et gardent tout pour eux, moi, je ne peux pas. Quand je suis content, je le montre. Quand je ne le suis pas, c’est pareil. »
Cela ne l’a pas empêché de s’adjuger le Soulier d’or 2014, qui récompense le meilleur buteur européen, ex æquo avec Cristiano Ronaldo. Cela n’a pas davantage empêché le multi-récidiviste de croquer la clavicule de l’Italien Giorgio Chiellini, dans une attaque très carnassière, durant le Mondial do Brasil, restée inoubliable. Et bing, quatre nouveaux mois de suspension à ajouter à son très lourd casier judiciaire.
Remarquez, tout cela n’a pas ému plus que ça le Barça qui a dépensé, juste après sa dernière incartade, plus de 80 patates, des patates neuves, hein, en euros, s’il vous plaît, afin de s’attacher ses services. Depuis, le fou, le prodigieux, l’inénarrable a justifié l’investissement au sein de la fameuse « MSN » (avec un contrat qui prévoit de le pénaliser en cas de nouvelle morsure car au Barça, on n’aime pas le remake uruguayen de « The Walking Dead »). On pourrait même presque croire qu’il s’est racheté une conduite.

Le bonheur, enfin
Deuxième buteur, contre la Juventus (victoire 3-1), en finale de la Ligue des champions 2015, il s’est enivré de l’instant, sans aucune modération. « Ce but, cela a été comme un rêve devenu réalité, parce qu’à ce moment-là, la victoire et le trophée étaient en jeu (ndlr : il a marqué alors que le score était encore à 1-1). J’ai essayé de ne pas trop me précipiter… Je suis venu pour ça, pour remporter des titres, des trucs importants. Ce sont des moments que j’avais envie de vivre. Je suis le genre de joueur qui ne se satisfait pas de ce qu’il a déjà réalisé. Je veux toujours continuer à progresser et avec la qualité qu’on a dans cette équipe, c’est notre objectif à tous. »
L’année passée, il en était, malgré une saison amputée pour les raisons que l’on sait, à 25 buts et 21 passes décisives. Cette saison, le curseur est déjà monté plus haut, beaucoup plus haut. Et comme les trois amis n’ont pas envie de s’arrêter en si bon chemin, on peut encore prévoir quelques beaux feux d’artifice. Ce sacré Luis ne montre plus son dentier que pour afficher un sourire XXL. Qu’on se le dise !

Au septième ciel avec la Celeste
A l’été 2011, Luis Suarez, alias « el Pistolero », bang-bang, qui carbure pratiquement aussi fort avec l’équipe nationale d’Uruguay qu’en club (82 sélections et 44 buts), envoie la Celeste au septième ciel en lui offrant une Copa America que le pays n’avait plus touchée depuis seize ans et son dernier succès, en 1995. En lui offrant, vraiment ? Bah oui, avec ses quatre buts (dont deux en demies et un en finale) et ses deux passes décisives, il aura été le grand bonhomme de l’équivalent de notre Euro en AmSud. Avec, en plus, le plaisir et le privilège, amplement mérités, d’être désigné meilleur joueur de la compétition.

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