Équipe de France

Le rugby de papa, c’était hier

C’était l’époque où le rugby jouissait d’un triple A : Art, Authenticité, Amitié. Un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. Nostalgie.

A l’époque, la Coupe du monde et les agences de notation n’existaient pas, sans que ces cruelles absences altèrent la prospérité ludique et la magie festive du rugby, sport onctueux comme un confit, alors accroché à ses traditions, ses légendes et ses clochers. On jouait ainsi « français », entre gaillards de bonne compagnie issus d’une diaspora du Sud-Ouest et forts de vertus philosophiques et gestuelles, et l’on se nourrissait de recettes bien de chez nous, un rien roboratives mais servies à la mode champenoise. C’était le rugby de papa, des bulles et d’une méthode que la planète nous enviait.

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A moins qu’il ne s’agisse, pour les éjaculateurs précoces, de celui de « grand-papa ». Ses symboles ? Les cheveux au vent d’un Jo Maso à la carrière de spadassin freinée pour avoir conté fleurette à la fille d’un dirigeant despote (Guy Basquet). Ou « une feinte de passe à la reine d’Angleterre », œuvre d’Amédée Domenech, légendaire pilier tribun, mettant le XV de la Rose et ses archers de Twickenham au garde-à-vous.
C’était le temps où le capitaine dispensait les séances physiques avant les rencontres internationales du fait de l’absence d’un entraîneur officiel pendant qu’en coulisses, chez Lasserre, les notables de la FFR, surnommés (selon) « Gros Pardessus » ou « Tontons Ma Croûte », faisaient bombance. Où une équipe historique, celle de 1968 de Christian Carrère, se payait la fantaisie d’une irruption à l’improviste sur la scène de l’Olympia au milieu d’un récital de Marcel Amont pour pousser, grégaire, la chansonnette.

La bohème
« C’était le temps » – nostalgique complainte -, pas si lointain pourtant. Pensez, à peine un demi-siècle. Mais ce temps béni de la rengaine que chanterait Serge Lama a, par chance, su faire de la résistance, jusqu’à l’aune (1990) du troisième millénaire, avec pour point d’orgue les années Fouroux ou « Show-Bizz » qui restent à notre sport ce que demeure la tournée « Age Tendre » aux Seventies : la Bohème, comme fredonnerait le petit Charles.

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« On était jeunes, on était fous », à l’image de Walter Spanghero, brave et placide parmi les braves, dont le tarin est au rugby ce que ceux de Cléopâtre et Cyrano sont à l’histoire et à la littérature. « Putain, heureusement que j’avais mon nez, remarqua-t-il, sinon je prenais son coup de poing en pleine gueule… » Tendre, à l’instar aussi de cette équipée de Jean-Pierre Rives à Trafalgar, en 1975, pour… nourrir les pigeons, à la veille de sa première sélection, dans le sillage du Grand Claude (estampillé Spanghero). Avant de se rendre à Soho afin d’alléger la solde d’alors, 160 francs (environ 30 euros), auprès d’une autre espèce de volatile. Bohème enfin, à l’image de ce Pierrot Lacan « enchristé » dans une Tour de Londres (avec Didier Codorniou) pour avoir forcé l’entrée d’une boîte de nuit pour le premier Grand Chelem (1981) de l’ère Maître Jacques.
Ah ! Que ne nous a-t-il pas fait, notre Petit Caporal ? Il avait feint de s’apercevoir qu’il manquait deux joueurs à l’arrivée à Paname. Comme par hasard. Pour mieux échapper aux journalistes. Mais quoi de plus naturel de la part d’un homme qui n’avait pas voulu quitter le terrain en 1977, alors qu’il avait eu le nez fracturé au bout de deux minutes par un Ecossais ? Son beau clocher pissait le résiné au point que le Dr Pène lui avait prescrit la sortie. « Tu ne peux pas continuer dans ces conditions car tu ne pourras plus respirer. » « Je m’en fous ! Débrouille-toi comme tu veux. Si je sors, tu ne seras plus jamais mon ami », lui avait rétorqué Napoléon. Le toubib n’eut d’autre choix que de battre en retraite au moyen d’une compresse d’éther et d’une dizaine de centimètres de mèche dans le pif.

La vie de château
A cheval sur deux générations, comme capitaine et entraîneur, le Grand petit homme a tout connu : le Tournoi, la Coupe du monde et ses cadres de préparation. Le Club Shell, autour de sa piscine à Rueil-Malmaison, et le Château de La Voisine, en forêt de Rambouillet, où joueurs et plumitifs faisaient bon ménage. Les uns attendant professionnellement les autres, au bar au milieu des boiseries, les autres ayant l’habitude de côtoyer les uns pour mieux les rassurer avant l’affrontement. Jacques plastronnait alors, distribuant les bons mots et parfois les mauvais points. Il décida un jour d’infliger des cartons aux journalistes avec la complicité de son adjudant de compagnie Henri Fourès. Le vert ? C’était le nirvana. L’orange, la méfiance. Mais le rouge, c’était carrément l’enfer : il vous raillait en public, découpant en lambeaux vos papiers. On avait accès à nulle part, à l’exception des toilettes pour évacuer la badiane et l’anis.

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Lorsque plus tard, la génération Ibanez et Pelous a pris le pouvoir, une tente d’interviews a été érigée pour mieux préserver l’intimité des lieux. Fallait les voir rappliquer, ces chevaliers à la triste mine préposés au babillage médiatique. De vrais Bourgeois de Calais ! Mais Jacques n’était alors plus là. Il avait tant donné et reçu, le bougre, comme lors de cette mise en condition dans le vestiaire avant France-Irlande 1988. Little big man veut jouer de la corde sensible sur son meilleur élève, Philippe Sella. « T’as vu les papiers dans la presse ? Qu’est-ce qu’ils te mettent ! Ils te prennent pour une pipe ou quoi ? » Jacques n’a rien vu venir : un coup de boule en plein front qui l’envoie au sol, groggy. L’Agenais pense avoir fait la connerie du siècle à la vue de son entraîneur se frayant un chemin à quatre pattes, entre les jambes des joueurs, pour le banc le plus proche. Personne n’avait compris la présence d’une mystérieuse bosse à l’heure de la conférence de presse…

Les pépètes de « SK »
Sa légendaire rancune ne s’est pas manifestée à l’encontre du meilleur joueur du monde. Mais il n’en reste pas moins vrai que « JF » a su jouer avec les principes et les hommes, comme sur la personne de Jean-Baptiste Lafond qu’il n’hésitait pas à sélectionner même blessé pour entretenir le moral des siens. Le Racingman était omniprésent. « Jacques me prend, me vire, me reprend, me remplace. Je connais peu de gens qui font autant d’allers-retours que moi entre le survêtement, le costard et le maillot », expliquait « l’Escroc », ainsi surnommé pour avoir bénéficié de la qualité de « Grandchelémard » pour 23 secondes de jeu…

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C’était le temps où Antoine Galibert d’Escorchebœuf, le « kiné de porce­laine » de Jacques, passait l’éponge magique à Murrayfield, ceint d’une veste de cérémonie et d’un kilt, où Yvon Rousset, autre thérapeute au nœud papillon rose, servait le champagne aux siens à la mi-temps d’une finale de championnat de France et où Pascal Ondarts se délectait de retrouver ses « amis » aux écuries du « Château Ricard », dévolues aux remplaçants tricolores. « Les chevaux me connaissaient. Quand ils me voyaient arriver, ils me le faisaient savoir en frappant de leurs sabots dans la porte. Ils hennissaient de joie… »
C’était les années bonheur que ce rugby-là ! Quand les petits tas de joueurs n’existaient pas, épars ici et là. Les pépètes de Serge Kampf, ponte de Capgemini, n’avaient pas encore (complètement) pollué le royaume d’Ovalie. C’était l’époque où le rugby jouissait d’un triple A : Art, Authenticité, Amitié.

Alain GEX / UNIVERS DU RUGBY

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Photo de Une : L’équipe de France en 1968
Photo 2 : Jo Maso
Photo 3 : Walter Spanghero (à droite)
Photo 4 : Claude Spanghero et Jean-Pierre Rives
Photo 5 : Jacques Fouroux
Photo 6 : Le « Château Ricard »

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