Basket

Jamal Mashburn, un monstre à genoux

Ailier racé, Jamal Mashburn signa de brillants débuts en NBA en atteignant précocement, comme Brandon Jennings, la barre des 50 points. Dommage que des problèmes chroniques au genou aient torpillé la carrière d’un attaquant prolifique sous les couleurs de Dallas et Charlotte.

Bienvenue dans l’Etat du Kentucky. Bienvenue dans l’Amérique profonde. Ses mines de charbon, sa country music, son bourbon, ses célèbres poulets frits (vous connaissez forcément la chaîne KFC, Kentucky Fried Chicken) et ses Chats sauvages. Les fameux Wildcats, surnom donné aux étudiants de l’université locale. Rien à voir avec le Bronx de New York. Le contraste est même total. Alors, qu’est-ce qui a bien pu pousser le meilleur lycéen new-yorkais en 1990 – nous avons nommé Jamal Mashburn – à choisir un coin pareil ? Eh bien, les Knicks !
« Je n’ai jamais fait signer un joueur aussi facilement que Jamal », explique Rick Pitino, alors coach de U.K. (University of Kentucky). Et pour cause : avant de rejoindre les Wildcats, Pitino avait coaché les Knicks, l’équipe préférée de Jamal, comme tout New-Yorkais qui se respecte. « Rick avait remis les Knicks sur de bons rails. J’étais sûr que c’était le coach dont j’avais besoin pour progresser véritablement », explique Mashburn. Jamal est rejeté plus souvent qu’à son tour des playgrounds de « Big Apple ». On le traite de « big baby ». Il tue son désœuvrement en faisant des petites livraisons pour une épicerie.

Sa priorité n°1 : sortir sa famille du Bronx
Selon Tom Murray, son coach à la Cardinal Hayes High School, dans le Bronx, « Mashburn était bourré de talent mais beaucoup trop dilettante ». Elève doué. Mais peut mieux faire. A Kentucky, Jamal se réveille. Il devient même un monstre. « Un de plus », disent les sceptiques. Sauf que lui gagne le surnom de « Monster Mash ». Il y a d’abord sa stature impressionnante : 2,03 m pour un poids de forme de 112 kg. Et surtout, il y a ce calibre de jeu qui le rend proprement inarrêtable. Serré de près, Jamal pénètre dans la raquette où sa puissance et ses fondamentaux font merveille. Vous lui laissez du temps et il dégaine de loin, avec un bonheur étonnant pour un joueur de sa taille. « Mash est un super joueur universitaire et il sera encore plus fort chez les pros, annonce Rick Pitino. C’est l’ailier idéal pour la NBA. Très adroit, bon manieur de ballon, intelligent, agressif, capable de jouer dessous et de shooter de loin. C’est un basketteur, un vrai ! En plus, c’est un véritable leader. »

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La preuve ? Kentucky est n°1 du circuit universitaire pour les plus sérieux médias américains. En 1992, un panier du « Dream Teamer » Christian Laettner (Duke) à la toute dernière seconde ferme la porte du Final Four aux Wildcats (104-103, 28 pts pour le n°24 de Kentucky). « Je n’ai pas voulu revoir ce match à la vidéo, confiera Jamal. Perdre à la dernière seconde… C’était trop terrible. » Le titre universitaire sera pour cette année 1993 ou alors pour jamais. Car la NBA lui tend déjà les bras. Même s’il lui reste une année à accomplir à la fac, « Mash » (21 pts et 8.3 rbds durant sa saison junior) aura du mal à résister aux tentations dorées de la ligue pro. « Je verrai en temps utile mais c’est vrai qu’un contrat NBA me permettrait de faire ce qui me tient à cœur », admet-il à l’époque.
D’abord, sortir sa famille du Bronx. Ses parents ont divorcé quand il avait 12 ans mais ils y habitent toujours. Son père, policier et ancien boxeur professionnel, et sa mère, bibliothécaire, endurent au quotidien les pires réalités de ce quartier new-yorkais. La violence, les crimes, la drogue, la misère. Ce tableau lui pèse, lui qui baigne désormais dans la douceur et la tranquillité du Kentucky. Jamal essaie d’oublier autant que faire se peut. « J’ai beaucoup mûri depuis que je suis à Kentucky. J’ai compris l’importance de l’éducation et des études pour nous, les Noirs. C’est le seul moyen que nous avons de nous en sortir. Même si je ne vais pas au bout de mon cursus universitaire, j’aurai beaucoup appris. Je n’aurai plus la même vision des évènements. »

Il rêve de créer sa maison de production musicale
Jamal raconte une anecdote datant de l’été 1992. Retenu dans une sélection universitaire, il passe huit jours avec la « Dream Team » de Michael Jordan et Magic Johnson et sert de sparring partner aux icônes du basket US. Son nom circule un peu partout, on parle déjà de lui pour la « Dream Team » suivante. A son retour dans le Bronx, Mashburn roule dans une bagnole confortable, immatriculée dans le Kentucky. « Quatre Noirs dans une belle voiture… Les flics pensaient qu’on était des dealers. On avait l’habitude mais pour moi qui débarquais de mon cocon doré, ça devenait insupportable. » Un statut de joueur NBA changera nécessairement tout ça. L’obtention d’un beau contrat lui permettra aussi d’assouvir son autre passion, par l’intermédiaire de son cousin. « C’est un excellent musicien. Nous allons ouvrir une maison de production. On a planifié pas mal de choses, j’en rêve déjà ! », lâche, émerveillé, Jamal.

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Pour l’heure, une seule perspective l’enthousiasme : le titre universitaire. Pas question d’évoquer la draft qui suivra. L’important, c’est de dominer, match après match. « Mash » tourne alors à 25 points de moyenne (à 56.7%), agrémentés de 7.8 rebonds et 2.3 interceptions. Et pourtant, ce n’est pas réellement ce que l’on peut appeler une « gâchette ». « Jamal ne tire jamais la couverture à lui, explique son père. Il se comporte sur le terrain comme il se comporte dans la vie : il pense aux autres. Il se comporte en équipier modèle et prend ses responsabilités quand il le faut. » Le monstre, garçon un peu timide, tranquille et calme, dit à peu près la même chose de sa voix posée : « Sur le terrain, je suis comme avec les gens. Je respecte tout le monde mais je ne crains personne. Jusqu’à maintenant, ç’a bien marché. »
Jamal ne sera jamais champion NCAA. Pas plus qu’il ne sera champion NBA, d’ailleurs. Les hommes de Rick Pitino accèdent bien au Final Four 1993 mais ils perdent 81-78 en demi-finales contre Michigan (lui-même défait 77-71 en finale par North Carolina). « Monster Mash » inscrit 26 points avant d’être exclu à 3:23 de la fin pour avoir atteint son quota de fautes. Comme prévu, il se présente à la draft. Quatrième meilleur scoreur de l’histoire de la fac (1 843 pts en seulement 98 matches) et First Team All-American durant son année junior, il n’a plus rien à prouver en NCAA. Les Mavericks, qui se réveillent d’un épouvantable cauchemar (11 victoires-71 défaites), le retiennent en 4e position derrière Chris Webber, Shawn Bradley et Penny Hardaway.

Jim, Jamal et Jason sont dans un bateau
Parfait complément d’un Jim Jackson choisi lui aussi en 4e position l’année précédente, Jamal ne rate pas ses débuts dans le Texas. Avec ses 19.2 points par match, il talonne Jackson, meilleur scoreur de l’équipe (19.2 pts lui aussi mais sur 82 matches contre 79 pour « Masher »). C’est mieux que tous les autres rookies de la Ligue. Mieux que « C-Webb » (17.5 pts) qui se voit élu Débutant de l’année. Mashburn s’empare de sept records pour un « newcomer » chez les Mavs. Il est logiquement retenu dans le premier cinq des rookies avec l’intérieur des Warriors, Penny Hardaway, Isaiah Rider et Vin Baker. Plombée entre autres par le départ de Derek Harper à New York, la franchise texane reste limitée à 13 victoires. Mais elle décroche le jackpot : le 2e choix de draft.

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Jason Kidd est logiquement préféré à Grant Hill puisque Dallas n’a pas de meneur. L’automne 1994 voit la naissance d’un trio infernal, le « Triple J » ou « Trois J » (pour Jim, Jamal et Jason). Sur le premier match, ça donne 37 points pour Jackson, 30 pour Mashburn et quasiment un triple-double pour Kidd (10 pts, 9 rbds, 11 pds). Dallas passe de 13 victoires à 36. Sans la blessure à la cheville de Jim Jackson, limité à 51 apparitions, les Mavs se seraient sans doute invités en playoffs. A titre personnel, Mashburn s’est incrusté dans le cercle des meilleurs ailiers scoreurs (24.1 pts de moyenne, à ajouter aux 25.7 de Jackson). Il est cette année-là le deuxième joueur le plus jeune de l’histoire à franchir la barre des 50 points dans un match NBA, exploit dont Brandon Jennings détient à présent le record de précocité. L’histoire est belle. Trop, sans doute, puisque le mauvais sort s’en mêle.
La saison suivante, « Monster Mash » disparaît sur blessure, trahi par son genou droit après 18 malheureux matches. Opéré, il fait cruellement défaut à une équipe de Dallas définitivement médiocre (26 victoires en 1995-96). L’intérieur Roy Tarpley, crédité de 12.6 points la saison précédente, est banni avant même le coup d’envoi de l’exercice pour avoir touché à la coke. Jason Kidd et Jim Jackson ont des relations exécrables. Deux étoiles montantes, deux cracks : il y a un coq de trop dans la basse-cour. On verse dans le mélo sordide le jour où des rumeurs circulent sur leur vie sentimentale : tous deux entretiendraient une liaison avec la chanteuse R’n’B Toni Braxton…

Coup de chaleur à Miami
Il n’y a rien à retirer de cette année qui voit Jason Kidd devenir le premier Maverick titulaire lors d’un All-Star Game. Le milliardaire texan Ross Perot, connu pour avoir été candidat à l’élection présidentielle US en 1992 contre Bill Clinton et George Bush père (il se présentera aussi en 1996), rachète le club à Donald Carter et engage Don Nelson comme GM. « Nellie », confronté à la nécessité d’assainir le vestiaire, trade à tout-va. Il nettoie le club du sol au plafond, expédiant Jason Kidd chez les Phoenix Suns le 26 décembre 1996 et Jim Jackson chez les New Jersey Nets le 17 février 1997. Trois jours plus tôt, le 14 février, la franchise texane envoie Mashburn, tombé à 10.6 points sur 37 rencontres, à Miami en échange de Kurt Thomas, Sasha Danilovic et Martin Müürsepp, un ailier estonien qui jouera les étoiles filantes outre-Atlantique.

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En Floride, sous les ordres d’un autre ancien Wildcat, Pat Riley, Mashburn devient une troisième option tout à fait correcte derrière la paire Tim Hardaway-Alonzo Mourning (de quatrième meilleur scoreur en 1997 derrière Tim, « Zo » et Voshon Lenard, il passe deuxième meilleur marqueur en 2000). Blessure oblige, il est moins explosif que lors de ses premières années. Le basket défensif prôné par Riley n’est pas fait pour le mettre en valeur. Et puis il a souvent affaire au personnel médical. Mashburn loupe un total de 98 matches de saison régulière sur trois ans. En playoffs, la franchise floridienne demeure une proie relativement facile. Elle est mangée toute crue par Chicago dans la finale de Conférence Est 1997 (4-1) après avoir abandonné deux matches au Magic et trois aux Knicks. Cette équipe de New York devient le pire cauchemar du Heat, se mettant trois fois de suite en travers de sa route (3-2 au 1er tour à deux reprises, 4-3 en demi-finales de Conférence). Au printemps 2000, « Monster Mash » loupe un shoot ouvert à la fin du Game 7 de la demi-finale de Conférence Est, perdu 83-82 en Floride. Pat Riley ne le lui pardonnera jamais, semble-t-il.
En août suivant, le coach gominé fait à son tour le ménage dans son roster. Jamal Mashburn, P.J. Brown, Otis Thorpe, Rodney Buford et Tim James prennent la direction de Charlotte où évoluent alors les Hornets. Eddie Jones, Anthony Mason, Ricky Davis et Dale Ellis font le trajet inverse. L’air de Caroline du Nord fait le plus grand bien à Mashburn qui tutoie à nouveau la barre des 20 points de moyenne (20.1 en 2001). Pour Baron Davis, David Wesley ou Jamaal Magloire, Jamal est un mentor. L’exemple à suivre. Au 1er tour des playoffs, la bande à Baron se paye… Miami, balayé sans ménagement. Il faut un Milwaukee au top de sa forme, avec son « Big Three » Sam Cassell-Ray Allen-Glenn Robinson, pour priver de finale de Conférence (4-3) une équipe de Charlotte bien équipée dans tous les secteurs (Davis et Wesley à l’arrière, Jamal sur l’aile, P.J. Brown, Magloire et Elden Campbell sous le cercle).

All-Star, enfin
Dommage que « Masher » soit limité à 40 rencontres la saison suivante. En cause : une sangle abdominale douloureuse. En demi-finales de Conférence Est, les Hornets ne voient pas le jour face au New Jersey de Jason Kidd (1-4). Mashburn dispute un seul match de postseason. Il contracte un virus qui le rend sujet à des vertiges… L’été suivant, la franchise déménage en Louisiane. Revenu à son pic de forme, Jamal aligne 82 matches et décroche, grâce à ses 21.6 points de moyenne, sa première et unique convocation pour le All-Star Game. Il est du grand rendez-vous d’Atlanta où Michael Jordan est à deux doigts d’offrir la victoire à l’Est (succès de la Western 155-145 après deux prolongations). En playoffs, les hommes de Louisiane capitulent 1er tour face à Philadelphie (4-2). Baron Davis est mis au supplice par son genou et son dos.

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Il était dit que le small forward des Hornets, auteur de 10 points et 4 rebonds lors de ce fameux All-Star Game, bataillerait jusqu’au bout avec un genou droit en compote. Limité à 19 apparitions en 2003-04 (20.8 pts quand même), Mashburn décide, à 31 ans, de faire l’impasse sur l’édition suivante pour tenter de retrouver la plénitude de ses moyens. Il a dû passer sur le billard pour se faire retirer des bouts de cartilage dans le genou. L’assurance du club casque un max, prenant en charge 80% de son salaire. Jamal enchaîne les séances de rééducation, consulte les meilleurs spécialistes mais rien n’y fait : son genou continue de lui faire mal. En 4 ans chez les Hornets, l’homme du Bronx aura loupé un total de 111 matches. Il met en cause le staff médical, Tim Floyd (son coach en 2003-04), sa franchise. Très durement. « Regardez l’organisation du club et la façon dont les choses se sont passées. On s’est trompé de diagnostic plusieurs fois à mon sujet. On est arrivé au point où je dois prendre soin de moi par mes propres moyens, sans aucune aide. Quelque part, ça vous montre une autre facette des sports professionnels. Quelquefois, ce n’est pas l’intérêt de l’athlète qui importe en premier lieu. Ils (ndlr : le staff) vous veulent sur le parquet quel que soit votre état. »
Le dossier médical est épineux. Selon le préparateur physique Terry Kofler, Jamal peut guérir à condition de se reposer. Mais il reste si peu de cartilage dans son genou que toute reprise d’une activité basket à haute intensité peut le faire replonger… Aucun soutien à attendre du locker room. Comme le coach, les joueurs n’ont guère apprécié que Mashburn retourne à Miami pour poursuivre sa rééducation. La rupture s’aggrave à mesure que l’inactivité de Jamal se prolonge. Le 24 février 2005, il est finalement échangé à Philadelphie, en compagnie de Rodney Rogers, contre Glenn Robinson. Jamal ne disputera aucun match pour les Sixers. L’état de son genou droit empêche son retour sur les parquets et surtout l’enchaînement des rencontres. Coupé par Philly le 24 mars 2006, il annonce sa retraite dans la foulée, à 33 ans.
Mashburn se retire à Miami où il vit avec sa femme Michelle, ses deux enfants – Taylor, une fille, et Jamal Jr – et commente des matches pour ESPN entre deux promenades sur la plage avec son chien Scooby. Entrepreneur touche-à-tout, il a investi son argent (plus de 80 millions de dollars engrangés en 11 ans) dans d’innombrables affaires : immobilier, concessions automobiles – Porsche, Lexus, Toyota -, restaurants franchisés (steakhouses, pizzerias, donuts stores), rénovation de péniches, écuries de pur-sangs… En 1993, il fit un don de 500 000 $ à l’université de Kentucky pour la création du Mashburn Scholarship Fund, un organisme favorisant l’accès à la fac pour les lycéens.

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Les mordus de stats ultimes noteront qu’il fait partie du club très fermé des joueurs ayant dépassé les 20 points de moyenne durant leur dernière année en NBA, depuis 1970. Les cinq autres sont Jerry West (20.3 pour les Lakers en 1974), Larry Bird (20.2 pour les Celtics en 1992), le regretté Drazen Petrovic (22.3 pour les Nets en 1993), Reggie Lewis (20.8 pour les Celtics), terrassé par une crise cardiaque à l’entraînement en juillet 1993, et Michael Jordan (20 pour Washington en 2003). C’est aussi le quatrième joueur le plus jeune à avoir marqué 50 points dans un match NBA derrière Rick Barry, LeBron James et donc Brandon Jennings, le nouveau recordman.

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