Équipe de France

Fred Forte, du parquet à la présidence

Frédéric Forte et Limoges, c’est une longue histoire. Une pièce de théâtre en trois actes. 1988. Le jeune prodige de Caen veut le meilleur pour sa carrière. Il voit trop grand. 1993. Doublure de Jurij Zdovc, le meneur international intercepte Toni Kukoc à Athènes. L’histoire est en marche. 2004. L’ancien protégé de George Eddy prend la présidence du CSP Elite qui repart en Nationale 1. Aujourd’hui, Fred Forte se bat pour maintenir Limoges au sommet du basket tricolore. Quelle vie !

Lorsque le Slovène Jurij Zdovc quitte le CSP* en 1993, Fré­déric Forte doit prendre ses responsabilités. Il n’a que 24 ans mais semble jouer comme un vétéran. Faut-il réellement s’en étonner ? Le Caennais aux origines italiennes débuta en Nationale 1A à 16 ans et demi. Et puis il a incroyablement progressé au cours de cette saison 1992-93 qui a vu Limoges se hisser sur le toit de l’Europe. Ce n’est pas le meneur le plus athlétique ni le plus rapide mais dans ce rôle de 6e homme, il s’est épanoui et il a emmagasiné de l’expérience. Forte est un garçon intelligent. Lucide et sobre, cet organi­sateur-shooteur doté d’un tir à 3 points fiable apporte ce dont son équipe a besoin. Son surnom – « le Cerveau » – résume tout ! Avec son excellente lecture du jeu et sa capa­cité à contrôler le tempo, c’est le meilleur relais du coach sur le terrain.
En 1993, les journalistes lui décernent le Prix Orange pour sa gentillesse, sa disponibilité et son esprit d’analyse. « Je suis arrivé dans le basket lorsqu’il se professionnalisait, commente-t-il à l’époque. Répondre à la presse ou signer des autographes fait partie du métier. Lorsque j’ai du temps libre, je regarde des matches européens ou de la NBA. Ça fait un bail que les gens me voient au plus haut niveau, c’est vrai. J’ai essayé d’évoluer au maximum de mes possibilités. J’ai eu la chance d’intégrer des équipes médiatisées qui obtenaient de bons résultats. »

« George Eddy m’a appris les bases à Caen »
Tout commence en Normandie. Nous sommes au milieu des années 70. Fred essaie d’imiter ses frangins dans la cour de la maison familiale. Son père a goudronné une partie du jardin et installé un panneau de basket. « Mes frères jouaient tous les soirs. Moi, le petit dernier, j’avais envie de leur res­sembler et de les épater. J’avais 5 ans. » Pour assouvir sa passion, Fred s’inscrit au Caen Basket Club, une formation qui connaît alors son heure de gloire (deux finales de Natio­nale 1A en 1977 et 79, une demi-finale de Coupe des Coupes contre Bologne en 1978). « Les joueurs de l’équipe première venaient entraîner les benjamins tous les mercredis. Bob Riley, Victor Boistol et George Eddy (ndlr : arrivé en 1980) m’ont appris les bases. Tous les samedis, j’allais les encourager. »

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Retenu dans toutes les sélections de jeunes, le meneur caennais, fils d’immigré italien (prononcer « Forté »), trace sa route. Djordje Andrisajevic, le coach yougoslave des seniors, lui donne sa chance. Fred a 16 ans et il n’est encore que cadet. Avant de passer pro, il a fait des essais dans des clubs de N2 et de N3 de la région. Personne n’a voulu le conserver. Deux années passées à s’aguerrir à Caen changent la donne : Forte intéresse les grosses cylindrées. Et il commet une erreur. Il voit trop grand. « Je me suis dit : « Quitte à partir de mon club formateur, autant viser haut. » J’ai choisi Limoges, le top. »
C’est le flop. Durant la saison 1988-89 ponctuée d’un titre de champion de France, il se retrouve au bout du banc (2.2 pts par match). Le petit prodige du basket tricolore déboule dans une équipe qui a remporté la Coupe des Coupes. Avec Michel Gomez, elle privilégie le jeu rapide et le un contre un. Ce n’est pas la tasse de thé de Fred, qui se tape une grosse déprime. « Je n’ai pas songé à stopper ma carrière mais j’ai cru que je n’étais qu’un bon petit joueur de Deuxième division. Avec le recul, je pense que cette expérience m’a fait du bien. Quand on a remporté le titre euro­péen à Athènes, je n’ai pas immédia­tement repensé à mon premier passage au CSP mais par la suite, je me suis rendu compte que je revenais de très loin… »

L’enfer à Gravelines
Pour faire le vide et tenter d’effacer ce premier échec, Fred s’engage à Gravelines. Nouveau traquenard. Pendant six mois, c’est l’enfer. Frédéric a perdu confiance en lui, en son basket. Le public le siffle. « Je suis allé voir l’entraîneur, Jean Galle, parce que ça n’allait pas du tout. Il m’a dit : « Viens une heure avant les autres, je te ferai bosser. » Au début, nous ne faisions que discuter. Puis j’ai travaillé. Jean m’a réveillé. » Pour évoquer leur relation, Fred parle de « complicité fabu­leuse ». Gravelines se qualifie pour sa toute première Coupe d’Europe. Forte (10.7 pts, 5.1 pds) fait désormais partie de l’élite des meneurs français. Avec le Choletais Antoine Rigaudeau, il incarne la relève.

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Et là, nouveau coup de théâtre. Alors qu’il s’est tota­lement relancé dans le Nord, ce passionné de jeux vidéo prend une décision culottée : retourner à Limoges ! Nous sommes en 1991, année où le Caennais devient par ailleurs champion du monde militaire. « C’était le pari de ma carrière. Soit je n’y retournais plus jamais, soit je prouvais que je pouvais y arriver. J’ai choisi la seconde solution. » Pour Fred, une grande carrière passe nécessairement par le CSP. A son départ en 1989, le président Xavier Popelier le lui avait garanti : un jour ou l’autre, il redeviendrait Limougeaud.
Le Normand s’est fixé pour objectif de parti­ciper au Final Four du championnat d’Europe des clubs. Il n’aura pas à regretter son choix. Au bout de l’aventure, il y a cette interception sur Toni Kukoc dont on lui reparlera sans doute jusqu’à la fin de sa vie. « Tout le monde a retenu cette action, peut-être parce que Kukoc allait signer aux Bulls. C’est un symbole, certainement, mais ce n’est pas forcément l’action décisive du match. Etre champion d’Europe, ça t’apporte de la notoriété mais ça s’oublie vite. Bon, c’était sympa… Je me baladais à Paris avec ma copine lorsque deux amoureux de 25 ans environ, qui n’avaient pas vraiment le look basket, m’ont crié depuis l’autre trottoir : « Super pour le titre ! » Ça m’a fait chaud au cœur. Avant, quand j’étais en civil, je ressemblais à M. Tout-le-monde et personne ne m’interpellait. »

Adversaire de la « Dream Team » de 1992
Au milieu des années 90, Fred n’est quand même plus un inconnu ! A son actif, trois participations à l’Euro (1991, 93, 95). Dans le cadre de sa préparation pour les J.O. de Barce­lone, la « Dream Team » fait escale à Monaco. Forte figure dans l’équipe de France qui affronte les stars amé­ricaines (15 mn, 5 pts). Il dispute son premier match avec les Bleus en mai 1991 contre la Yougoslavie et son dernier en novembre 1995 contre la Suède. On l’a dit, il y eut aussi un titre mondial avec les militaires. « Aucune équipe française n’avait été championne du monde avant nous. En remportant ce trophée, j’ai éprouvé un sentiment de plaisir et de fierté. Les A, c’était la récompense suprême. « La Marseillaise » me donnait des frissons. »
Avec le CSP aussi, Forte fait le plein de sensations fortes. Le titre européen – deux Final Four et un quart de finale en trois ans -, deux titres de champion de France (trois en tout avec celui de 1989), deux Coupes. Et la rencontre face aux Lakers de Magic Johnson durant l’Open McDonald’s de 1991. Plus riche en émotions, pour Fred, que le match contre la « Dream Team ». Parce que cela venait avant et parce que seuls Limoges et Badalone figuraient au programme des Californiens. « Comme tout le monde, j’admirais Magic Johnson et Michael Jordan mais je n’avais pas de préfé­rence. » Au sujet de sa situation très particulière en 1993 – international tricolore mais remplaçant de Zdovc -, il déclara à « L’Equipe » : « Il y a du bon et du mauvais mais il faut savoir ce que l’on veut. A mon âge, les joueurs ont tendance à vouloir du temps de jeu pour prouver quelque chose. J’ai déjà connu ça à Gravelines où je jouais 30 minutes. »

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En 1997, le CSP et son n°4, six fois All-Star, se séparent une deuxième fois. Le meneur de 1,90 m formé au Centre fédéral s’engage au Paris Basket Racing, entraîné par son ancien mentor Bozidar Maljkovic. Après une saison dans la capitale, où l’a précédé son ancien camarade de chambrée Richard Dacoury, il s’exile en Grèce. En 1999, il est de retour dans l’Hexagone, dans les rangs du promu Strasbourg. Il passera quatre années en Alsace. Le club ne grandit pas assez vite à son goût. Alors, il réalise son rêve : jouer en Italie (Avellino en Lega, Scafati en Lega Due). « J’ai mordu dans cette expérience, expliquait-il au « Populaire du Centre ». Voir ma fille parler italien et mon père, qui s’était toujours sacrifié pour faciliter mon inté­gration, se sentir chez lui… Ce sont des moments de pur bonheur. »

Un président comblé
Le 6 juillet 2004, sur la route reliant la Normandie et Paris, Fred lit la presse sportive et apprend que la disparition du CSP est programmée pour le lendemain. « Je ne pouvais pas rester sans rien faire. Ce club m’avait tout donné. » Comme joueur, ses meilleures années sont derrière lui. Forte souffre d’un cancer qui précipite la fin de sa carrière. Une nouvelle aventure commence.
Le héros d’Athènes préside aux destinées du Limoges CSP depuis maintenant une décennie. Après avoir déposé le bilan, le club était reparti en Nationale 1, équivalent de la Troisième division. Il a connu une montée en Pro B en 2006, deux montées en Pro A en 2010 et 2012 et une descente en Pro B en 2011. Le meilleur était à venir : le CSP a été sacré champion de France de Pro B en 2012 et champion de France de Pro A au printemps dernier. Cet automne, Limoges a signé son grand retour en Euroligue.
Coach de l’équipe à l’étage inférieur, en 2006-07 et plus brièvement en 2007-08, Forte porta une double casquette, président-entraîneur. Une décennie plus tôt, il avait déclaré : « Après ma carrière, j’aimerais rester dans le milieu, comme directeur sportif ou journaliste. » Son record de points en Pro A : 19 contre… Limoges en janvier 2003. Durant sa deuxième année à Strasbourg, il signa sa meilleure moyenne de points en carrière (13.3 plus 5.3 pds). Fred Forte a été international à 75 reprises.

* A l’arrière, Sasha Obradovic fut remplacé par Danny Young avant l’Open McDonald’s à Munich, en oc­tobre 1993.

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