Cyclisme

Eddy Merckx : « Je ne suis pas le plus grand coureur cycliste de tous les temps »

Même s’il s’en défend, Eddy Merckx est le plus grand champion de l’histoire cycliste. Avec Bernard Hinault, Fausto Coppi, Miguel Indurain, Lance Armstrong, qu’il cite, il a écrit la légende d’un sport dont il est tombé amoureux durant l’après-guerre et au sein duquel il est toujours très actif, au travers des cycles Eddy Merckx. « Le Cannibale » nous raconte l’histoire de sa passion. L’histoire d’une vie.

PLANETE CYCLISME : Eddy, racontez-nous votre choix pour le cyclisme, comment est née cette histoire d’amour ?
Eddy MERCKX :
Depuis que je suis gosse, j’ai baigné dans ce sport. On m’emmenait sur le Tour de France avec mon petit vélo. Je regardais les coureurs et lors des tests d’orientation à l’école, à la question « Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? », je répondais « Coureur cycliste ». On me répondait : « Non, ce n’est pas un métier. » C’était parti. J’ai suivi mes études, essayé le foot, le basket, la natation mais à 16 ans, j’ai pris ma première licence et commencé à courir. Ma première course fut le 6 juillet 1961 à Laeken (ndlr : il remportera près de 100 courses amateurs, terminant avec un titre mondial en 1964 avant de passer pro au printemps 65). Le vélo est en moi depuis l’âge de 5-6 ans !

PLANETE CYCLISME : Soixante ans plus tard, il représente le choix d’une vie, bien plus que la carrière d’un sportif de haut niveau…
E.M. :
C’est mon sport. C’est là où je me sens le mieux. Dans le vélo. Après ma carrière, j’ai eu la chance de faire la connaissance de M. De Rosa (ndlr : fabricant italien qui montait les vélos Merckx avant l’arrêt de sa carrière). Il m’a appris le métier. Je suis allé chez lui puis en Belgique. Il n’y avait pas d’école pour cela. Ma carrière dans le cyclisme a continué après les courses.

PLANETE CYCLISME : Que retenez de votre carrière ? On parle de plus de 600 victoires, de la plénitude, de votre complémentarité sur la route…
E.M. :
Je retiens toutes les victoires. La plus belle reste le Tour de France 1969. Il y aussi le Mondial, les sept Milan-San Remo. De grands moments, Paris-Roubaix avec le maillot champion du monde 1968 et celui avec 5’ d’avance sur le 2e (ndlr : Roger De Vlaeminck en 1970). Ma carrière n’a pas toujours été belle. Il y a les mauvais moments, la chute de Blois en 1969 (sur la piste, il va chuter en course derrière derny. Son entraîneur, Fernand Wambst, y laissera la vie).

PLANETE CYCLISME : Si on ne devait retenir qu’une chose de vous, ce serait quoi ?
E.M. :
Je suis un sportif qui a vécu pour son sport, qui avait du talent mais qui a surtout beaucoup travaillé.

PLANETE CYCLISME : Avez-vous, en regardant votre carrière, des surprises et des regrets ?
E.M. :
Des regrets, certainement pas. Je me souviendrai toujours de mon exploit aux Trois Cimes de Lavaredo (ndlr : sur le Tour d’Italie 1968, pour son le premier de ses 5 titres) dans les Dolomites. Lors de la 12e étape, j’avais fait une bonne partie de la course en tête, seul, et j’avais distancé Felice Gimondi et Luis Ocana de plus de 7’ (il reprendra ce soir-là le maillot rose à Michele Dancelli, perdu au soir de la 3e étape, et ne le lâchera plus). Il y aussi l’édition 1974, le dernier Giro, que j’avais remporté avec 12’’ d’avance sur Gianbattista Baronchelli. De drôles de situations…

PLANETE CYCLISME : Et s’il ne fallait retenir qu’une victoire ?
E.M. :
Le Tour 1969 ! Cela faisait 30 ans que la Belgique n’avait plus remporté la Grande Boucle. Depuis Sylvère Maes en 1939 exactement. Quand on est gamin en Belgique, on joue au Tour de France. Et ca, ça veut tout dire, voilà !

PLANETE CYCLISME : Existait-il des courses que vous adoriez et d’autres que vous détestiez ?
E.M. :
J’aimais beaucoup les classiques ardennaises comme Liège-Bastogne-Liège. Après, détester ? Ce Paris-Tours, que je n’ai jamais remporté, n’était pas fait pour mes qualités, pas assez dur, placé trop en fin de saison. J’avais déjà beaucoup couru avant. J’aurais pu le remporter. En 1968, j’ai emmené le sprint pour Guido Reybrouck (ndlr : qui y réalisera le triplé après ses succès en 1964 et 66).

PLANETE CYCLISME : Bernard Hinault, lui, détestait Paris-Roubaix…
E.M. :
Ce Paris-Roubaix n’était pas une partie de plaisir. Maintenant, je l’ai remporté trois fois. Et à mon époque, tous les coureurs y étaient. C’était la reine des classiques. J’y ai aussi connu de la malchance à 5 km de l’arrivée. C’est le cyclisme. Il faut faire toutes les courses. Si je ne m’étais pas attaqué au record de l’heure par exemple, ma carrière aurait été incomplète. Je tenais à être présent partout !

PLANETE CYCLISME : Avez-vous préféré certains directeurs sportifs à d’autres ?
E.M. :
Oh oui. Ma relation avec Giorgio Albani (ndlr : chez Molteni de 1972 à 76), c’était l’idéal. Avec Guillaume Driessens (Faema en 1969-70, Molteni 1971), certainement pas. C’était le plus mauvais. Gaston Plaud (Peugeot en 1966-67), c’était bien. Albani est l’un des principaux directeurs sportifs qui ont compté dans ma carrière.

PLANETE CYCLISME : Jean-Paul Ollivier a dit un jour que nommer le plus grand coureur de tous les temps n’était pas possible. Les époques sont incomparables selon lui. Est-ce votre avis ?
E.M. :
Absolument. Le plus important est d’être le meilleur de sa génération. Je l’ai été. Après, passer outre les générations ne veut rien dire. C’est absurde. Chaque époque a ses spécificités. Est-ce qu’un champion d’hier aurait été champion aujourd’hui ou demain ? Il faut beaucoup de travail, se remettre en question chaque année.

PLANETE CYCLISME : On dit pourtant que vous êtes le plus grand coureur cycliste de tous les temps…
E.M. :
Je ne le suis pas. Ça ne veut rien dire de dire que je suis le plus grand champion de tous les temps. Prenez les autres époques. Bernard Hinault a été un grand champion, Lance Armstrong, Jacques Anquetil, Fausto Coppi, Miguel Indurain aussi… Tous les coureurs qui ont marqué leur génération sont des grands champions. Tout change, tout évolue et les champions avec.

PLANETE CYCLISME : On vous surnommait « le Cannibale ». Cela vous plaisait ?
E.M. :
Franchement, cela m’était égal.

PLANETE CYCLISME : Vous avez tout gagné, dominé tous vos adversaires. Y en a-t-il certains que vous avez aimé affronter ?
E.M. :
Felice Gimondi, Luis Ocana, Franco Bitossi, Italo Zilioli, Walter Godefroot, Roger De Vlaeminck, Francesco Moser. Des adversaires avec lesquels on avait plus d’affinités dans une carrière. Bernard Thévenet aussi. A mon époque, le milieu était plus familial. Les relations entre coureurs étaient différentes, avec les équipiers notamment. Maintenant, c’est Dieu pour tous et chacun pour soi…

PLANETE CYCLISME : Auriez-vous aimé rouler à une autre époque, avoir d’autres adversaires à affronter ?
E.M. :
La question ne se pose pas. Comment puis-je dire que j’aurais aimé affronter Anquetil ou Hinault ? On ne compare pas les générations, c’est tout.

PLANETE CYCLISME : Comment avez-vous vécu le cyclisme depuis l’arrêt de votre carrière professionnelle ?
E.M. :
Il a bien évolué. Les coureurs se sont mis à gagner plus d’argent. C’est bien, c’est mérité. Je ne me plains pas mais les coureurs de ma génération méritaient plus que ce qu’ils ont gagné. Avec Greg LeMond et Bernard Tapie, plus d’argent est arrivé. A cette époque, les coureurs ont commencé à gagner plus. Il y a eu aussi plus de grands sponsors. C’est une évolution logique par rapport à la société. Je ne vois pas pourquoi un coureur cycliste ne pourrait pas gagner autant qu’un joueur de tennis ou de football. Aujourd’hui, un coureur est bien loin. Il mérite de bien gagner sa vie.

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PLANETE CYCLISME : A la base, le cyclisme était un sport très européen, avec ses pays et ses courses très localisés. Aujourd’hui, on s’étend de plus en plus. Le World Tour se court sur quatre continents, il y a des équipes en Russie, on va courir en Chine… Cette évolution va-t-elle dans le sens de l’histoire ?
E.M. :
La mondialisation de ce sport est importante. Il y a maintenant l’Asie. Tout cela est profitable au cyclisme. C’est logique. Il y a aussi les sponsors qui sont intéressés par ce phénomène. Il est certain qu’il faut préserver les grandes courses, San Remo, Roubaix, les Flandres, l’histoire. Les grands champions doivent participer à ces épreuves. Mais après, il faut s’ouvrir.

PLANETE CYCLISME : L’autre réalité, c’est le dopage. Est-ce l’exigence du sport, la volonté de l’homme de dominer l’autre à tout prix, le reflet de la société ?
E.M. :
Je ne pense pas qu’un coureur peut savoir qu’en prenant tel produit, il sera meilleur. Cela vient du secteur médical. Le dopage est un fléau et le sport cycliste est celui qui le combat le plus. Chez nous, les affaires sortent. Chez les autres, on les met à la poubelle.

PLANETE CYCLISME : Prônez-vous la tolérance 0 ? Etes-vous indulgent ? Pensez-vous, comme certains, qu’il faudra légaliser le dopage un jour ?
E.M. :
Oh non ! Tout dépend du produit avec lequel un coureur est pris. C’est comme dans la vie. Il n’y a pas les mêmes solutions si vous tuez quelqu’un ou si vous volez quelque chose. Il est absurde de vouloir légaliser le dopage. Il faut garder une éthique dans le sport mais il ne faut pas aller trop loin non plus. Il ne faut pas que ce soit une hantise. Attention, le dopage est un commerce.

PLANETE CYCLISME : Vous êtes très présent dans le milieu aujourd’hui. Votre nom est associé à votre marque, les vélos Merckx et vous équipez la Quick Step. C’est votre façon de transmettre votre expérience aux autres plus qu’en étant directeur sportif ou manager ?
E.M. :
C’est ma passion, je le dis toujours. Directeur sportif ou manager, ce n’est pas ce que je voulais. Moi, c’était plus le matériel, la géométrie, la qualité des vélos.

PLANETE CYCLISME : Le milieu du matériel évolue beaucoup depuis des années. Cela vous plaît, toutes ces nouveautés d’année en année ? Entre les vélos d’aujourd’hui et les vélos d’hier, l’évolution va t-elle dans le bon sens ?
E.M. :
Il y a une grande différence. Les matériaux sont différents. Tout évolue dans le sport. Les vélos sont de plus en plus performants. Il faut juste faire attention à la sécurité. A un moment, il faut être méfiant par rapport à la légèreté des cadres, aux vélos qui cassent. Quand un coureur descend un col à plus de 100 km/h…

PLANETE CYCLISME : La course à l’armement prime souvent dans ce sport. On cherche les vélos les plus légers pour aller toujours plus vite. N’en fait-on pas trop ?
E.M. :
Je me dis parfois que les cadres sont trop légers. Après, il y a la réglementation. A partir du moment où c’est justifié, en accord, c’est bon. Il y a le label à avoir, l’agrément de l’UCI sur le cadre pour pouvoir l’envoyer en compétition. Le risque est la limite, de toute façon.

PLANETE CYCLISME : On a l’impression que l’homme dépend de plus en plus de sa machine. A votre époque et avant, c’était l’homme avant la machine ?
E.M. :
Cela reste toujours l’homme avant. La machine ne fait pas la différence. Vous pouvez avoir le vélo que vous voulez, si vous n’êtes pas costaud ou que vous ne voulez pas… C’est l’homme qui fait la différence avec son travail, son talent et la fameuse remise en question chaque année.

PLANETE CYCLISME : Pouvez-vous définir votre vision du cyclisme en deux ou trois mots ?
E.M. :
C’est le plus beau sport du monde, le plus vrai. Un sport individuel qui se court en équipe. On ne peut pas être seul à courir contre 200 personnes.

PLANETE CYCLISME : Vous avez toujours eu une belle équipe autour de vous…
E.M. :
Quand vous êtes le plus fort, les adversaires ne roulent plus pour gagner mais pour vous faire perdre. A cause de cela, il faut de bons équipiers. C’est aussi une question tactique.

PLANETE CYCLISME : Conseilleriez-vous ce sport à des jeunes aujourd’hui ?
E.M. :
Et comment donc ! Le cyclisme réclame de la volonté, du talent, un mode de vie sain. Ce n’est pas en prenant des médicaments que l’on devient coureur cycliste. Il y a beaucoup plus de problèmes en discothèque que dans le cyclisme. Je recommande ce sport. Il y a toujours des tricheurs mais chez nous, il y en a moins par rapport à d’autres sports. Alors, franchement, oui, je le recommande à tous les jeunes sans problème.

Edouard Louis Joseph MERCKX
Sans comptabiliser sa période chez les amateurs et en cyclo-cross, Eddy Merckx a glané chez les pros, sur la route et sur piste plus de 600 bouquets. C’est simple, il a tout gagné ou presque comme ce Paris-Tours pas assez sélectif selon lui et mal placé, qui s’est toujours refusé à son palmarès. Sans énumérer toutes ses victoires, voici quelques-unes de ses plus belles conquêtes.

– Né le 17 juin 1945 à Meensel-Kiezegem (Belgique)
– Carrière amateurs : 1961-64
– Principales victoires : champion de Belgique (1962), champion du monde (1964)
– Carrière professionnelle : 1965-78
– Equipes pros : Solo-Superia (1965), Peugeot-BP-Michelin (1966-67), Faema (1968-69), Faemino (1970), Molteni (1971-76), Fiat (1977), C&A (1978)
– Principales victoires pros : champion du monde (1967, 71, 74), 5 Tours de France (1969, 70, 71, 72, 74 avec 34 étapes, 3 maillots verts, 2 maillots à pois et 5 classements du combiné), 5 Tours d’Italie (1968, 70, 72, 73, 74 avec 24 étapes, 2 maillots par points et 2 maillots de la montagne), 1 Tour d’Espagne (1973 avec 6 étapes, 1 maillot par points et 1 classement du combiné), 1 titre de champion de Belgique sur route (1970), 7 Milan-San Remo (1966, 67, 69, 71, 72, 75, 76), 2 Tours des Flandres (1969, 75), 3 Paris-Roubaix (1968, 70, 73), 5 Liège-Bastogne-Liège (1969, 71, 72, 73, 75), 2 Tours de Lombardie (1971, 72), 3 Flèches Wallonnes (1967, 70, 72), 3 Gand-Wevelgem (1967, 70, 73), 3 Paris-Nice (1969, 70, 71 avec 21 étapes). Sur piste : recordman de l’heure en 1972 avec 49,431 km à Mexico.

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