Basket

Ed et Charles O’Bannon : O rage, ô désespoir…

C’est l’histoire de deux frangins sacrés champions NCAA sous le même maillot. En 1995, après 20 ans d’attente, Ed et Charles O’Bannon offrent un onzième titre aux Bruins de UCLA. Impossible de dissocier ces deux-là. L’un se prénomme Edward Charles, l’autre Charles Edward. Ensemble, ils rendirent sa fierté à la fac la plus titrée du basket américain. Et aucun des deux ne parvint à se faire une place en NBA… Bonjour tristesse !

Printemps 1995. Finale de rêve en NCAA. UCLA affronte Arkansas, le champion sortant. A gauche, un basket californien servi show avec les frères O’Bannon. A droite, une défense de fer et le destroyer des raquettes Corliss Williamson. « Mondial Basket » part en reportage à Seattle à l’occasion du Final Four. Deux mois plus tôt, les frangins O’Bannon avaient déjà droit à un gros sujet dans nos colonnes. La NCAA ? Trois-cents équipes, trois mille joueurs noyés dans l’anonymat d’une compétition hors normes. Direction la Côte Ouest, aux pieds de Beverly Hills et Bel Air. Les quartiers chics et chocs de Los Angeles. Face à vous, 170 hectares de verdure et de bâtiments. Ici, 35 000 étudiants vous contemplent. Vous êtes sur le campus de UCLA (University of California, Los Angeles). U.C.L.A., quatre lettres magiques. Une institution.
Depuis toujours, la NCAA et UCLA vivent une véritable histoire d’amour. Entre 1964 et 1975, les Bruins remportent 10 fois le titre. C’est l’ère du grand John Wooden. Vingt-sept années de coaching. Six-cent-vingt victoires pour 147 défaites. Le campus a vu défiler Lew Alcindor (devenu Kareem Abdul-Jabbar), Bill Walton, Gail Goodrich… Plus tard viendront Mark Eaton, Pooh Richardson, Reggie Miller, Tyus Edney, Baron Davis. Et notre Jérôme Moïso national. C’est la même fac qui a formé Russell Westbrook et Kevin Love. En cette année 1995, deux frangins redonnent des couleurs à l’université la plus titrée du pays. Leurs noms : Ed et Charles O’Bannon. Ed, 23 ans, 2,04 m pour 95 kg, joue ailier-ailier fort. Il est senior. Charles, 19 ans, 1,95 m pour 88 kg, est arrière-ailier. Il dispute sa saison sophomore. Avec ces deux garçons du coin (Ed est né à Los Angeles, Charles à Bellflower), le Pauley Pavillon retrouve son ébullition d’antan. Cette salle de 13 000 places est strictement réservée aux basketteurs.

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Ed, l’aîné, termine donc son cursus. Etudiant en histoire, il est papa d’un petit garçon. Il parle de devenir prof dans un lycée. Issue a priori improbable : c’est l’un des ailiers que la NBA s’arrachera lors de la prochaine draft. Charles, le cadet, étudie les sciences sociales depuis deux ans. Lorsqu’il débarqua sur ce campus immense, Ed le laissa un peu seul. « Je suis son frère, pas son père. S’il a besoin de moi, je l’aiderai. Mais je préfère qu’il se débrouille seul. »

Ed aurait dû jouer à UNLV
Les frères O’Bannon n’ont pas l’habitude de se balader ensemble dans les allées de UCLA mais il est impossible de les louper sur un terrain. Ils sont indissociables. Comme leurs patronymes : l’un se prénomme Edward Charles, l’autre Charles Edward… Rares sont les frères réunis dans la même équipe de college. Mais Ed se défend d’avoir influencé Charles : « Pendant la période de recrutement, nous avons discuté. Je l’ai conseillé. Au moment du choix, on a parlé basket. C’est son cœur qui l’a guidé. » Tous deux participèrent au McDonald’s All American à trois ans d’intervalle (1990, 93). Et sans une sanction disciplinaire, ils n’auraient jamais été réunis à UCLA. Initialement, Ed devait prendre la direction de Las Vegas. Le jour où la direction de UNLV fut mise en cause pour ses pratiques en matière de recrutement, l’aîné des O’Bannon se chercha un autre campus. Il s’arrêta au plus proche.

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Dès la saison 1993-94, l’entente entre les deux frangins propulse UCLA parmi l’élite du basket universitaire US. Ils sont éliminés au 1er tour du Final Four par Tulsa (112-102) ? Pas de problème, ils remettront ça ! « J’attends beaucoup d’Ed cette saison, explique le coach, Jim Harrick, en 1995. Il est capable de planter 24 points et de prendre 19 rebonds dans un match. Il doit juste comprendre qu’il peut le faire à chaque fois. Charles, lui, doit mieux finir ses contre-attaques et travailler son tir extérieur. Je le vois bien percer comme second arrière en NBA. » Le fait d’être frangins constitue-t-il vraiment un avantage ? « Quelque part, je crois que nous avons un sixième sens, avance le cadet. Je sais où se trouve Ed sur le terrain, je connais son style, je sens quand il veut recevoir la balle, je connais le type de tir qu’il va prendre… » Les stats de Charles sont nettement moins consistantes que celles d’Edward. Normal, deux saisons les séparent.
Ed bouclera l’exercice avec une moyenne de 20.4 points et 8.3 rebonds. Charles s’affichera à 13.6 points et 6.1 rebonds. L’aîné est le leader offensif indiscutable de la formation californienne. Il a été retenu dans le meilleur cinq de la Conférence et figure parmi les cinq meilleurs universitaires du pays. Mais pas de jalousie entre les deux. « Je ne suis pas sans arrêt dans ses pattes, précise Charles. Je développe ma propre identité. Je suis un étudiant comme les autres qui apprend, travaille, fait ses devoirs, mange à la cafétéria, s’amuse avec ses potes. Dans le jeu aussi, on est différents, avec des styles incomparables. L’an passé, pour ma première saison, il m’a guidé tout en me laissant découvrir les choses. Il ne m’a pas abandonné mais il me laisse m’épanouir. Maintenant, je sais que si j’ai des problèmes, je pourrai compter sur lui. »

Bill Clinton premier fan des Razorbacks
Place à la « March Madness ». Un mois de délire et de folie purs. Avec ses records, qu’il s’agisse de spectateurs, d’audiences, de hot dogs vendus ou de T-shirts écoulés. Passion et business version « Guerre des étoiles ». La recette est bien rodée mais le plat principal se renouvelle chaque année. Des 64 équipes qui s’étaient mises en quête du titre, il n’en reste que quatre. Deux tenteront d’entrer dans la légende. La finale met aux prises Arkansas, champion sortant, et UCLA. Les Razorbacks ont sorti Texas Southern, Syracuse, Memphis, Virginia et North Carolina. Les Bruins se sont payé Florida International, Missouri, Mississippi State, Connecticut et Oklahoma State.

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En 76 saisons de basket universitaire, UCLA a collectionné 1 351 victoires, 15 participations au Final Four et donc 10 titres de champion. Tous sous l’ère du légendaire John Wooden. Depuis, plus rien. Vingt ans de disette. Aucun des cinq successeurs de Wooden n’a réussi à rapporter le trophée à la maison. « Coaches ou joueurs, on ne pense qu’à ça quand on entre sur le parquet », affirme Jim Harrick, l’entraîneur. Pour Arkansas, le rêve est devenu réalité la saison précédente (76-72 contre Duke en finale). Sur la route du back-to-back, les Razorbacks ne craignent personne. Pour le Final Four 1995, l’Amérique cesse de respirer. En demi-finales, chacun révise ses gammes. UCLA écarte la surprise de l’année, l’Oklahoma State du redneck Bryant Reeves, alias « Big Country ». Ce soir-là, Tyus Edney, l’arrière des Bruins, déballe tout son arsenal. Trente-sept minutes, 21 points, 5 passes. A lui seul, il résume le basket californien : inspiration, rapidité, fluidité… Tout pour le fun ! Ed, Charles, le débutant Toby Bailey et le massif Tchèque George Zidek se chargent de convertir en points la créativité de Tyus, parfois relayé par Cameron Dollar.
Quand à trois minutes de la fin, Edney quitte le parquet en se tenant le bras, l’étiquette de « Meilleur joueur du tournoi » collé au poignet qu’il se tient, personne ne se doute de la gravité de sa blessure. Entorse. Le drame. En face, on ne fait pas de sentiment. Quand ils défendent, aucune lamelle du parquet n’échappe aux semelles bruyantes des Razorbacks. Pour accéder au panneau, il faut se coltiner la paire de malabars Corliss Williamson-Dwight Stewart. North Carolina, très impressionnant avec ses deux joyaux Jerry Stackhouse et Rasheed Wallace, essaie de contourner la forteresse. En vain. Le tube « We are the champions » résonne encore dans les têtes côté Arkansas. Repris par l’homme le plus puissant du monde et premier fan de l’équipe : le président Bill Clinton, ancien gouverneur de l’Etat.

Plagistes californiens contre commando de paras
Dernière étape sur la route menant au titre. Plantons le décor. Avec leurs survêtements jaunes et leurs tuniques blanches, les joueurs de Jim Harrick semblent débouler tout droit de la plage. Ils transforment le parquet en cour de récréation. En face, avec leurs tenues rouge sang et leur parade rythmée du doigt par Nolan Richardson, les joueurs d’Arkansas ont plutôt l’air de militaires en service commandé. Contraste… Le parquet s’illumine. Entre-deux. Tyus Edney, manchot, tient bien sa place. Pendant 3 minutes, Scotty Thurman, Clint McDaniel et Corey Beck lui font comprendre qu’en temps de guerre, on n’envoie pas les blessés au front. 10-5 pour Arkansas. Temps mort.

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Jim Harrick fait un peu flamber Cameron Dollar, gentil manieur de ballon et bon passeur. « Quand j’ai compris que Tyus ne pourrait plus jouer, je me suis dit : « Man, voici un big job… » J’avais 37 minutes pour réaliser un exploit. » Premier ballon. Passe. Interception. 12-5 pour les Razorbacks. Deuxième ballon. Passe. Ed O’Bannon se goinfre en dunkant. En attaque, les deux frangins se régalent, imités par Toby Bailey, surprenant freshman. Côté défense, le coffre-fort George Zidek, branché informatique, se charge de déprogrammer Corliss Williamson. Résultat : un piteux 3/16 pour « Big Nasty », le meilleur joueur de la finale 1994. Un point d’avance à la pause pour UCLA, 40-39.
Les Razorbacks sont pris à leur propre piège. Dix-huit ballons perdus face à la défense de zone des Bruins qui s’appuient sur une rotation de seulement sept joueurs contre 12 pour Arkansas. Cinquante rebonds à 31 pour les Californiens, dont 17 pour le seul Ed O’Bannon. Scotty Thurman, l’ailier flingueur des Razorbacks, a perdu la mire (2/9, 5 pts). Mais pas la parole : « Je ne les croyais pas capables de bien jouer tous les coups, d’éviter tous nos pièges et surtout de nous museler comme ils l’ont fait. » UCLA s’impose 89-78. Auteur d’un match somptueux (30 pts, 10/21, 9/11 aux lancers, 17 rbds, 3 pds, 3 ints), l’aîné des O’Bannon est désigné M.O.P. du tournoi. Il sera retenu dans le premier cinq All-America par l’agence Associated Press et recevra – distinction ô combien symbolique – le John Wooden Award, en plus de l’Oscar Robertson Trophy. La soirée fut belle aussi pour Toby Bailey (26 pts, 9 rbds, 3 pds). Et que dire de celle de Charles qui se démultiplia sur le parquet, rapportant 11 points, 9 rebonds, 6 passes, 2 interceptions et 2 contres ? Heureux UCLA ! Après 20 ans d’attente, les Bruins sont de retour au sommet de la pyramide NCAA. Déjà, les images de bonheur tournent en boucle sur les télés. Celle, aussi, du tir à cinq secondes de la sirène de Tyus Edney qui évita aux Bruins de se faire sortir par Missouri. Après avoir échappé au piège de deux prolongations contre Syracuse, Arkansas a trouvé son maître.

Chez les Nets, Ed a le mal du pays
Le destin a choisi son camp. Le soleil de Californie. Ed O’Bannon et Toby Bailey sont retenus dans le meilleur cinq du tournoi avec Corliss Williamson, Clint McDaniel et Bryant Reeves. Le premier savoure une douce revanche sur la vie. Cinq ans plus tôt, à six jours du début du practice à UCLA, son genou l’avait lâché dans un pick-up game. Rupture du ligament croisé antérieur à la réception d’un dunk. Dix-huit mois d’arrêt. Une greffe fut nécessaire. Les médecins craignaient que Ed ne puisse plus jamais remarcher normalement. Le terrain les fit mentir. En 1991-92, O’Bannon sort du banc et prend part à 23 rencontres. Tout cela est désormais très loin. On lui promet la Lune en NBA. C’est sûr, une grande carrière l’attend chez les pros…

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Parce qu’il a toujours vécu sur la Côté Ouest, « Ed-O » (son surnom au college) espère atterrir dans une équipe de la Western. Les Warriors sélectionnent Joe Smith au premier rang. Les Clippers prennent Antonio McDyess. Les Wolves tentent le pari Kevin Garnett. Vancouver fait dans le rustique avec Bryant Reeves. Les Trail Blazers, peut-être ? Non, Portland lui préfère Shawn Respert, arrière senior de Michigan State. Le leader des Bruins se retrouve à l’autre bout du pays : les Nets le retiennent en 9e position… La signature d’un contrat de 3 ans et 3,9 M$ ne suffit pas, Ed a le mal du pays. Sa saison rookie ne ressemblera à rien (6.2 pts sur un peu moins de 20 minutes, 39% aux tirs et 17.9% derrière l’arc). Livrée à elle-même, la starlette des Bruins déchante. O’Bannon est ralenti par un genou en compote. Son manque de vitesse, son manque de taille, son physique très léger : en NBA, tout le pénalise.
Le 17 février 1997, alors que son pourcentage d’adresse est tombé à 36.7, le héros de UCLA est parachuté à Dallas. Les Mavericks ne voulaient pas spécialement de lui mais New Jersey profite d’un blockbuster trade pour s’en débarrasser. Au cours de l’automne suivant, Dallas refile la patate chaude à Orlando. Qui s’empresse d’en faire de la purée… L’aventure NBA de O’Bannon One s’achève l’année de ses 25 ans, après 128 malheureux matches chez les pros (5 pts). Jetez un œil à la liste des M.O.P. de ces 16 dernières années. Le Californien peut concourir pour le titre de plus gros « bust » de la draft. Armon Gilliam, qui le côtoya chez les Nets, lui trouve malgré tout des circonstances atténuantes : « Il n’a jamais pu trouver sa place dans cette Ligue. Il n’était pas dans une situation lui permettant de mûrir et de progresser. Il n’a jamais eu la chance de montrer ce qu’il savait faire. » C’est à peu près le discours que tient le joueur : « Les blessures n’ont rien à voir là-dedans, c’est une question de confiance. J’ai loupé des tirs, on m’a renvoyé sur le banc, ç’a affecté ma défense et j’ai perdu confiance en moi. »

Du basket à la concession automobile
Au temps de la fac, Ed parlait de devenir enseignant. Cela n’arrivera pas. Il accepte une pige en CBA avant de traverser l’Atlantique. On le verra à l’œuvre en Italie, en Espagne, en Grèce, en Argentine puis en Pologne après une parenthèse d’un an en ABA, en 2000-2001. Il subit une arthroscopie du genou et met un terme à sa carrière en 2004, à 32 ans. On lui proposait une aventure en Chine mais l’ancien Bruin ne voulut plus entendre parler de contrats minables.

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Sa passion pour le jeu s’est tout simplement émoussée. Il a écumé les championnats (6), collectionné les maillots (12), usé les coaches (15)… Les contrats d’un an, l’incertitude du lendemain, basta. A l’époque de la fac, il rêvait du Nevada. Il finit par s’y installer avec sa femme Rosa et ses trois enfants. Pour gagner sa croûte, le M.O.P. 1995 travaille dans une concession automobile. La page basket est définitivement tournée, même s’il file un coup de main pour entraîner des équipes de jeunes. « Parfois, les gens me reconnaissent, expliquait-il au « Los Angeles Times ». Personnellement, je suis fier de pouvoir leur dire : « Non, je ne joue plus. Non, je n’entraîne aucune équipe. Oui, je vends des bagnoles. » »
O’Bannon a engagé des poursuites contre la NCAA. Il reproche à l’institution d’exploiter l’image de ses anciens joueurs vedettes sans leur verser de royalties. Son n°31 a été retiré par UCLA en février 1996. Il a fait son entrée au Hall of Fame de la fac en 2005. Pour Charles aussi, l’aventure pro tourna court. Le cadet des O’Bannon boucle son cursus en 1997. Les Pistons le retiennent au 2e tour de la draft (31e choix). Ed a déjà déserté la Ligue. Dans le Michigan, Charles doit se contenter des miettes (2.1 pts sur 30 matches). Sa deuxième et dernière saison sur les parquets américains sera encore plus courte (18 matches). Libéré par Detroit, il met le cap sur la Pologne. En 2000, il est élu MVP du championnat, titre à la clé. Après deux années au Japon, il rejoint son ancien coéquipier Tyus Edney au Benetton Trévise. Il disputera 15 matches en Lega (5.6 pts). L’équipe est sacrée championne d’Italie. Charles reprend son bâton de pèlerin et poursuit sa carrière au Pays du Soleil Levant. Il y retrouva une vieille connaissance : J.R. Henderson était lui aussi de l’épopée 1995.

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