Basket

Corliss Williamson, l’homme du président

Au début de l’année 1994, la fièvre gagne tout l’Arkansas. Les Razorbacks atteignent la plus haute marche du podium NCAA, forts du soutien du président américain, ancien gouverneur de l’Etat. Le credo de cette équipe ? « Forty minutes of Hell. » Le MOP du Final Four est un garçon à la mine patibulaire, Corliss Williamson. « Big Nasty » importera sa dureté et ses muscles en NBA avec un nouveau titre à la clé, sous le maillot d’une équipe à son image : Detroit.

Regardez mais ne touchez pas. Il est grand (2,01 m), costaud (111 kg) et aussi froid qu’une porte de prison. Pas étonnant qu’on l’appelle « Big Nasty » (le Grand méchant). Il se rase le crâne, a toujours l’air menaçant et son meilleur ami est un jeune boa constrictor qu’il a surnommé, évidemment, « Little Nasty ». Vous avez encore envie de jouer contre Corliss Mondari Williamson ? Dans ce cas, ce sera à vos risques et périls. De tous les joueurs universitaires américains qui écument les parquets de la NCAA en ce printemps 1994, aucun intérieur n’offre une telle combinaison de taille et de puissance. Williamson intimide, attaque et détruit. Son coéquipier Dwight « Big Dog » Stewart, qui accuse lui-même 117 kg sur la balance, résume ainsi la stratégie des Razorbacks d’Arkansas : « On s’écarte tous et on le laisse faire. »
Un conseil pour les joueurs adverses : ne jamais lui tourner le dos en revenant en défense. Corliss court comme Carl Lewis (presque) et vole comme Michael Jordan (quasiment). Si Shaquille O’Neal détruit des paniers, Williamson, lui, détruit des équipes entières. En 1994, il marque la NCAA de son empreinte en menant Arkansas à son premier titre avec un record de 31 victoires pour 3 défaites. « À poids égal, il est peut-être le basketteur le plus puissant du monde », souligne son coach, Nolan Richardson. Ce n’est plus un secret, Williamson est le joueur favori du président américain Bill Clinton, ancien gouverneur de l’Arkansas. Si de par sa fonction, Clinton est le premier fan, alors Corliss est le premier joueur. Le plus effrayant dans l’histoire, c’est que « Big Nasty » n’a alors que 20 ans et qu’il peut encore, théoriquement, maltraiter les universitaires du pays pendant deux saisons.

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Lors du dernier match précédant le Final Four 1994, Arkansas élimine Michigan. Juwan Howard, le pivot des Wolverines, explose Williamson au niveau des stats individuelles : 30 points à 12 et 13 rebonds à 6. Mais comme souvent, les chiffres ne traduisent pas la réalité. En fin de match, quand l’affaire se gagne ou se perd, Williamson prend les choses en main pour marquer trois paniers de suite. Bye-bye, Michigan (76-68). « Je pourrais vous parler de ses qualités toute la journée mais c’est probablement plus simple de dire qu’il est le nouveau Charles Barkley », résume Juwan Howard.
Le Final Four ne va pas décevoir le bureau ovale de la Maison Blanche. Corliss fusille Arizona en demi-finales avec 29 points, 13 rebonds et 5 passes. Il délivre quatre de cinq assists dans une période de 5 minutes, en deuxième mi-temps. Mené au score, Arkansas plante un 12-0 qui le met en orbite pour la grande finale. À chaque fois que les Wildcats doublent sur Williamson, il trouve la solution avec une précision diabolique. « C’est un camion, déclare le coach d’Arizona, Lute Olson. On ne peut pas arrêter Corliss. Il est trop fort physiquement pour ce niveau et il ajoute une science du jeu remarquable. »

Du « Big Skinny » au « Big Nasty »
William conclut la marche victorieuse avec 23 points et 8 rebonds face aux Blue Devils de Duke. Il est évidemment élu MOP du Final Four. Même sur le dernier shoot décisif de Scotty Thurman, Corliss était impliqué. Si Antonio Lang arrive un centième de seconde trop tard, c’est tout simplement parce qu’il aidait Cherokee Parks et Grant Hill à neutraliser « Big Nasty ». C’est difficile à croire mais quelques années plus tôt, au lycée, Williamson ressemblait au « Big Skinny » (Grand maigre). « J’ai toujours été grand, explique-t-il. J’avais des épaules larges mais je peux vous montrer des photos où j’étais squelettique. Ce n’est qu’en fin de Seconde que j’ai commencé à grossir. » Williamson a toujours été une star, néanmoins. Il fut lycéen de l’année durant sa saison senior. C’est à son entrée à Arkansas que cette transformation en Hulk débuta. « J’avais un peu de graisse et j’étais toujours gentil sur le terrain. Je riais, je racontais des blagues avec les adversaires… »

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Première année à la fac. Corliss rate les 14 premiers matches à cause d’une fracture de fatigue au pied. La métamorphose peut débuter. C’est là qu’il commence la musculation. Une habitude qu’il n’a plus lâchée. Contrairement à ce qui est conseillé, il continue de soulever de la fonte pendant une petite heure avant chaque match à la Bud Walton Arena, en s’envoyant du rap dans les oreilles. En déplacement, il doit souvent se contenter de quelques pompes et abdominaux. « Je pense que cette équipe avait besoin d’un joueur qui fasse peur, explique « Big Nasty », aussi charmant dans la vie qu’il est inquiétant sous le maillot des Razorbacks. La muscu m’aide à faire monter mon agressivité. »
Il s’arrange pour que ses coéquipiers soient dans le même état. « À chaque match, en sortant des vestiaires, je leur mets un coup de poitrine pour qu’ils comprennent bien que c’est « game time ». » En grandissant à Russellville (Arkansas), un bled sans basket, Corliss regardait du côté de Nevada-Las Vegas pour se trouver une idole. Ce fut Larry Johnson. « Tout le monde me parle de Charles Barkley mais je crois que je ressemble plus à L.J. D’une façon générale, je suis plutôt Dr Jekyll et Mister Hyde. En dehors du terrain, je suis tout sourire. Mais en match… »

MVP, il offre sa médaille à Jason Kidd
« Big Nasty » (surnom donné par un cousin lorsqu’il avait 13 ans) a bâti sa réputation dès le lycée. Il figurait régulièrement parmi les meilleurs joueurs de la Conférence et de l’Etat et se vit même distingué à l’échelle du pays en 1991 et 92 (Gatorade National Player). Durant son année junior, il croise la route de Chris Webber en finale du tournoi de basket organisé par l’Amateur Athletic Union. Le duel est homérique (38 pts pour « C-Webb », 37 pour Williamson). L’année suivante, alors qu’il rapporte 38 points et 9 rebonds par match, Corliss est opposé à un autre crack des lycées du nom de Jason Kidd. Kidd a la balle du titre. Il se fait contrer par « Big Nasty » au buzzer. Le n°34 de Russellville est désigné MVP du tournoi mais une fois sur le podium, il cède sa médaille au futur champion olympique de Sydney. Son maillot sera logiquement retiré par l’école.

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Sa carrière universitaire, on l’a dit, est pleine. Première année : 14.6 points de moyenne. Un bilan de 22 victoires pour 9 défaites. Élimination contre North Carolina (80-74) dans le Sweet Sixteen. Deuxième année : la consécration contre Duke au sortir d’une saison à 31 victoires-3 défaites. Le style de l’équipe est entièrement résumé dans la formule « 40 minutes of Hell » (« 40 minutes d’enfer »). Corliss a 20 ans. Il pourrait faire le grand saut en NBA mais il choisit d’accepter une mission quasi impossible, réussir le back-to-back chez les universitaires. Les Razorbacks y parviennent presque. En finale, UCLA s’impose 89-78. Huitième meilleur scoreur de l’histoire de la fac avec 1 728 points, deux fois retenu dans la Second Team All-America, « Big Nasty » n’a plus rien à prouver en NCAA. Il renonce à effectuer son année senior pour en découdre avec les pros.
Le gabarit de « Big Nasty » pose un problème immédiat : il est trop petit (2,01 m) pour évoluer durablement en 4 et trop lourd pour faire carrière en small forward. Peut-être cette équation insoluble lui coûte-t-elle quelques places le soir de la draft, en juin 1995. Il échoue à la 13e, quatre rangs derrière son vainqueur en finale NCAA, l’ailier senior de UCLA Ed O’Bannon. Le Top 5 est squatté par quatre sophomores (Joe Smith, Antonio McDyess, Jerry Stackhouse, Rasheed Wallace) et un lycéen (Kevin Garnett). Williamson est aussi doublé par trois pivots, Bryant Reeves, Kurt Thomas et Cherokee Parks. La défiance est là. Sacramento tente le coup.

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Au lendemain d’une saison rookie discrète (5.6 pts), « Big Nasty » pointe le bout du nez en exploitant le temps de jeu libéré par les pépins de Brian Grant, limité à 24 matches. Mitch Richmond réalise un fabuleux numéro de soliste (25.9 pts de moyenne) mais Sacramento demeure un amuse-gueule dans la Conférence Ouest (34-48). Cela durera jusqu’à l’arrivée de Chris Webber et Vlade Divac en 1998. Entre-temps, Williamson sort sa meilleure saison NBA : sur 79 matches dont 75 comme starter, il tourne à 17.7 points, 5.6 rebonds et 2.9 passes. Il termine 2e dans l’élection du MIP 1998 derrière Alan Henderson.

De l’attaque de feu à la défense de fer
Rick Adelman, nommé à la tête des Kings durant l’été, pose les jalons de ce qui sera le jeu collectif le plus abouti du début des années 2000. Durant l’exercice écourté par le lockout, tout ceci n’est encore qu’à l’état d’embryon. Webber et Divac forment une paire d’intérieurs passeurs unique. Peja Stojakovic s’adapte à la vie en Californie. Tariq Abdul-Wahad tente d’être le premier Français à s’imposer aux USA. Vernon Maxwell passe en coup de vent mais fera mal au Jazz en playoffs. Corliss Williamson et Lawrence Funderburke vont au charbon. L’équipe retrouve un supplément d’âme après des années de profonde dépression. Pour mettre le feu à l’Arco Arena, il y a Jason Williams, meneur archi-spectaculaire qui torpille tous les playbooks de la Terre à coups d’improvisations géniales.

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Au 1er tour des playoffs, Utah, double finaliste NBA, sent passer le vent du boulet. Sacramento perd le Game 4 d’un point (89-90) chez lui. Le Jazz se qualifiera dans la douleur, à l’issue d’un Match 5 décidé en prolongation (99-92). Avec Nick Anderson, Jon Barry et Tony Delk, le banc des Kings prend de l’épaisseur. « Big Nasty » garde sa place dans le cinq de départ mais son influence décroît (10.3 pts). L’élimination au 1er tour des playoffs 2000 face aux Lakers (2-3) sème le doute. « White Chocolate », point guard anti-académique au possible, est-il le meneur adéquat pour une équipe de ce standing ? Corliss Williamson n’est pas invité à participer au débat. Le 30 septembre 2000, il est cédé à Toronto contre le top défenseur Doug Christie. Cinq mois plus tard, il doit à nouveau plier bagage. Toronto conclut un échange avec Detroit pour récupérer le rebondeur fou Jerome Williams et le déprimant Eric Montross.
Dans le Michigan, « Big Nasty » trouve une deuxième famille. La rudesse de « Motown » colle parfaitement à son caractère. Williamson sort du banc pour apporter de la dureté, du cœur, des muscles, de l’envie et de l’énergie. On retrouve la petite terreur des parquets NCAA. Corliss n’aura jamais le bagage technique, l’aura et la personnalité d’un Charles Barkley mais comme lui, il offre son corps à la science… pardon, au jeu. « Big Nasty », c’est du coffre, de la sueur, un impact physique immédiat. Au cours de l’année 2001-02, il rapporte 13.6 points et 4.1 rebonds en sortant du banc et décroche le titre de meilleur 6e homme.

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Cette équipe de Detroit articulée autour de Jerry Stackhouse et Clifford Robinson n’a rien d’extraordinaire. Ça bosse, c’est sérieux – les Chucky Atkins, Ben Wallace et autres Jon Barry sont des coéquipiers dévoués – mais ça manque clairement de talent. Champion de la division Central (50-32), Detroit disparaît en demi-finales de Conférence Est face à Boston (4-1). Tout le génie du GM, Joe Dumars, est d’ajouter les pièces manquantes. Richard Hamilton. Chauncey Billups. Larry Brown, head coach. Tayshaun Prince. Rasheed Wallace. En 2004, l’air se raréfie avec la défense de fer des nouveaux « Bad boys ». Consécration en Finales (4-1 face aux Lakers). Corliss Williamson joue son rôle de col bleu à 200%. A 30 ans, il devient l’un des très rares basketteurs à avoir été sacrés aux trois niveaux : au lycée, à la fac et en NBA.
Transféré à Philadelphie le 4 août 2004 pour permettre aux Pistons de récupérer Derrick Coleman, « Big Nasty » retrouve l’équipe de ses débuts en février suivant, dans le cadre du trade de Chris Webber chez les Sixers. C’est là, à Sacramento, qu’il décide de mettre un terme à sa carrière en septembre 2007. Il n’a que 33 ans mais on lui propose un poste d’assistant coach dans un junior college baptiste d’Arkansas. Coacher ? Ce n’est pas l’idée qui venait immédiatement à l’esprit le concernant. Mais on l’a dit : hors parquet, loin de cette image d’armoire à glace, Corliss est une vraie crème. A l’université, il avait pris des cours d’art dramatique et fait du théâtre. Jouer un personnage est presque une seconde nature. Il y eut le dur. Place à l’éducateur. En mars 2010, il avait été nommé head coach de l’université de Central Arkansas, la fac de Scottie Pippen, à 45 miles de Russellville. Il est aujourd’hui et depuis 2013 assistant coach chez les Kings, en NBA.
Ses gains en carrière dépassent les 42 millions de dollars.

Stats
12 ans
822 matches (293 fois starter)
11.1 pts, 3.9 rbds, 1.2 pd, 0.6 int, 0.3 ct
49% aux tirs, 13.6% à 3 pts, 71.4% aux lancers francs
Palmarès
Champion NBA : 2004
Meilleur sixième homme : 2002
Champion NCAA : 1994

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