Basket

Charles Oakley, l’indéracinable chêne

C’est un joueur comme on n’en fait plus. Un chêne que rien ne peut déraciner. Un guerrier des raquettes qui ne lâche rien et pourrit la vie de tous ses adversaires directs soir après soir. Charles Oakley fut le symbole du New York défensif des années 90.

1994. Les Knicks envoient deux joueurs au All-Star Game de Minneapolis. Patrick Ewing et John Starks. Pat Riley, le coach, est furax. Selon lui, cet honneur aurait dû revenir en premier lieu à son n°34, Charles Oakley, dit « Oak » (le Chêne). « C’est une farce ! », s’exclame le coach gominé en prenant connaissance de la liste des remplaçants pour le Match des Etoiles, choisis par les entraîneurs de la Conférence Est. « Charles est notre pilier. Je suis aussi heureux pour Pat et John que je suis désolé pour lui. Il méritait cette reconnaissance. »
Difficile de croire qu’une masse de 2,06 m et 111 kg ait pu passer inaperçue. Joueur d’équipe par excellence, Oakley utilise son physique imposant et sa puissance pour faire régner l’ordre dans les raquettes. Dans la Ligue américaine, on appelle ça un « enforcer » et chaque équipe qui vise le titre se doit d’en avoir un. Oakley fait le sale boulot. Ce n’est pas pour autant un « dirty player », un joueur sale. Ça joue musclé mais sans tricher. L’ailier fort de « Gotham » est dans tous les bons coups. Particulièrement quand ça chauffe. Il aime le combat. Et s’il ne saute pas aussi haut que Derrick Coleman ou aussi vite que Dennis Rodman, il sait renifler l’odeur du ballon. Deux fois dans sa carrière, il a totalisé plus de mille rebonds sur une saison (1987 et 88).

Son transfert à New York rend Michael Jordan fou de rage
« C’est un guerrier », poursuit Pat Riley avant d’ajouter le plus beau compliment : « Charles est in-dis-pen-sa-ble ! J’aimerais que tous mes joueurs soient comme lui. Pas pour son style de jeu mais pour son état d’esprit. » A l’époque, « le Chêne » est déjà trentenaire. Il a toujours œuvré dans l’ombre des stars. D’abord Michael Jordan chez les Bulls. Puis Patrick Ewing et John Starks à « Big Apple ». En apprenant son départ chez les Knicks en 1988, « MJ », qui perdait un ami très proche, vit rouge. « Qui va me défendre maintenant ? »

5013565-7485983

Cet échange Charles Oakley-Bill Cartwright fait couler beaucoup d’encre. A priori, Chicago n’a aucune raison de céder un top rebondeur (n°2 de la catégorie en 1987 et 88, cinq fois dans le Top 10 entre 1987 et 94) et super défenseur de 24 ans contre un pivot back-up de 31 piges sur la pente descendante. Mais l’explosion d’Horace Grant rend le départ d’Oakley moins douloureux. Et puis les Bulls tiennent à récupérer un big man (Cartwright fait 2,16 m) expérimenté, capable de soulager la paire Jordan-Pippen au scoring (le Knick tournait à 17.5 pts en 1986-87 et 11.1 en 1987-88 sur 20 mn).
« Sa Majesté » ne digérera jamais ce qu’elle considère comme le trade de la honte. Les événements donneront raison au GM, Jerry Krause, avec le premier « threepeat » chicagoan mais Jordan a définitivement pris Cartwright en grippe. Certains le soupçonnent même d’adresser volontairement des passes pourries à l’ancien Knick pour le mettre dans des situations impossibles… Facile, après coup, pour Michael de critiquer le nombre de turnovers de Bill. A l’entraînement, Phil Jackson fit en sorte de ne pas opposer frontalement deux joueurs qui ne pouvaient manifestement pas s’encadrer. Bill quittera Chicago en 1994, durant la première retraite de Jordan. Les Bulls ont été sortis 4-3 en demi-finales de Conférence Est. Leurs bourreaux : les Knicks de Charles Oakley.

Le roi des stats invisibles
En cette année 1993-94, avec 11.8 points et 11.8 rebonds de moyenne, « Oak » s’attendait à participer au All-Star Game. Une première en neuf ans de carrière. Les entraîneurs en ont décidé autrement. « Je ne sais pas ce qu’il me reste à faire. J’ai le respect des joueurs mais pas celui des coaches, apparemment. Peut-être parce qu’ils n’ont pas eu l’occasion de se frotter à moi sur le terrain… » Pour le All-Star week-end, le natif de Cleveland envisage donc de rester chez lui, les doigts de pieds en éventail. « Ce n’est pas bien grave, il n’y a pas que le basket dans la vie. Et puis il me reste toujours l’espoir d’y participer un jour. »

5013565-7485985

Et là, rebondissement de dernière seconde : Alonzo Mourning, blessé, doit décliner l’invitation. Oakley le remplace au pied levé et goûte à une consécration méritée. On peut dire que Charles est un incompris. La saison précédente, Donnie Walsh, le GM d’Indiana, l’avait qualifié de « brute ». Intimidateur rugueux, Oakley n’a pas changé mais l’opinion des gens, si. Walsh admet ainsi : « Ce gars n’arrête pas de bosser. Il laisse ses tripes sur le parquet. » Pat Williams, GM d’Orlando, souligne la grosse faiblesse de son équipe en déclarant : « Il nous faudrait un Charles Oakley ! »
En plus des statistiques classiques, les coaches des Knicks en relèvent quelques-unes tout à fait parlantes qui témoignent de la combativité – ou non – des joueurs. Durant la saison 1993-94, « Oak » a récupéré 34 des 36 balles perdues sur lesquelles il s’est jeté. Il totalise 139 aides (c’est-à-dire qu’il a empêché 139 paniers en venant aider un coéquipier battu en défense) et il a provoqué 31 passages en force. De l’or en barres dans le système défensif de Pat Riley, verrouillé de chez verrouillé. Pour revenir aux stats classiques, il est le joueur le plus adroit du cinq majeur de New York. « Toutes les équipes nous ont contactés pour essayer de le récupérer », souffle Pat Riley, soulagé par cette invitation in extremis pour le Match des Etoiles.

Don de soi et sens du sacrifice
« Tout le monde dit que je n’ai pas de détente, commente le vénérable Charles, mais cela ne m’empêche pas de me battre sans arrêt pour avoir la balle. Je ne connais pas beaucoup de joueurs qui aiment aller au contact 30 ou 40 minutes par match. Ma règle est de prendre la position et de ne jamais, absolument jamais me relâcher. J’ai ça dans le cœur. Je suis costaud physiquement et mentalement. Vous trouverez toujours quelqu’un de plus fort que vous mais cela ne vous empêche pas de donner le meilleur de vous. Que l’on m’amène Karl Malone ou des pivots lourds, je ne reculerai pas. Jamais. »

5013565-7485987

Charles n’avait pas 7 ans quand il quitta Cleveland pour aller vivre avec ses grands-parents dans une ferme de l’Alabama. C’est là, en voyant son grand-père Julius se lever à 4h30 tous les matins pour aller bosser dans les champs, qu’il comprit l’importance du travail. « Il faisait tout cela pour nous. Quand il rentrait, ma grand-mère avait tout préparé pour lui après s’être occupé de huit enfants. » Ce sens du sacrifice habite « Oak » depuis deux décennies. Selon son expression préférée, son rôle est de « faciliter le boulot de Pat Ewing et de John Starks ». « J’ai compris très jeune que rien n’était facile. Je voyais des quartiers où les gosses avaient tout, même ce qu’ils ne demandaient pas, et cela ne les empêchait pas de faire des conneries. Moi, je n’étais pas un saint mais je ne me suis jamais fourré dans les mauvais coups. »
Au lycée, Charles est plus réputé pour ses perfs comme défenseur de l’équipe de foot US que pour celles obtenues baskets aux pieds. Il choisit pourtant une bourse de basketteur à l’université de Virginia Union, en Division II de NCAA. La suite ? Il devient meilleur rebondeur de toute l’histoire des Panthers et termine son cursus en étant élu « Joueur de l’année de Division II » avec 24 points et 17 prises par rencontre. Drafté en 1985 (9e choix) par Cleveland, sa ville natale, il est aussitôt échangé et se retrouve à Chicago. Sans doute l’un des trades les plus bidons de l’histoire du basket pro américain. Elu dans le cinq des rookies au terme de sa première saison, il enchaîne lors des deux suivantes : 163 matches comme titulaire, une moyenne de 13.4 points et 13 rebonds. Cela ne suffit pas pour gagner le respect.

« Les mecs en face n’ont qu’une envie, mettre de la glace sur leurs hématomes et aller se coucher »
Ce 27 juin 1988, il est donc échangé contre le vieillissant Bill Cartwright. Michael Jordan a beau fulminer, la prise de risques des Bulls sera payante. Sauf pour Charles, évidemment. Ce transfert restera l’un des plus mauvais souvenirs d’Oakley. Il le prive d’un titre NBA, trophée qu’il n’obtiendra jamais. Peut-être même trois, ceux glanés par Horace Grant après son départ. Voire six. Nul ne sait si durant la première retraite de Jordan, il serait allé chercher fortune ailleurs, comme Grant. Inutile de refaire l’histoire. Durant la première retraite de « MJ », Oakley est au bon endroit, au bon moment, c’est-à-dire en Finales NBA. On ne refera pas non plus l’issue de cette confrontation face aux Rockets en 1994 (3-4). New York mène 3-2 dans la série avant de perdre les deux dernières rencontres, disputées à Houston, de 2 et 6 points.

5013565-7485991

Durant l’été qui suit, Oakley ne parle plus de douleurs ni de déceptions. La seule chose qui lui fait hausser le ton est son salaire. Payé 2 millions de dollars par an (la somme fait sourire aujourd’hui), il estime que sa valeur a augmenté chaque semaine. Il mériterait de gagner au moins le double, ne serait-ce que pour l’exemple qu’il montre à ses partenaires. « Je leur dis toujours de ne penser qu’à une chose : posséder le ballon. Se concentrer en attaque et se vider en défense. » Il a aussi un message pour ses adversaires : « Les mecs en face doivent savoir qu’ils vont passer une soirée agitée. S’ils sont habitués à mettre 30 points, moi, je les limite à 15. Après le match, ils n’ont qu’une envie, mettre de la glace sur leurs hématomes et aller se coucher. Je ne veux blesser personne mais dans un match NBA, il faut s’imposer. »
Au milieu des années 90, Charles est célibataire mais pas pour autant égoïste. Il a ouvert un car-wash et lavomatic dans son ancien quartier, à Cleveland, pour créer des emplois. A New York, il soutient de nombreux artistes débutants. Il crée « Oaktree Entertainment », une compagnie de disques, pour produire de nouveaux talents. Charles donne tout sur le terrain et en dehors. Mais sa générosité, on l’a dit, ne sera jamais récompensée. Quand ce n’est pas Jordan qui fait des misères aux Knicks, c’est Reggie Miller. Ou… Pat Riley avec Miami.
Durant l’été 1998, Charles Oakley est échangé contre Marcus Camby, l’intérieur des Raptors qui monte. Pour son malheur, Vince Carter et Tracy McGrady ont tendance à se marcher sur les pieds. Et sa carrière s’achèvera en eau de boudin. Trois ans au Canada, un à Chicago, un à Washington, un à Houston… Avec Jeff Van Gundy et Patrick Ewing (assistant coach) sur le banc plus Mark Jackson comme back-up de Steve Francis, la « New York Family » fête les grandes retrouvailles. C’est chez les Rockets qu’il disputera son dernier match à 40 ans, en 2003-04.
Mais régulièrement, l’envie de revenir le démange… Retraité depuis belle lurette, il signe un contrat de 10 jours avec Houston qui arrache des sourires dans l’assistance. En 2007, à 44 ans, il affirmait encore qu’il songeait à un come-back, que Dallas, Cleveland, New York et Miami étaient intéressés mais qu’il ne reviendrait pas sans un gros chèque…

Les marques de presse dédiées au sports collectifs : Planète Foot, Mondial basket, Univers du Rugby.

© 2015 Editions Le Nouveau Sportif / Blue Ride

To Top