Équipe de France

Bozidar Maljkovic, l’entraîneur intraitable

Un livre entier ne suffirait peut-être pas pour évoquer la personnalité de Bozidar Maljkovic, grand artisan du titre européen du CSP Limoges en 1993, aujourd’hui à la tête de la sélection slovène. Véritable cerveau du jeu, le sorcier serbe imposa sa science sur tous les parquets d’Europe. Si l’on décrivit un coach très dur et exigeant avec ses joueurs, le « Prince Maljko » se révéla aussi un fin psychologue et un homme d’une grande droiture.

Autoritaire. Dur. Intransigeant. Mais juste. Telle est l’image que Bozidar (qui signifie « cadeau de Dieu ») Maljkovic a laissée à Limoges. Le stratège serbe n’était pas venu au CSP pour rigoler (de toute façon, il ne souriait pas souvent…). Alors, il ne plaisanta pas. Ni avec la discipline, ni avec le travail. Sa philosophie ? Elle se résumait à une formule choc : « Plus dur est l’entraînement, plus facile sera le match. » Avec « Maljko », les joueurs ont terriblement souffert. Physiquement et mentalement. « Il connaissait parfaitement le basket et pensait à tout, explique Frédéric Forte, aujourd’hui président du CSP. Mais ça, c’était le bout de la chaîne. Avant, il y avait un travail psychologique. « Boja » rentrait dans nos têtes et il nous faisait mal. Physiquement, ses entraînements étaient atroces. Il avait une telle dureté physique et verbale envers nous… Le pire, c’est que ça (devenait) une drogue. C’est là où il a été très fort. On s’est habitués à des doses de travail exceptionnelles et à l’arrivée, on en avait besoin. » Difficile de contester la méthode : un entraîneur qui dispute sept Final Four d’Euroleague et qui remporte quatre finales sur cinq a forcément raison…

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Bozidar Maljkovic naît en avril 1952 à Otocac (Croatie). Contraint de stopper sa carrière de joueur prématurément, à 19 ans, il embrasse une carrière d’entraîneur. Jeune coach, il fait ses armes, dans les années 70, dans un petit club de Belgrade, Usce, qu’il crée avec deux amis. Après trois ans au Radnicki Belgrade comme assistant de Bratislav Djordjevic – le papa de Sasha – puis entraîneur principal (plus jeune coach de Première division yougoslave à 28 ans), il rejoint l’Etoile Rouge de Belgrade, où il s’occupe des juniors et devient l’assistant de Ranko Zeravica. Maljkovic continue d’étudier le jeu sans rien oublier de ce que Aca Nikolic lui a enseigné à la faculté du sport de Belgrade. Parmi ses élèves, celui que l’on surnommait « le père du basket yougoslave » eut Dusan Ivkovic, Zeljko Obradovic et Bogdan Tanjevic. Tous deviendront des coaches hyper réputés sur le Vieux Continent. Comme « Boja ».

Aca Nikolic, le mentor
En 1986, sur les recommandations de Nikolic, Maljkovic prend, à 34 ans, les commandes du Jugoplastika Split, vivier de jeunes talents. C’est le début d’une irrésistible ascension avec deux joyaux du basket yougo : Dino Radja et Toni Kukoc. Champion de Yougoslavie en 1988, Split atteint le dernier carré de la Coupe des clubs champions au printemps suivant, à Munich. Personne ne donne une chance à la bande de gamins dans cette deuxième édition du Final Four. Mais Split crée la sensation en battant le Barça 87-77 (24 pts de Kukoc, 21 de Dusko Ivanovic, futur coach du CSP, et 18 de Radja) puis le Maccabi Tel-Aviv 75-69 (20 pts de Radja, 18 de Kukoc).

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« Je me souviens de la discussion dans le vestiaire avant de jouer le Barça, raconta Dino Radja, élu MVP. Le coach nous avait calmés. Puis ce fut au tour du professeur de prendre la parole. Aleksandar Nikolic, mentor de « Boja », avait remporté le titre européen avec l’Ignis Varese. Son discours, l’un de ceux que l’on retient pour la vie, nous a formidablement inspirés. Ils nous a dit combien il était fier. Il nous a dit : « Vous êtes la meilleure chose qui me soit arrivée en basket. Jouez dur, ne vous laissez pas abattre car on dira que vous étiez à Munich par accident. » Des années après, j’ai compris. Nikolic y croyait mais il parlait toujours du pire scénario. Le respect était là mais nous n’avions pas eu peur. Nos jambes n’ont jamais tremblé. Maljkovic était un grand motivateur. » Et un fin tacticien. Pour la deuxième mi-temps de la finale, le sorcier serbe colle Zoran Sretenovic, futur Antibois, dans les pattes de Doron Jamchy (19 pts). L’Israélien ne marquera plus.
L’année suivante, le Final Four se dispute à Saragosse. Split est là pour défendre son titre. Sur sa route, le CSP de Stéphane Ostrowski et de la paire US Don Collins-Michael Brooks. Un Limoges divisé, miné par les rumeurs et les tensions. Le Jugoplastika déroule (101-83) avant de se payer le Barça en finale (72-67) avec 20 points de Toni Kukoc, désigné MVP. Bozidar Maljkovic quitte le club sur un fabuleux triplé (championnat et Coupe de Yougoslavie, titre européen). Au printemps 1991 à Paris, il dispute sa troisième finale européenne consécutive, cette fois à la tête de Barcelone. Le Jugoplastika, devenu Pop 84 Split, est désormais coaché par Zeljko Pavlicevic. Le double tenant du titre a perdu Dino Radja, Dusko Ivanovic et Goran Sobin mais Zoran Savic prend le relais (25 pts en demi-finale, 27 en finale). Maljko » s’incline 65-70 face à ses anciens poulains, auteurs du deuxième triplé européen de l’histoire après celui de l’ASK Riga entre 1958 et 60. « Si je devais choisir l’un des trois titres, je prendrais le dernier à Paris, explique un Kukoc à nouveau MVP et en partance pour Trévise. Bozo était parti au Barça et nous avons encore battu les Catalans en finale. Sans Radja, Ivanovic, Sobin. Ce fut la meilleure année de ma vie. On a tout gagné : championnat, Coupe, titre européen. »

Seul maître à bord
Pour Maljkovic, 1991 a un goût amer. Le Barça remporte la Coupe du Roi mais voit le titre de champion d’Espagne lui passer sous le nez au profit de Badalone. « Boja » aime avoir les mains libres, décider seul pour tout ce qui touche à l’équipe. Ce n’est pas le cas en Catalogne où le GM Aito Reneses empiète sur son territoire. Le Serbe écourte son séjour et s’engage à Limoges en décembre 1991. Après le renvoi d’Olivier Veyrat, Didier Dobbels assurait l’intérim. « J’ai toujours eu envie de ressembler à Split. Là, je trouverai peut-être la clé de leur supériorité !, s’amuse Richard Dacoury dans « L’Equipe ». Ça m’excite, même si cela doit passer par une somme extravagante de travail. On a reçu une lettre de Maljkovic avec son programme : deux entraînements par jour, pas de réveillon, pas de 1er janvier. C’est bien : on avait besoin d’une personne à poigne. Il faut qu’on redevienne des combattants comme avant. »

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L’intérieur américain Michael Brooks, qui quittera le CSP en fin de saison pour s’engager à Levallois, explique : « (Boja) me rappelle tout à fait l’esprit des grands coaches US comme Bobby Knight à Indiana. Pour lui, le basket est un business, un vrai. Et strictement un business. Il ne fait pas deux poids, deux mesures. Pas de différences de traitement par amitié ou je ne sais quoi. C’est droit, direct. » Les comparaisons avec les coaches des facs américaines reviendront souvent. En NCAA, la star, c’est l’entraîneur, patron du programme basket d’une université. Bozidar Maljkovic impose ses vues et sa méthode. Avec autorité, sans transiger. Il n’est pas là pour plaire mais pour former et pour gagner. Il met inlassablement l’accent sur l’effort, le don de soi, la rigueur, la discipline. Même topo pour l’organisation du club. Intendance, vidéo, kiné, avion privé pour les déplacements… « Boza » veut le meilleur. On est pro ou on ne l’est pas.
« Sans être péjoratif à l’égard de qui que ce soit, il faut reconnaître que le CSP n’a véritablement été grand qu’avec un grand entraîneur. C’est historiquement prouvé », affirme Pierre Pastaud, président de l’association, pour commenter la venue du Serbe. Qui déclare dans « L’Equipe » au sujet de sa réputation d’homme de fer : « Depuis que j’entraîne, je n’ai jamais eu le moindre problème avec un joueur. J’ai dirigé Kukoc, Radja, (Audie) Norris, Ivanovic, (Juan Antonio) San Epifanio, tous m’ont parfaitement accepté. Les seuls qui peuvent avoir des problèmes, ce sont les fainéants. Mon objectif a toujours été d’arriver ou de rester au plus haut. Je n’ai encore jamais vu des joueurs qui n’avaient pas envie de réussir. Partout où je suis passé, on a accepté mes méthodes. J’attends du travail, de la discipline et une adhésion, de l’engagement à 100%. » Ou encore : « Je sais qu’on dit : « Maljkovic fait beaucoup trop travailler. » Mais jamais je n’ai eu de blessure grave avec un joueur. Jamais. A Split, j’ai joué 324 matches sans pépin. Kukoc et Radja ont fait chacun une saison à 119 et 111 matches sans problème. Les joueurs qui n’aiment pas travailler ont des problèmes avec moi. »

Maljkovic et la NBA, le choc des cultures
Pour se faire comprendre dans le Limousin, « Boja » bénéficie des services d’un interprète : Slobodan Stojovic, ancien footballeur yougoslave du Limoges FC. Mais le message n’a aucun mal à passer. Et la méthode « Maljko » fait très vite des étincelles… « Le Serbe au physique de notaire de province » (ainsi le décrivit le journaliste Thierry Bretagne) n’a pas choisi l’effectif mis à sa disposition. Pour bosser avec un groupe obéissant à ses lois, il lui faut patienter six mois. A l’intersaison 1992, après la défaite (2-0) face à Pau en finale du championnat, il chapeaute le recrutement. Maljkovic compose et façonne le groupe qui marchera victorieusement sur Athènes.

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Il faudrait des heures pour évoquer celui qui écrivit la plus belle page du CSP… Un personnage complexe (le formateur pouvait muer en un taulier impitoyable), grand pourfendeur de la NBA (trop de joueurs avec un Q.I. basket et une technique limités ; trop de coaches plaçant les individualités au-dessus de l’équipe ; trop de franchises perdues dans la recherche du nouveau Michael Jordan et obnubilées par le dieu Spectacle). Un homme dont la presse américaine cerna mal les contours, « Sports Illustrated » allant jusqu’à décrire un « Serbe austère » enfermé dans ses certitudes… Mais un palmarès ne fait-il pas foi ? « Boja » disputa une cinquième finale d’Euroleague en 1996 à Paris, à la tête du Panathinaïkos, et remporta l’épreuve pour la quatrième fois (67-66 face à Barcelone sur un contre de Stojko Vrankovic qui fit couler beaucoup d’encre). De quoi justifier sa présence, en 2008, dans la liste des 50 plus grands contributeurs de la compétition reine, aux côtés de son maître Nikolic, décédé en mars 2000. C’est le deuxième entraîneur le plus souvent couronné dans cette épreuve derrière l’intouchable Zeljko Obradovic (8 titres). En Grèce, son approche très rigide du basket lui valut quelques frictions avec l’ancienne superstar d’Atlanta Dominique Wilkins, pas forcément habituée à être traitée comme un joueur lambda… Le choc des cultures, toujours.

« Un homme de contrôle : de son jeu, de sa vie, de ses paroles »
« Il ne fait aucun doute que Split est la plus talentueuse des trois équipes que j’ai menées au titre européen. Mais à mes yeux, le titre du CSP fut le plus important, commenta Maljkovic. Ce Final Four d’Athènes fut quelque chose d’absolument magique. C’est quelque chose qui se produit une fois en 100 ans. Nous étions arrivés en Grèce avec 150 personnes. Ce n’était pas tous des supporters, il y avait des gens qui voulaient voir l’Acropole et visiter une belle ville. Les journalistes grecs plaisantaient à notre sujet, disant que nous avions une vieille équipe. Mais elle s’était très bien préparée pour cet événement. Nous avons vraiment bien travaillé pendant mes trois ans et demi à Limoges. Presque aussi bien qu’à Split. On s’entraînait beaucoup parce qu’il n’y avait rien de mieux à faire ! Il pleuvait souvent et il n’y avait pas de distractions en ville, pas d’endroit où aller, pas de concerts… Rien. Alors, tout le monde bossait à la salle. Le CSP était dur à battre. On a battu toutes les grandes équipes en Europe et Beaublanc était toujours plein. Toni Kukoc n’avait pas perdu depuis ses années cadet. Il ne voulait pas quitter le basket européen en ayant connu la défaite en club. Il était optimiste avant la finale face à Limoges mais les choses ne se sont pas passées comme prévu pour le Benetton… Il a offert son maillot à mes enfants. Il a pleuré très longtemps après le match. A l’aéroport, il pleurait encore. »

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Que n’a-t-on pas dit au sujet de « Boja » ? Eh bien, tout ! Le personnage ne saurait être expédié par des jugements hâtifs. « Sorcier » ou « tyran » ici, « seigneur tout-puissant » et « prince Maljko » là… En matière de basket, le cerveau des Balkans, Sphinx impassible et énigmatique, était « au sommet de l’Empire State Building alors que les autres se (répartissaient) dans les étages selon leurs capacités », déclara Didier Rose, son agent, dans « L’Equipe ». « Très vite, j’ai découvert un personnage bien moins monolithique que ce qu’il montre sur son banc. L’homme peut être coléreux ou sentimental, simple ou très compliqué, accessible à toute la gamme des sentiments en tout cas. Double ? Evidemment. Il y a le Maljkovic public et le Maljkovic privé, attentif aux gens, volontiers curieux des choses les plus diverses. Il peut user de provocation mais la maîtrise parfaitement. C’est un homme de contrôle : de son jeu, de sa vie, de ses paroles. Et aussi un personnage très fin qui perce vite les gens à jour. » Un homme qui contrôlait aussi ses émotions. « L’aplatisseur d’ego », comme il se définissait lui-même, les montrait rarement. Stoïque sur son banc, il croisait les bras et tenait son menton dans une main.
Marié à Gordana, Bozidar Maljkovic a eu deux enfants, Marina (photo) – récemment nommée coach des filles de Lyon – et Nebojsa. Il fut élu meilleur entraîneur du championnat de France en 1993 et 94. « Cette troisième victoire (en Euroleague) m’a permis de rejoindre le professeur Nikolic. Il y a cinq ans (ndlr : en 1988), je lui avais promis de le rattraper. Je suis fier de l’avoir fait. » Avec Malaga, il atteignit la finale de la Coupe Korac en 2000. Défaite en deux manches contre le CSP de son ancien joueur Dusko Ivanovic. Sur son métier, Bozidar, aujourd’hui patron de la sélection slovène qualifiée pour les quarts de finale de l’Euro sur ses terres (match contre la France mercredi soir à 21h), était intarissable. « On prétend que l’entraîneur motive son équipe. Mais l’entraîneur est homme. Même à Split, j’ai senti parfois la lassitude et là, c’était mon équipe qui me communiquait son énergie, me rendait l’inspiration. C’est magnifique, ça. » Il déclara aussi : « On vous dira qu’un club est fait de discipline, d’organisation, de travail. Mais vous n’obtiendrez jamais rien de tout cela sans intelligence. » Au « Populaire » le 15 avril dernier, jour anniversaire du titre européen (il a fêté ses 61 ans le 20), il expliquait : « Quand j’ai pris l’équipe, j’ai dit aux dirigeants que nous pouvions prendre deux chemins. Le premier où on jouait l’attaque. Dans ce cas, tu es une équipe sympa et tout le monde le dit mais tu ne gagnes jamais. L’autre chemin, c’était de proposer un basket dur. Quand vous prenez cette voie, vous apparaissez comme un type antipathique. Mais moi, je m’en foutais. Ce que je voulais, c’était que mon Limoges gagne le match et les supporters l’ont bien compris. »

Franck VERRECCHIA / MONDIAL BASKET

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